III

Le grand Michu se plaisait au collège, ce qui n'était pas le moindre

de nos étonnements. Il n'y éprouvait qu'un supplice dont il n'osait

parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim.

Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil appétit. Lui qui était

très-fier, il allait parfois jusqu'à jouer des comédies humiliantes

pour nous escroquer un morceau de pain, un déjeuner ou un goûter.

Élevé en plein air, au pied de la chaîne des Maures, il souffrait

encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du collège.

C'était là un de nos grands sujets de conversation, dans la cour, le

long du mur qui nous abritait de son filet d'ombre. Nous autres, nous

étions des délicats. Je me rappelle surtout une certaine morue à la

sauce rousse et certains haricots à la sauce blanche qui étaient

devenus le sujet d'une malédiction générale. Les jours où ces plats

apparaissaient, nous ne tarissions pas. Le grand Michu, par respect

humain, criait avec nous, bien qu'il eût avalé volontiers les six

portions de sa table.

Le grand Michu ne se plaignait guère que de la quantité des vivres. Le

hasard, comme pour l'exaspérer, l'avait placé au bout de la table, à

côté du pion, un jeune gringalet qui nous laissait fumer en promenade.

La règle était que les maîtres d'étude avaient droit à deux portions.

Aussi, quand on servait des saucisses, fallait-il voir le grand Michu

lorgner les deux bouts de saucisses qui s'allongeaient côte à côte sur

l'assiette du petit pion.

--Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c'est lui

qui a deux fois plus à manger que moi. Il ne laisse rien, va; il n'en

a pas de trop!

Nouveaux Contes à Ninon · 第 21 / 78 题