Fin de juillet.
Un matin.
L'abbé Lévys traverse hâtivement la cour. Visage bouleversé.
Cécile l'attend. Elle lui saisit les deux mains; elle ne peut
articuler un mot; ses yeux s'emplissent de larmes.
L'abbé monte rapidement l'escalier. Jean habite la chambre dans
laquelle son père est mort.
Il est couché, les bras étendus, les traits apaisés. En apercevant
l'abbé, il sourit.
JEAN.--Je vous remercie d'être venu tout de suite. Je ne pouvais plus
attendre...
Un sourire joyeux, confiant, extraordinaire. C'est la grâce
aujourd'hui, qui rayonne sur ces lèvres, dans ce regard...
L'abbé comprend; son cœur bat, ses mains tremblent; tout l'équivoque
de sa foi s'évanouit; il redevient, en un instant, pour un instant, le
prêtre fervent qu'il a été.
Alors il s'approche de Jean et prend sa main.
L'ABBÉ.--Dites-moi tout ... tout...
Le regard de Jean s'attarde dans la fenêtre ouverte; puis, de très
loin, vient se poser sur l'abbé.
JEAN.--Ce qui s'est passé? (Un effort pour démêler les souvenirs d'un
rêve.) Laissez-moi reprendre... Hier soir, nous nous sommes rencontrés
au presbytère, n'est-ce pas? Mais vous n'avez rien remarqué, et je ne
pouvais rien vous dire...
Devant le corps de ce pauvre abbé Joziers, je venais d'avoir ... (son
œil s'illumine) ... la perception nette de l'âme!
Mouvement de l'abbé.
JEAN.--J'étais assis, je ne pouvais pas détacher mes yeux de ces traits
pétrifiés; je cherchais l'ancienne ressemblance: mais il y avait une
_différence essentielle_ que je ne découvrais pas. Je cherchais une
comparaison. Je me disais: «Ce corps est là comme une boîte vide...»
Vide! ç'a été une révélation: le corps était là, et ce n'était plus
rien. Pourquoi? parce qu'il avait perdu _ce qui l'animait..._ L'heure
saisissante de la dissociation était arrivée; la personnalité, ce qui
faisait l'homme, s'était évanouie, _était ailleurs_! Autant l'idée de
survivance spirituelle me paraissait inexplicable, autrefois; autant
l'idée contraire me paraît maintenant absurde.
Oui, l'âme existe! Il m'a suffi d'un regard sur ce lit pour constater
sa disparition, et pour être frappé par la plus élémentaire, la plus
indubitable évidence!
L'abbé serre fébrilement sa main.
JEAN.--Je commençais à souffrir; mais je dominais mon mal pour ne pas
interrompre ce tête-à-tête, qui m'ouvrait la possibilité d'une vie
éternelle...
Enfin le domestique m'a ramené ici. Il m'a couché tout de suite; une
crise effroyable... Oppressions, arrêts du cœur, étouffements... J'ai
cru que j'allais mourir.
Alors je me suis adressé à Dieu, de toutes mes forces: mais je sentais
qu'il ne m'écoutait pas... J'ai voulu être seul. Ma femme ne voulait
pas me quitter; je l'ai suppliée de s'éloigner. J'ai encore essayé de
prier, sans pouvoir... Enfin les douleurs se sont calmées, j'ai éprouvé
un soulagement sensible. Mais j'étais faible, faible... Je me sentais
inerte, et si peu de chose, un souffle ... j'étais certain que j'allais
mourir...
Ah, l'atroce nuit! J'avais la tête en feu et le cœur tout refroidi,
tout resserré, comme si l'ombre l'écrasait... Mon cerveau travaillait,
à vide... J'étais pris entre deux courants contradictoires: je
cherchais à prier, je faisais des efforts désespérés pour appeler
l'attention de Dieu; et, à chaque élan, une voix, en moi, me disait:
«Non, non, non... Personne ne te répondra!... Personne... Tu vois bien
qu'il n'y a personne...»
Il parle lentement, sans amertume, sa main dans celle du prêtre, son
regard ne quittant pas le ciel matinal.
J'étais si faible, j'ai perdu conscience, j'ai dormi sans doute. Mais,
tout en dormant, je ne cessais pas de sentir une lutte au-dessus de
moi, et j'avais la certitude obscure que la volonté de Dieu finirait
par triompher.
Et puis, il m'a semblé qu'on parlait, et j'ai ouvert les yeux. J'ai
même cru entendre si distinctement mon nom, que j'ai dit: «Quoi?»
pensant que c'était ma femme... Mais j'étais seul.
J'avais dormi longtemps. Il faisait petit jour. J'entendais la
respiration du domestique, dans le cabinet... Moi qui ai maintenant
le sommeil si lourd et le réveil si lent, je me suis trouvé tout de
suite lucide, extraordinairement lucide, et comme allégé d'une façon
miraculeuse.
Alors j'ai fait un nouvel effort pour prier.
La voix qui disait: «Non, non...» s'était tue. A la place de mon
impuissance, de cet affreux sentiment du néant, j'avais une espèce de
certitude imprécise, une confiance... Je percevais sur moi comme un
secours, comme une affection...
(Sourire radieux.) Je ne sais pas comment expliquer... L'impression de
sortir de léthargie après plusieurs années de sommeil... L'impression
de sortir d'un tunnel, de trouver la lumière, de commencer vraiment une
nouvelle vie!... Un immense bonheur intérieur... La paix surtout, la
paix ... le calme...
Je sens que je n'ai plus à chercher, que ma volonté est comme fondue,
que je vais obéir avec délices, que tout est clair, que tout est pur...
_Tout a un sens..._
Il tourne la tête. Son regard rencontre celui de l'abbé, dont le
visage anxieux reste incliné vers lui.
JEAN (ouvrant les bras).--Alors je vous ai fait venir, mon ami, pour me
confesser...