LES ÉPAULES DE LA MARQUISE

I

La marquise dort dans son grand lit, sous les larges rideaux de satin

jaune. A midi, au timbre clair de la pendule, elle se décide à ouvrir

les yeux.

La chambre est tiède. Les tapis, les draperies des portes et des

fenêtres, en font un nid moelleux, où le froid n'entre pas. Des

chaleurs, des parfums traînent. Là, règne l'éternel printemps.

Et, dès qu'elle est bien éveillée, la marquise semble prise d'une

anxiété subite. Elle rejette les couvertures, elle sonne Julie.

--Madame a sonné?

--Dites, est-ce qu'il dégèle?

Oh! bonne marquise! Comme elle a fait cette question d'une voix émue!

Sa première pensée est pour ce froid terrible, ce vent du nord qu'elle

ne sent pas, mais qui doit souffler si cruellement dans les taudis des

pauvres gens. Et elle demande si le ciel a fait grâce, si elle peut

avoir chaud sans remords, sans songer à tous ceux qui grelottent.

--Est-ce qu'il dégèle, Julie?

La femme de chambre lui offre le peignoir du matin, qu'elle vient de

faire chauffer devant un grand feu.

--Oh! non, madame, il ne dégèle pas. Il gèle plus fort, au

contraire.... On vient de trouver un homme mort de froid sur un

omnibus.

La marquise est prise d'une joie d'enfant; elle tape ses mains l'une

contre l'autre, en criant:

--Ah! tant mieux! j'irai patiner cette après-midi.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 29 / 78 题