Or, les meneurs avaient résolu que nous devions à la fin nous révolter
contre la morue à la sauce rousse et les haricots à la sauce blanche.
Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d'être leur
chef. Le plan de ces messieurs était d'une simplicité héroïque: il
suffirait, pensaient-ils, de mettre leur appétit en grève, de refuser
toute nourriture, jusqu'à ce que le proviseur déclarât solennellement
que l'ordinaire serait amélioré. L'approbation que le grand Michu
donna à ce plan, est un des plus beaux traits d'abnégation et de
courage que je connaisse. Il accepta d'être le chef du mouvement, avec
le tranquille héroïsme de ces anciens Romains qui se sacrifiaient pour
la chose publique.
Songez donc! lui se souciait bien de voir disparaître la morue et les
haricots; il ne souhaitait qu'une chose, en avoir davantage, à
discrétion! Et, pour comble, on lui demandait de jeûner! Il m'a avoué
depuis que jamais cette vertu républicaine que son père lui avait
enseignée, la solidarité, le dévouement de l'individu aux intérêts de
la communauté, n'avait été mise en lui à une plus rude épreuve.
Le soir, au réfectoire,--c'était le jour de la morue à la sausse
rousse,--la grève commença avec un ensemble vraiment beau. Le pain
seul était permis. Les plats arrivent, nous n'y touchons pas, nous
mangeons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer à voix basse,
comme nous en avions l'habitude. Il n'y avait que les petits qui
riaient.
Le grand Michu fut superbe. Il alla, ce premier soir, jusqu'à ne pas
même manger de pain. Il avait mis les deux coudes sur la table, il
regardait dédaigneusement le petit pion qui dévorait.
Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le
réfectoire comme une tempête. Il nous apostropha rudement, nous
demandant ce que nous pouvions reprocher à ce dîner, auquel il goûta
et qu'il déclara exquis.
Alors le grand Michu se leva.
--Monsieur, dit-il, c'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons
pas à la digérer.
--Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le
temps de répondre, les autres soirs, vous avez pourtant mangé presque
tout le plat à vous seul.
Le grand Michu rougit extrêmement. Ce soir-là, on nous envoya
simplement coucher, en nous disant que, le lendemain, nous aurions
sans doute réfléchi.
V
Le lendemain et le surlendemain, le grand Michu fut terrible. Les
paroles du maître d'étude l'avaient frappé au coeur. Il nous soutint,
il nous dit que nous serions des lâches si nous cédions. Maintenant,
il mettait tout son orgueil à montrer que, lorsqu'il le voulait, il ne
mangeait pas.
Ce fut un vrai martyr. Nous autres, nous cachions tous dans nos
pupitres du chocolat, des pots de confiture, jusqu'à de la
charcuterie, qui nous aidèrent à ne pas manger tout à fait sec le pain
dont nous emplissions nos poches. Lui, qui n'avait pas un parent dans
la ville, et qui se refusait d'ailleurs de pareilles douceurs, s'en
tint strictement aux quelques croûtes qu'il put trouver.
Le surlendemain, le proviseur ayant déclaré que, puisque les élèves
s'entêtaient à ne pas toucher aux plats, il allait cesser de faire
distribuer du pain, la révolte éclata, au déjeuner. C'était le jour
des haricots à la sauce blanche.
Le grand Michu, dont une faim atroce devait troubler la tête, se leva
brusquement. Il prit l'assiette du pion, qui mangeait à belles dents,
pour nous narguer et nous donner envie, la jeta au milieu de la salle,
puis entonna la _Marseillaise_ d'une voix forte. Ce fut comme un grand
souffle qui nous souleva tous. Les assiettes, les verres, les
bouteilles, dansèrent une jolie danse. Et les pions, enjambant les
débris, se hâtèrent de nous abandonner le réfectoire. Le gringalet,
dans sa fuite, reçut sur les épaules un plat de haricots, dont la
sauce lui fit une large collerette blanche.
Cependant, il s'agissait de fortifier la place. Le grand Michu fut
nommé général. Il fit porter, entasser les tables devant les portes.
Je me souviens que nous avions tous pris nos couteaux à la main. Et la
_Marseillaise_ tonnait toujours. La révolte tournait à la révolution.
Heureusement, on nous laissa à nous-mêmes pendant trois grandes
heures. Il paraît qu'on était allé chercher la garde. Ces trois heures
de tapage suffirent pour nous calmer.
Il y avait au fond du réfectoire deux larges fenêtres qui donnaient
sur la cour. Les plus timides, épouvantés de la longue impunité dans
laquelle on nous laissait, ouvrirent doucement une des fenêtres et
disparurent. Ils furent peu à peu suivis par les autres élèves.
Bientôt le grand Michu n'eut plus qu'une dizaine d'insurgés autour de
lui. Il leur dit alors d'une voix rude:
--Allez retrouver les autres, il suffit qu'il y ait un coupable.
Puis s'adressant à moi qui hésitais, il ajouta:
--Je te rends la parole, entends-tu!
Lorsque la garde eut enfoncé une des portes, elle trouva le grand
Michu tout seul, assis tranquillement sur le bout d'une table, au
milieu de la vaisselle cassée. Le soir même, il fut renvoyé à son
père. Quant à nous, nous profitâmes peu de cette révolte. On évita
bien pendant quelques semaines de nous servir de la morue et des
haricots. Puis, ils reparurent; seulement la morue était à la sauce
blanche, et les haricots, à la sauce rousse.