II

Il faut avoir vécu dans une ville dévote et aristocratique, une de ces

petites villes où l'herbe pousse et où les cloches des couvents

sonnent les heures dans l'air endormi, pour savoir ce que sont encore

les processions de la Fête-Dieu.

A Paris, quatre prêtres font le tour de la Madeleine. En Provence,

pendant huit jours, la rue appartient au clergé. Tout le moyen âge

ressuscite par les claires après-midi, et s'en va, chantant des

cantiques, promenant des cierges, avec deux gendarmes en tête, et le

maire, sanglé de son écharpe, à la queue.

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Je me souviens. C'étaient des jours de joie pour nous collégiens, qui

ne demandions pas mieux que de courir les rues. S'il faut tout dire,

dans ces villes amoureuses, les processions font les affaires des

amants. Tout le long du cortège, les filles montrent leurs robes

neuves. La robe neuve est de rigueur. Il n'est pas si pauvre

demoiselle qui, ces jours-là, n'étrenne quelque indienne. Et le soir,

les églises sont noires, bien des mains se rencontrent.

J'appartenais à une société musicale qui était de toutes les

solennités. J'ai de gros pèches sur la conscience. Je m'accuse

d'avoir, à cette époque, donné l'aubade à plus d'un fonctionnaire

revenant de Paris avec le ruban rouge. Je m'accuse d'avoir promené le

bon Dieu officiel, les Saints qui font pleuvoir, les saintes Vierges

qui guérissent du choléra. J'ai même aidé au déménagement d'un couvent

de nonnes cloîtrées. Les pauvres filles, enveloppées dans de larges

toiles grises, pour qu'on ne pût rien voir de leur visage ni de leurs

membres, trébuchaient, se soutenaient, comme des fantômes de

trépassées surpris par l'aube. Et des petites mains blanches, des

mains d'enfant, passaient, au bord des toiles grises.

Hélas! oui, j'ai mangé les collations des sacristies. On ne nous

payait pas, on nous offrait quelques gâteaux. Je me rappelle que, le

jour des recluses, arrivés au nouveau couvent, nous fûmes servis au

moyen d'un tour. Les bouteilles, les assiettes de petits fours, se

succédaient dans le mur, comme par enchantement. Et quelles

bouteilles, grands dieux! des bouteilles de toutes formes, de toutes

couleurs, de toutes liqueurs. J'ai souvent rêvé à l'étrange cave qui

avait pu fournir une si curieuse variété de vins fins. C'était la

confusion dans la douceur.

Depuis ces jours d'erreur, j'ai longuement fait pénitence, et je crois

être pardonné.

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Dès le matin, on pavoise les rues que doit suivre la procession.

Chaque fenêtre a son lambeau. Dans les quartiers riches, ce sont de

vieilles tapisseries à grands personnages mythologiques, tout l'Olympe

païen, nu et blafard, venant regarder passer l'Olympe catholique, les

vierges blanches, les christs saignants; ce sont encore des

courtes-pointes de soie prises au lit de quelque marquise, des rideaux

de damas décrochés des tringles du salon, des tapis de velours, toutes

sortes d'étoffes riches qui émerveillent les passants. Les bourgeois

mettent leurs mousselines brodées, leurs toiles les plus fines. Et,

dans les quartiers pauvres, les bonnes femmes, plutôt que de ne rien

étaler, pendent leurs fichus, des foulards qu'elles ont cousus

ensemble. Alors, les rues sont dignes du bon Dieu.

On a balayé. Dans certains coins, on a dressé des reposoirs. Ces

reposoirs sont le sujet de grandes jalousies, de haines qui durent de

longs mois. Si le reposoir du quartier des Chartreux est plus beau que

celui du quartier Saint-Marc, cela suffit pour faire blanchir les

cheveux des dévotes. Tout le quartier contribue au reposoir. Tel a

apporté les flambeaux, tel les vases dorés, tel les fleurs, tel les

dentelles. C'est un pied-à-terre que le quartier offre au ciel.

Cependant, le long des minces trottoirs, on a aligné deux rangs de

chaises. Les curieux attendent, très-tapageurs, riant de ce rire

provençal qui a des sonneries de clairon. Les fenêtres se garnissent.

La grande chaleur tombe. Et, dans les souffles légers qui se lèvent,

passent au loin des volées de cloches, des roulements de tambours.

C'est la procession qui sort de l'église.

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En avant marchent tous les beaux jeunes gens de la ville. C'est une

promenade réglementaire. Ils viennent là pour voir et pour être vus.

Les filles sont sur les portes. Il y a de discrets saluts, des

sourires, des paroles chuchotées entre camarades. Les jeunes gens font

ainsi le tour de la ville, entre les deux rangées de croisées

pavoisées, uniquement pour passer devant une certaine fenêtre. Ils

lèvent la tête, et c'est tout. L'après-midi est douce; les cloches

sonnent; des enfants jettent, dans les ruisseaux et sur les pavés, des

poignées de fleurs de genêts et des poignées de roses effeuillées.

La rue est rose; les fleurs de genêts font, sur ce carmin pâle, des

nappes d'or. Et ce sont d'abord les deux gendarmes qui se montrent.

Puis, vient la file des enfants assistés, des pensionnats, des

confréries, des vieilles dames, des vieux messieurs. Un christ se

balance au bout des bras d'un bedeau. Un moine trapu porte un emblème

compliqué où sont représentés tous les instruments de la Passion.

Quatre grosses gaillardes, dont la santé fait crever les robes

blanches, soutiennent avec des rubans une immense bannière, où dort

innocemment un petit mouton. Puis, au-dessus des têtes, dans la lueur

des cierges que le plein jour effare, des encensoirs d'argent montent,

jetant un éclair, laissant un flot de fumée épaisse, dont la blancheur

roule un instant, comme un lambeau envolé de toutes ces robes de

mousseline qui se suivent.

La procession va lentement. C'est un piétinement sourd, qui laisse

entendre le bruit étouffé des voix. Un éclat de cymbale retentit, des

cuivres sonnent. Puis, ce sont des voix aiguës qui se perdent, minces

et frêles, dans le grand air. Des balbutiements de lèvres passent. Et,

brusquement, de grands silences se font. Ce n'est plus qu'un

glissement discret, une chapelle ardente perdue en plein soleil. Au

loin, les tambours battent une marche.

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Je me souviens des pénitents. Il y en a encore de toutes les couleurs,

les blancs, les gris, les bleus. Ces derniers se sont donné la rude

mission d'enterrer les suppliciés. Ils comptent parmi eux les plus

illustres noms de la ville. Vêtus d'une robe de serge bleue, coiffés

d'une cagoule à bonnet pointu, à long voile percé de deux trous pour

les yeux, ils sont vraiment farouches. Les trous sont souvent trop

espacés, les yeux louchent sous ce masque terrifiant. Au bord de la

robe, passent des pantalons gris perle et des bottines vernies.

Les pénitents sont la grande curiosité. Une procession sans pénitents

est un pauvre régal. Et, enfin, vient le clergé. Parfois, des petits

enfants portent des palmes, des épis de blé sur des coussins, des

couronnes, des pièces d'orfèvrerie. Mais les dévotes retournent leurs

chaises, s'agenouillent, regardent en dessous. C'est le dais qui

approche. Il est monumental, tendu de velours rouge, surmonté de

panaches, échafaudé sur des bâtons dorés. J'ai vu des sous-préfets

porter cette litière immense, dans laquelle la religion malade se fait

promener au soleil de juin. Une bande d'enfants de choeur marchent à

reculons, les encensoirs balancés à toute volée. On n'entend que la

psalmodie des prêtres et le bruit argentin des chaînes des encensoirs,

à chaque secousse.

C'est le catholicisme écloppé qui se traîne sous le ciel bleu des

vieilles croyances. Le soleil se couche; des lueurs roses s'éteignent

sur les toits; une grande douceur tombe avec le crépuscule; et, dans

cet air limpide du Midi, la procession s'en va avec des voix

mourantes, effacement mélancolique de tout un âge qui descend dans la

terre.

Les autorités suivent en costume, les tribunaux, les Facultés, sans

compter les marguilliers, avec des lanternes sculptées et dorées. Et

la vision disparaît. Les roses effeuillées, les genêts d'or sont

meurtris. Il ne monte plus des pavés que l'odeur âcre de toutes ces

fleurs fanées.

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Parfois, la nuit surprend la procession, à l'heure où elle rentre par

les rues tortueuses du vieux quartier. Les robes blanches ne sont plus

que des pâleurs vagues; les pénitents se perdent en file sombre, le

long des trottoirs; les petites flammes des cierges mettent, dans

l'étranglement noir des maisons, des follets dansants, des étoiles

filant avec lenteur. Et les voix ont comme un frisson de peur, au

milieu de ces croix, de ces bannières, de ce dais, dont on distingue à

peine les bras morts dans les ténèbres.

C'est l'heure où les galopins embrassent les jeunes coquines. L'orgue

gronde au fond de l'église, le bon Dieu est rentré chez lui. Alors,

les filles s'en vont avec un baiser sur le cou et un billet doux dans

la poche.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 59 / 78 题