Il faut avoir vécu dans une ville dévote et aristocratique, une de ces
petites villes où l'herbe pousse et où les cloches des couvents
sonnent les heures dans l'air endormi, pour savoir ce que sont encore
les processions de la Fête-Dieu.
A Paris, quatre prêtres font le tour de la Madeleine. En Provence,
pendant huit jours, la rue appartient au clergé. Tout le moyen âge
ressuscite par les claires après-midi, et s'en va, chantant des
cantiques, promenant des cierges, avec deux gendarmes en tête, et le
maire, sanglé de son écharpe, à la queue.
______
Je me souviens. C'étaient des jours de joie pour nous collégiens, qui
ne demandions pas mieux que de courir les rues. S'il faut tout dire,
dans ces villes amoureuses, les processions font les affaires des
amants. Tout le long du cortège, les filles montrent leurs robes
neuves. La robe neuve est de rigueur. Il n'est pas si pauvre
demoiselle qui, ces jours-là, n'étrenne quelque indienne. Et le soir,
les églises sont noires, bien des mains se rencontrent.
J'appartenais à une société musicale qui était de toutes les
solennités. J'ai de gros pèches sur la conscience. Je m'accuse
d'avoir, à cette époque, donné l'aubade à plus d'un fonctionnaire
revenant de Paris avec le ruban rouge. Je m'accuse d'avoir promené le
bon Dieu officiel, les Saints qui font pleuvoir, les saintes Vierges
qui guérissent du choléra. J'ai même aidé au déménagement d'un couvent
de nonnes cloîtrées. Les pauvres filles, enveloppées dans de larges
toiles grises, pour qu'on ne pût rien voir de leur visage ni de leurs
membres, trébuchaient, se soutenaient, comme des fantômes de
trépassées surpris par l'aube. Et des petites mains blanches, des
mains d'enfant, passaient, au bord des toiles grises.
Hélas! oui, j'ai mangé les collations des sacristies. On ne nous
payait pas, on nous offrait quelques gâteaux. Je me rappelle que, le
jour des recluses, arrivés au nouveau couvent, nous fûmes servis au
moyen d'un tour. Les bouteilles, les assiettes de petits fours, se
succédaient dans le mur, comme par enchantement. Et quelles
bouteilles, grands dieux! des bouteilles de toutes formes, de toutes
couleurs, de toutes liqueurs. J'ai souvent rêvé à l'étrange cave qui
avait pu fournir une si curieuse variété de vins fins. C'était la
confusion dans la douceur.
Depuis ces jours d'erreur, j'ai longuement fait pénitence, et je crois
être pardonné.
______
Dès le matin, on pavoise les rues que doit suivre la procession.
Chaque fenêtre a son lambeau. Dans les quartiers riches, ce sont de
vieilles tapisseries à grands personnages mythologiques, tout l'Olympe
païen, nu et blafard, venant regarder passer l'Olympe catholique, les
vierges blanches, les christs saignants; ce sont encore des
courtes-pointes de soie prises au lit de quelque marquise, des rideaux
de damas décrochés des tringles du salon, des tapis de velours, toutes
sortes d'étoffes riches qui émerveillent les passants. Les bourgeois
mettent leurs mousselines brodées, leurs toiles les plus fines. Et,
dans les quartiers pauvres, les bonnes femmes, plutôt que de ne rien
étaler, pendent leurs fichus, des foulards qu'elles ont cousus
ensemble. Alors, les rues sont dignes du bon Dieu.
On a balayé. Dans certains coins, on a dressé des reposoirs. Ces
reposoirs sont le sujet de grandes jalousies, de haines qui durent de
longs mois. Si le reposoir du quartier des Chartreux est plus beau que
celui du quartier Saint-Marc, cela suffit pour faire blanchir les
cheveux des dévotes. Tout le quartier contribue au reposoir. Tel a
apporté les flambeaux, tel les vases dorés, tel les fleurs, tel les
dentelles. C'est un pied-à-terre que le quartier offre au ciel.
Cependant, le long des minces trottoirs, on a aligné deux rangs de
chaises. Les curieux attendent, très-tapageurs, riant de ce rire
provençal qui a des sonneries de clairon. Les fenêtres se garnissent.
La grande chaleur tombe. Et, dans les souffles légers qui se lèvent,
passent au loin des volées de cloches, des roulements de tambours.
C'est la procession qui sort de l'église.
______
En avant marchent tous les beaux jeunes gens de la ville. C'est une
promenade réglementaire. Ils viennent là pour voir et pour être vus.
Les filles sont sur les portes. Il y a de discrets saluts, des
sourires, des paroles chuchotées entre camarades. Les jeunes gens font
ainsi le tour de la ville, entre les deux rangées de croisées
pavoisées, uniquement pour passer devant une certaine fenêtre. Ils
lèvent la tête, et c'est tout. L'après-midi est douce; les cloches
sonnent; des enfants jettent, dans les ruisseaux et sur les pavés, des
poignées de fleurs de genêts et des poignées de roses effeuillées.
La rue est rose; les fleurs de genêts font, sur ce carmin pâle, des
nappes d'or. Et ce sont d'abord les deux gendarmes qui se montrent.
Puis, vient la file des enfants assistés, des pensionnats, des
confréries, des vieilles dames, des vieux messieurs. Un christ se
balance au bout des bras d'un bedeau. Un moine trapu porte un emblème
compliqué où sont représentés tous les instruments de la Passion.
Quatre grosses gaillardes, dont la santé fait crever les robes
blanches, soutiennent avec des rubans une immense bannière, où dort
innocemment un petit mouton. Puis, au-dessus des têtes, dans la lueur
des cierges que le plein jour effare, des encensoirs d'argent montent,
jetant un éclair, laissant un flot de fumée épaisse, dont la blancheur
roule un instant, comme un lambeau envolé de toutes ces robes de
mousseline qui se suivent.
La procession va lentement. C'est un piétinement sourd, qui laisse
entendre le bruit étouffé des voix. Un éclat de cymbale retentit, des
cuivres sonnent. Puis, ce sont des voix aiguës qui se perdent, minces
et frêles, dans le grand air. Des balbutiements de lèvres passent. Et,
brusquement, de grands silences se font. Ce n'est plus qu'un
glissement discret, une chapelle ardente perdue en plein soleil. Au
loin, les tambours battent une marche.
______
Je me souviens des pénitents. Il y en a encore de toutes les couleurs,
les blancs, les gris, les bleus. Ces derniers se sont donné la rude
mission d'enterrer les suppliciés. Ils comptent parmi eux les plus
illustres noms de la ville. Vêtus d'une robe de serge bleue, coiffés
d'une cagoule à bonnet pointu, à long voile percé de deux trous pour
les yeux, ils sont vraiment farouches. Les trous sont souvent trop
espacés, les yeux louchent sous ce masque terrifiant. Au bord de la
robe, passent des pantalons gris perle et des bottines vernies.
Les pénitents sont la grande curiosité. Une procession sans pénitents
est un pauvre régal. Et, enfin, vient le clergé. Parfois, des petits
enfants portent des palmes, des épis de blé sur des coussins, des
couronnes, des pièces d'orfèvrerie. Mais les dévotes retournent leurs
chaises, s'agenouillent, regardent en dessous. C'est le dais qui
approche. Il est monumental, tendu de velours rouge, surmonté de
panaches, échafaudé sur des bâtons dorés. J'ai vu des sous-préfets
porter cette litière immense, dans laquelle la religion malade se fait
promener au soleil de juin. Une bande d'enfants de choeur marchent à
reculons, les encensoirs balancés à toute volée. On n'entend que la
psalmodie des prêtres et le bruit argentin des chaînes des encensoirs,
à chaque secousse.
C'est le catholicisme écloppé qui se traîne sous le ciel bleu des
vieilles croyances. Le soleil se couche; des lueurs roses s'éteignent
sur les toits; une grande douceur tombe avec le crépuscule; et, dans
cet air limpide du Midi, la procession s'en va avec des voix
mourantes, effacement mélancolique de tout un âge qui descend dans la
terre.
Les autorités suivent en costume, les tribunaux, les Facultés, sans
compter les marguilliers, avec des lanternes sculptées et dorées. Et
la vision disparaît. Les roses effeuillées, les genêts d'or sont
meurtris. Il ne monte plus des pavés que l'odeur âcre de toutes ces
fleurs fanées.
______
Parfois, la nuit surprend la procession, à l'heure où elle rentre par
les rues tortueuses du vieux quartier. Les robes blanches ne sont plus
que des pâleurs vagues; les pénitents se perdent en file sombre, le
long des trottoirs; les petites flammes des cierges mettent, dans
l'étranglement noir des maisons, des follets dansants, des étoiles
filant avec lenteur. Et les voix ont comme un frisson de peur, au
milieu de ces croix, de ces bannières, de ce dais, dont on distingue à
peine les bras morts dans les ténèbres.
C'est l'heure où les galopins embrassent les jeunes coquines. L'orgue
gronde au fond de l'église, le bon Dieu est rentré chez lui. Alors,
les filles s'en vont avec un baiser sur le cou et un billet doux dans
la poche.