Certes, il est inutile de décrire les épaules de la marquise. Elles
sont populaires comme le pont Neuf. Elles ont fait pendant dix-huit
ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir
le moindre bout, dans un salon, au théâtre ou ailleurs, pour s'écrier:
«Tiens! la marquise! je reconnais le signe noir de son épaule gauche!»
D'ailleurs, ce sont de fort belles épaules, blanches, grasses,
provoquantes. Les regards d'un gouvernement ont passé sur elles en
leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la
foule polissent à la longue.
Si j'étais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton
de cristal du cabinet d'un ministre, usé par la main des solliciteurs,
que d'effleurer des lèvres ces épaules sur lesquelles a passé le
souffle chaud du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille désirs
qui ont frissonné autour d'elles, on se demande de quelle argile la
nature a dû les pétrir pour qu'elles ne soient pas rongées et
émiettées, comme ces nudités de statues, exposées au grand air des
jardins, et dont les vents ont mangé les contours.
La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses épaules une
institution. Et comme elle a combattu pour le gouvernement de son
choix! Toujours sur la brèche, partout à la fois, aux Tuileries, chez
les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires,
ramenant les indécis à coups de sourires, étayant le trône de ses
seins d'albâtre, montrant dans les jours de danger des petits coins
cachés et délicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs,
plus décisifs que des épées de soldats, et menaçant, pour enlever un
vote, de rogner ses chemisettes jusqu'à ce que les plus farouches
membres de l'opposition se déclarent convaincus!
Toujours les épaules de la marquise sont restées entières et
victorieuses. Elles ont porté un monde, sans qu'une ride vint en fêler
le marbre blanc.