IV

J'avais un vieux coffre dont le bois s'émiettait, piqué par les vers.

Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de

journaux, il y plia délicatement ses vêtements noirs.

Parfois, la nuit, lorsqu'un cauchemar m'éveillait en sursaut, je jetai

un regard effaré sur le vieux coffre, qui s'allongeait contre le mur,

en forme de bière. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le

manteau noir, la cravate blanche.

Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits

bonds nerveux; le manteau s'élargissait, et, agitant ses pans comme

des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux;

la cravate blanche s'allongeait, s'allongeait, puis se mettait à

ramper doucement vers moi, la tête levée, la queue frétillante.

J'ouvrais les yeux démesurément, j'apercevais le vieux coffre immobile

et sombre dans son coin.

V

Je vivais dans le rêve, à cette époque, rêve d'amour, rêve de

tristesse aussi. Je me plaisais à mon cauchemar; j'aimais mon voisin

Jacques, parce qu'il vivait avec les morts, et qu'il m'apportait les

âcres senteurs des cimetières. Il m'avait fait des confidences.

J'écrivais les premières pages des _Mémoires d'un croque-mort_.

Le soir, mon voisin Jacques, avant de se déshabiller, s'asseyait sur

le vieux coffre pour me conter sa journée. Il aimait à parler de ses

morts. Tantôt, c'était une jeune fille,--la pauvre enfant, morte

poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantôt, c'était un vieillard--ce

vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras, était un gros

fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et

j'avais des détails intimes sur chaque mort; je connaissais leur

poids, les bruits qui s'étaient produits dans les bières, la façon

dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers.

Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard

et plus épanoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agrafé sur

l'épaule, le chapeau rejeté en arrière. Il avait rencontré des

héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau de

brie de la consolation.» Et il finissait par s'attendrir; il me

jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une

douceur de main toute amicale.

Je vécus ainsi plus d'une année en pleine nécrologie.

Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était

mort.

Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j'étais sur le

seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bière,

qui se plaignait sourdement à chaque heurt.

L'un d'eux, un petit gras, disait à l'autre, un grand maigre:

--Le croque-mort est croqué.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 36 / 78 题