Julie tire les rideaux, doucement, pour qu'une clarté brusque ne
blesse pas la vue tendre de la délicieuse marquise.
Le reflet bleuâtre de la neige emplit la chambre d'une lumière toute
gaie. Le ciel est gris, mais d'un gris si joli qu'il rappelle à la
marquise une robe de soie gris-perle qu'elle portait, la veille, au
bal du ministère. Cette robe était garnie de guipures blanches,
pareilles à ces filets de neige qu'elle aperçoit au bord des toits,
sur la pâleur du ciel.
La veille, elle était charmante, avec ses nouveaux diamants. Elle
s'est couchée à cinq heures. Aussi a-t-elle encore la tête un peu
lourde. Cependant, elle s'est assise devant une glace, et Julie a
relevé le flot blond de ses cheveux. Le peignoir glisse, les épaules
restent nues, jusqu'au milieu du dos.
Toute une génération a déjà vieilli dans le spectacle des épaules de
la marquise. Depuis que, grâce à un pouvoir fort, les dames de naturel
joyeux peuvent se décolleter et danser aux Tuileries, elle a promené
ses épaules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduité qui
a fait d'elle l'enseigne vivante des charmes du second empire. Il lui
a bien fallu suivre la mode, échancrer ses robes, tantôt jusqu'à la
chute des reins, tantôt jusqu'aux pointes de la gorge; si bien que la
chère femme, fossette à fossette, a livré tous les trésors de son
corsage. Il n'y a pas grand comme ça de son dos et de sa poitrine qui
ne soit connu de la Madeleine à Saint-Thomas-d'Aquin. Les épaules de
la marquise, largement étalées, sont le blason voluptueux du règne.