J'avais un vieux coffre dont le bois s'émiettait, piqué par les vers.
Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de
journaux, il y plia délicatement ses vêtements noirs.
Parfois, la nuit, lorsqu'un cauchemar m'éveillait en sursaut, je jetai
un regard effaré sur le vieux coffre, qui s'allongeait contre le mur,
en forme de bière. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le
manteau noir, la cravate blanche.
Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits
bonds nerveux; le manteau s'élargissait, et, agitant ses pans comme
des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux;
la cravate blanche s'allongeait, s'allongeait, puis se mettait à
ramper doucement vers moi, la tête levée, la queue frétillante.
J'ouvrais les yeux démesurément, j'apercevais le vieux coffre immobile
et sombre dans son coin.
V
Je vivais dans le rêve, à cette époque, rêve d'amour, rêve de
tristesse aussi. Je me plaisais à mon cauchemar; j'aimais mon voisin
Jacques, parce qu'il vivait avec les morts, et qu'il m'apportait les
âcres senteurs des cimetières. Il m'avait fait des confidences.
J'écrivais les premières pages des _Mémoires d'un croque-mort_.
Le soir, mon voisin Jacques, avant de se déshabiller, s'asseyait sur
le vieux coffre pour me conter sa journée. Il aimait à parler de ses
morts. Tantôt, c'était une jeune fille,--la pauvre enfant, morte
poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantôt, c'était un vieillard--ce
vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras, était un gros
fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et
j'avais des détails intimes sur chaque mort; je connaissais leur
poids, les bruits qui s'étaient produits dans les bières, la façon
dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers.
Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard
et plus épanoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agrafé sur
l'épaule, le chapeau rejeté en arrière. Il avait rencontré des
héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau de
brie de la consolation.» Et il finissait par s'attendrir; il me
jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une
douceur de main toute amicale.
Je vécus ainsi plus d'une année en pleine nécrologie.
Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était
mort.
Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j'étais sur le
seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bière,
qui se plaignait sourdement à chaque heurt.
L'un d'eux, un petit gras, disait à l'autre, un grand maigre:
--Le croque-mort est croqué.