III

Le lendemain, je le rencontrai dans l'escalier. Il se rangea

peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec

humilité les plis de sa blouse, pour que la toile n'en touchât pas mon

vêtement. Il était là, le front incliné, et j'apercevais sa pauvre

tête grise tremblante d'émotion.

Je m'arrêtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute

large.

Il leva la tête, hésita, me regarda en face à son tour. Je vis ses

gros yeux s'agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me

prenant le bras brusquement, il m'accompagna dans mon grenier, où il

retrouva enfin la parole.

--Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il; votre poignée de main

vient de me faire oublier bien des regards mauvais.

Et il s'assit, se confessant à moi. Il m'avoua qu'avant d'être de la

partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu'il

rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues

heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait réfléchi

à ces choses, il s'était étonné du dégoût et de la crainte qu'il

soulevait sur son passage.

J'avais vingt ans alors, j'aurais embrassé un bourreau. Je me lançai

dans des considérations philosophiques, voulant démontrer à mon voisin

Jacques que sa besogne était sainte. Mais il haussa ses épaules

pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix

lente et embarrassée:

--Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards

des passants, m'inquiètent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient

du pain. Une seule chose me taquine. Je n'en dors pas la nuit, quand

j'y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus

la honte. Mais les jeunes filles, c'est ambitieux. Ma pauvre Marthe

rougira de moi plus tard. A cinq ans, elle a vu un de mes collègues,

et elle a tant pleuré, elle a eu si peur, que je n'ai pas encore osé

mettre le manteau noir devant elle. Je m'habille et me déshabille dans

l'escalier.

J'eus pitié de mon voisin Jacques; je lui offris de déposer ses

vêtements dans ma chambre, et d'y venir les mettre à son aise, à

l'abri du froid. Il prit mille précautions pour transporter chez moi

sa sinistre défroque. A partir de ce jour, je le vis régulièrement

matin et soir. Il faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 35 / 78 题