IV

Nous étions arrivés en face d'un large talus, sur lequel le soleil

tombait droit, avec des chaleurs lourdes. Ninon s'approcha de ce

talus, décidée à ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un

cri aigu. J'accourus, effrayé, croyant qu'elle s'était blessée. Je la

trouvai accroupie; l'émotion l'avait assise par terre, et elle me

montrait du doigt une petite fraise, à peine grosse comme un pois,

mûre d'un côté seulement.

--Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante.

Je m'étais assis près d'elle, au bas du talus.

--Non, répondis-je, c'est toi qui l'as trouvée, c'est toi qui dois la

cueillir.

--Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la.

Je me défendis tant et si bien que Ninon se décida enfin à couper la

tige de son ongle. Mais ce fut une bien autre histoire, quand il

fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise

qui nous coûtait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon

voulait me la mettre dans la bouche. Je résistai fermement; puis, je

finis par faire des concessions, et il fut arrêté que la fraise serait

partagée en deux.

Elle la mit entre ses lèvres, en me disant avec un sourire:

--Allons, prends ta part.

Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partagée fraternellement.

Je ne sais même si je goûtai à la fraise, tant le miel du baiser de

Ninon me parut bon.

V

Le talus était couvert de fraisiers, et ces fraisiers-là étaient

des fraisiers sérieux. La récolte fut ample et joyeuse. Nous avions

étalé à terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y

déposer notre butin, sans rien en détourner. A plusieurs reprises

pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main à sa bouche.

Quand la récolte fut faite, nous décidâmes qu'il était temps de

chercher un coin d'ombre pour déjeuner à l'aise. Je trouvai, à

quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut

religieusement placé à côté de nous.

Grands dieux! qu'il faisait bon là, sur la mousse, dans la volupté de

cette fraîcheur verte! Ninon me regardait avec des yeux humides. Le

soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit

toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me

tendant les deux mains, avec un geste d'adorable abandon.

Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or,

à nos pieds, dans l'herbe fine. Les fauvettes elles-mêmes se taisaient

et ne regardaient pas. Quand nous cherchâmes les fraises pour les

manger, nous nous aperçûmes avec stupeur que nous étions couchés en

plein sur le mouchoir.

Nouveaux Contes à Ninon · 第 18 / 78 题