Le grand Michu était du Var. Son père, un paysan qui possédait
quelques bouts de terre, avait fait le coup de feu en 51, lors de
l'insurrection provoquée par le coup d'État. Laissé pour mort dans la
plaine d'Uchâne, il avait réussi à se cacher. Quand il reparut, on ne
l'inquiéta pas. Seulement, les autorités du pays, les notables, les
gros et les petits rentiers ne l'appelèrent plus que ce brigand de
Michu.
Ce brigand, cet honnête homme illettré, envoya son fils au collège
d'A... Sans doute il le voulait savant pour le triomphe de la cause
qu'il n'avait pu défendre, lui, que les armes à la main. Nous savions
vaguement cette histoire, au collège, ce qui nous faisait regarder
notre camarade comme un personnage très-redoutable.
Le grand Michu était, d'ailleurs, beaucoup plus âgé que nous. Il avait
près de dix-huit ans, bien qu'il ne se trouvât encore qu'en quatrième.
Mais on n'osait le plaisanter. C'était un de ces esprits droits, qui
apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il
savait une chose, il la savait à fond et pour toujours. Fort, comme
taillé à coups de hache, il régnait en maître pendant les récréations.
Avec cela, d'une douceur extrême. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois en
colère; il voulait étrangler un pion qui nous enseignait que tous les
républicains étaient des voleurs et des assassins. On faillit mettre
le grand Michu à la porte.
Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai revu mon ancien camarade dans mes
souvenirs, que j'ai pu comprendre son attitude douce et forte. De
bonne heure, son père avait dû en faire un homme.