III

Fin de juillet.

Un matin.

L'abbé Lévys traverse hâtivement la cour. Visage bouleversé.

Cécile l'attend. Elle lui saisit les deux mains; elle ne peut

articuler un mot; ses yeux s'emplissent de larmes.

L'abbé monte rapidement l'escalier. Jean habite la chambre dans

laquelle son père est mort.

Il est couché, les bras étendus, les traits apaisés. En apercevant

l'abbé, il sourit.

JEAN.--Je vous remercie d'être venu tout de suite. Je ne pouvais plus

attendre...

Un sourire joyeux, confiant, extraordinaire. C'est la grâce

aujourd'hui, qui rayonne sur ces lèvres, dans ce regard...

L'abbé comprend; son cœur bat, ses mains tremblent; tout l'équivoque

de sa foi s'évanouit; il redevient, en un instant, pour un instant, le

prêtre fervent qu'il a été.

Alors il s'approche de Jean et prend sa main.

L'ABBÉ.--Dites-moi tout ... tout...

Le regard de Jean s'attarde dans la fenêtre ouverte; puis, de très

loin, vient se poser sur l'abbé.

JEAN.--Ce qui s'est passé? (Un effort pour démêler les souvenirs d'un

rêve.) Laissez-moi reprendre... Hier soir, nous nous sommes rencontrés

au presbytère, n'est-ce pas? Mais vous n'avez rien remarqué, et je ne

pouvais rien vous dire...

Devant le corps de ce pauvre abbé Joziers, je venais d'avoir ... (son

œil s'illumine) ... la perception nette de l'âme!

Mouvement de l'abbé.

JEAN.--J'étais assis, je ne pouvais pas détacher mes yeux de ces traits

pétrifiés; je cherchais l'ancienne ressemblance: mais il y avait une

_différence essentielle_ que je ne découvrais pas. Je cherchais une

comparaison. Je me disais: «Ce corps est là comme une boîte vide...»

Vide! ç'a été une révélation: le corps était là, et ce n'était plus

rien. Pourquoi? parce qu'il avait perdu _ce qui l'animait..._ L'heure

saisissante de la dissociation était arrivée; la personnalité, ce qui

faisait l'homme, s'était évanouie, _était ailleurs_! Autant l'idée de

survivance spirituelle me paraissait inexplicable, autrefois; autant

l'idée contraire me paraît maintenant absurde.

Oui, l'âme existe! Il m'a suffi d'un regard sur ce lit pour constater

sa disparition, et pour être frappé par la plus élémentaire, la plus

indubitable évidence!

L'abbé serre fébrilement sa main.

JEAN.--Je commençais à souffrir; mais je dominais mon mal pour ne pas

interrompre ce tête-à-tête, qui m'ouvrait la possibilité d'une vie

éternelle...

Enfin le domestique m'a ramené ici. Il m'a couché tout de suite; une

crise effroyable... Oppressions, arrêts du cœur, étouffements... J'ai

cru que j'allais mourir.

Alors je me suis adressé à Dieu, de toutes mes forces: mais je sentais

qu'il ne m'écoutait pas... J'ai voulu être seul. Ma femme ne voulait

pas me quitter; je l'ai suppliée de s'éloigner. J'ai encore essayé de

prier, sans pouvoir... Enfin les douleurs se sont calmées, j'ai éprouvé

un soulagement sensible. Mais j'étais faible, faible... Je me sentais

inerte, et si peu de chose, un souffle ... j'étais certain que j'allais

mourir...

Ah, l'atroce nuit! J'avais la tête en feu et le cœur tout refroidi,

tout resserré, comme si l'ombre l'écrasait... Mon cerveau travaillait,

à vide... J'étais pris entre deux courants contradictoires: je

cherchais à prier, je faisais des efforts désespérés pour appeler

l'attention de Dieu; et, à chaque élan, une voix, en moi, me disait:

«Non, non, non... Personne ne te répondra!... Personne... Tu vois bien

qu'il n'y a personne...»

Il parle lentement, sans amertume, sa main dans celle du prêtre, son

regard ne quittant pas le ciel matinal.

J'étais si faible, j'ai perdu conscience, j'ai dormi sans doute. Mais,

tout en dormant, je ne cessais pas de sentir une lutte au-dessus de

moi, et j'avais la certitude obscure que la volonté de Dieu finirait

par triompher.

Et puis, il m'a semblé qu'on parlait, et j'ai ouvert les yeux. J'ai

même cru entendre si distinctement mon nom, que j'ai dit: «Quoi?»

pensant que c'était ma femme... Mais j'étais seul.

J'avais dormi longtemps. Il faisait petit jour. J'entendais la

respiration du domestique, dans le cabinet... Moi qui ai maintenant

le sommeil si lourd et le réveil si lent, je me suis trouvé tout de

suite lucide, extraordinairement lucide, et comme allégé d'une façon

miraculeuse.

Alors j'ai fait un nouvel effort pour prier.

La voix qui disait: «Non, non...» s'était tue. A la place de mon

impuissance, de cet affreux sentiment du néant, j'avais une espèce de

certitude imprécise, une confiance... Je percevais sur moi comme un

secours, comme une affection...

(Sourire radieux.) Je ne sais pas comment expliquer... L'impression de

sortir de léthargie après plusieurs années de sommeil... L'impression

de sortir d'un tunnel, de trouver la lumière, de commencer vraiment une

nouvelle vie!... Un immense bonheur intérieur... La paix surtout, la

paix ... le calme...

Je sens que je n'ai plus à chercher, que ma volonté est comme fondue,

que je vais obéir avec délices, que tout est clair, que tout est pur...

_Tout a un sens..._

Il tourne la tête. Son regard rencontre celui de l'abbé, dont le

visage anxieux reste incliné vers lui.

JEAN (ouvrant les bras).--Alors je vous ai fait venir, mon ami, pour me

confesser...

Jean Barois · 第 162 / 165 题