I
Une après-midi, à la récréation de quatre heures, le grand Michu me
prit à part, dans un coin de la cour. Il avait un air grave qui me
frappa d'une certaine crainte; car le grand Michu était un gaillard,
aux poings énormes, que, pour rien au monde, je n'aurais voulu avoir
pour ennemi.
--Écoute, me dit-il de sa voix grasse de paysan à peine dégrossi,
écoute, veux-tu en être?
Je répondis carrément: «Oui!» flatté d'être de quelque chose avec le
grand Michu. Alors, il m'expliqua qu'il s'agissait d'un complot. Les
confidences qu'il me fit, me causèrent une sensation délicieuse, que
je n'ai jamais peut-être éprouvée depuis. Enfin, j'entrais dans les
folles aventures de la vie, j'allais avoir un secret à garder, une
bataille à livrer. Et, certes, l'effroi inavoué que je ressentais à
l'idée de me compromettre de la sorte, comptait pour une bonne moitié
dans les joies cuisantes de mon nouveau rôle de complice.
Aussi, pendant que le grand Michu parlait, étais-je en admiration
devant lui. Il m'initia d'un ton un peu rude, comme un conscrit dans
l'énergie duquel on a une médiocre confiance. Cependant, le
frémissement d'aise, l'air d'extase enthousiaste que je devais avoir
en l'écoutant, finirent par lui donner une meilleure opinion de moi.
Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre
nos rangs pour rentrer à l'étude:
--C'est entendu, n'est-ce pas? me dit-il à voix basse. Tu es des
nôtres... Tu n'auras pas peur, au moins; tu ne trahiras pas?
--Oh! non, tu verras... C'est juré.
Il me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignité
d'homme mûr, et me dit encore:
--Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partout que
tu es un traître, et personne ne te parlera plus.
Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette
menace. Elle me donna un courage énorme. «Bast! me disais-je, ils
peuvent bien me donner deux mille vers; du diable si je trahis Michu!»
J'attendis avec une impatience fébrile l'heure du dîner. La révolte
devait éclater au réfectoire.