II

Au bout de six mois, j'ignorais encore le métier qui faisait vivre mon

voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J'avais bien, par pur

intérêt, questionné la femme à deux ou trois reprises; mais je n'avais

pu tirer d'elle que des réponses évasives, balbutiées avec embarras.

Un jour,--il avait plu la veille, et mon coeur était endolori,--comme

je descendais le boulevard d'Enfer, je vis venir à moi un de ces

parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vêtu et coiffé de noir,

cravaté de blanc, tenant sous le bras la bière étroite d'un enfant

nouveau-né.

Il allait, la tête basse, portant son léger fardeau avec une

insouciance rêveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La

matinée était blanche. J'eus plaisir à cette tristesse qui passait. Au

bruit de mes pas, l'homme leva la tête, puis la détourna vivement,

mais trop tard: je l'avais reconnu. Mon voisin Jacques était

croque-mort.

Je le regardai s'éloigner, honteux de sa honte. J'eus regret de ne pas

avoir pris l'autre allée. Il s'en allait, la tête plus basse, se

disant sans doute qu'il venait de perdre la poignée de main que nous

échangions chaque soir.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 34 / 78 题