Des fraises, hélas! non, mais des fraisiers, toute une nappe de
fraisiers qui s'étalait sous les ronces.
Ninon ne songeait plus aux bêtes dont elle avait une peur horrible.
Elle promenait gaillardement les mains au milieu des herbes, soulevant
chaque feuille, désespérée de ne pas rencontrer le moindre fruit.
--On nous a devancés, dit-elle avec une moue de dépit... Oh! dis,
cherchons bien, il y en a sans doute encore.
Et nous nous mîmes à chercher avec une conscience exemplaire. Le corps
plié, le cou tendu, les yeux fixés à terre, nous avancions à petits
pas prudents, sans risquer une parole, de peur de faire envoler les
fraises. Nous avions oublié la forêt, le silence et l'ombre, les
larges allées et les sentiers étroits. Les fraises, rien que les
fraises. A chaque touffe que nous rencontrions, nous nous baissions,
et nos mains frémissantes se touchaient sous les herbes.
Nous fîmes ainsi plus d'une lieue, courbés, errant à droite, à gauche.
Pas la plus petite fraise. Des fraisiers superbes, avec de belles
feuilles d'un vert sombre. Je voyais les lèvres de Ninon se pincer et
ses yeux devenir humides.