MON VOISIN JACQUES

I

J'habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue

Gracieuse est une ruelle escarpée, qui descend la butte Saint-Victor,

derrière le jardin des Plantes.

Je montais deux étages,--les maisons sont basses en ce pays,--m'aidant

d'une corde pour ne pas glisser sur les marches usées, et je gagnais

ainsi mon taudis dans la plus complète obscurité. La pièce, grande et

froide, avait les nudités, les clartés blafardes d'un caveau. J'ai eu

pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours où mon coeur

avait des rayons.

Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui était

peuplé de toute une famille, le père, la mère, et une bambine de sept

à huit ans.

Le père avait un air anguleux, la tête plantée de travers entre deux

épaules pointues. Son visage osseux était jaune, avec de gros yeux

noirs enfoncés sous d'épais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre,

gardait un bon sourire timide; on eût dit un grand enfant de cinquante

ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l'ombre,

filait le long des murs avec l'humilité d'un forçat gracié.

Quelques saluts échangés m'en avaient fait un ami. Je me plaisais à

cette face étrange, pleine d'une bonhomie inquiète. Peu à peu, nous en

étions venus aux poignées de main.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 33 / 78 题