Nous étions arrivés en face d'un large talus, sur lequel le soleil
tombait droit, avec des chaleurs lourdes. Ninon s'approcha de ce
talus, décidée à ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un
cri aigu. J'accourus, effrayé, croyant qu'elle s'était blessée. Je la
trouvai accroupie; l'émotion l'avait assise par terre, et elle me
montrait du doigt une petite fraise, à peine grosse comme un pois,
mûre d'un côté seulement.
--Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante.
Je m'étais assis près d'elle, au bas du talus.
--Non, répondis-je, c'est toi qui l'as trouvée, c'est toi qui dois la
cueillir.
--Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la.
Je me défendis tant et si bien que Ninon se décida enfin à couper la
tige de son ongle. Mais ce fut une bien autre histoire, quand il
fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise
qui nous coûtait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon
voulait me la mettre dans la bouche. Je résistai fermement; puis, je
finis par faire des concessions, et il fut arrêté que la fraise serait
partagée en deux.
Elle la mit entre ses lèvres, en me disant avec un sourire:
--Allons, prends ta part.
Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partagée fraternellement.
Je ne sais même si je goûtai à la fraise, tant le miel du baiser de
Ninon me parut bon.
V
Le talus était couvert de fraisiers, et ces fraisiers-là étaient
des fraisiers sérieux. La récolte fut ample et joyeuse. Nous avions
étalé à terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y
déposer notre butin, sans rien en détourner. A plusieurs reprises
pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main à sa bouche.
Quand la récolte fut faite, nous décidâmes qu'il était temps de
chercher un coin d'ombre pour déjeuner à l'aise. Je trouvai, à
quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut
religieusement placé à côté de nous.
Grands dieux! qu'il faisait bon là, sur la mousse, dans la volupté de
cette fraîcheur verte! Ninon me regardait avec des yeux humides. Le
soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit
toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me
tendant les deux mains, avec un geste d'adorable abandon.
Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or,
à nos pieds, dans l'herbe fine. Les fauvettes elles-mêmes se taisaient
et ne regardaient pas. Quand nous cherchâmes les fraises pour les
manger, nous nous aperçûmes avec stupeur que nous étions couchés en
plein sur le mouchoir.