III

Certes, il est inutile de décrire les épaules de la marquise. Elles

sont populaires comme le pont Neuf. Elles ont fait pendant dix-huit

ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir

le moindre bout, dans un salon, au théâtre ou ailleurs, pour s'écrier:

«Tiens! la marquise! je reconnais le signe noir de son épaule gauche!»

D'ailleurs, ce sont de fort belles épaules, blanches, grasses,

provoquantes. Les regards d'un gouvernement ont passé sur elles en

leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la

foule polissent à la longue.

Si j'étais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton

de cristal du cabinet d'un ministre, usé par la main des solliciteurs,

que d'effleurer des lèvres ces épaules sur lesquelles a passé le

souffle chaud du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille désirs

qui ont frissonné autour d'elles, on se demande de quelle argile la

nature a dû les pétrir pour qu'elles ne soient pas rongées et

émiettées, comme ces nudités de statues, exposées au grand air des

jardins, et dont les vents ont mangé les contours.

La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses épaules une

institution. Et comme elle a combattu pour le gouvernement de son

choix! Toujours sur la brèche, partout à la fois, aux Tuileries, chez

les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires,

ramenant les indécis à coups de sourires, étayant le trône de ses

seins d'albâtre, montrant dans les jours de danger des petits coins

cachés et délicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs,

plus décisifs que des épées de soldats, et menaçant, pour enlever un

vote, de rogner ses chemisettes jusqu'à ce que les plus farouches

membres de l'opposition se déclarent convaincus!

Toujours les épaules de la marquise sont restées entières et

victorieuses. Elles ont porté un monde, sans qu'une ride vint en fêler

le marbre blanc.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 31 / 78 题