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«12 octobre, (après un long entretien avec M. Barois.)
«J'allais à lui, dans un mouvement de sympathie coupable: j'allais
au polémiste dont le nom était pour moi le symbole de la pensée
libre. J'allais à lui comme au seul être d'ici à qui parler de mes
préoccupations.
«Et j'ai trouvé un pauvre homme, plus malheureux que moi, plus
déchiré, plus pitoyable!
«Je ne l'ai pas vu tout de suite tel qu'il est.
«J'espaçais mes visites, par discrétion: c'est lui qui m'envoyait
chercher, sans but, pour me voir. Je remarquais son souci d'aiguiller
la conversation vers les questions religieuses. Je ne m'y dérobais
pas; je cherchais même à lui faire deviner le pénible état de ma
conscience. Mais il ne me semblait pas pouvoir distinguer l'homme sous
le prêtre: mon caractère sacerdotal l'attirait seul. Pourtant il ne se
départait pas d'une attitude agressive à l'égard du catholicisme. Il
ne cessait de m'opposer des arguments d'ordre scientifique, dont, pour
mon supplice, je connaissais bien la valeur: mais il le faisait avec
je ne sais quelle restriction, et comme s'il s'attendait bien à les
voir réfuter. Ce que je faisais, d'instinct.
«Peu à peu, j'ai compris. Physiquement, il est rongé par la
tuberculose pulmonaire des vieillards: c'est un fantôme, aux yeux
brillants, miné presque chaque jour par la fièvre, et périodiquement
repris par des poussées congestives qui aggravent ses lésions.
Moralement, son état est pire encore: il est rongé par le doute de
ce qu'il a cru vrai, et par la peur de mourir. Il se cramponne à ses
convictions passées: mais elles ne sont plus pour lui qu'un sujet
d'angoisse.
«Je pensais trouver en lui un conseil: et c'est moi qui peux lui
porter secours!
«Je ne songe pas à me soustraire à ce devoir inattendu: mais les
circonstances ont quelque chose de tragique... Pourquoi faut-il que le
prêtre, appelé à guider cet athée vers Dieu, soit un pauvre tourmenté,
que les doutes ravagent lui-même depuis dix ans?
«Peut-être est-ce bien ainsi, peut-être suis-je mieux préparé qu'un
autre à soigner cette plaie?
«Je m'y appliquerai de tout mon cœur, et je ferai en sorte qu'il
ne soupçonne jamais de quelles mains incertaines, de quelles mains
tremblantes, je lui apporte ce Dieu qu'il cherche!
* * * * *
«2 novembre.
«Il a des moments de lucidité terribles, dès qu'il passe quelques
jours sans fièvre.
«Aujourd'hui il m'a interrompu avec un regard singulier:--«A certaines
heures,--tenez, en ce moment,--je parviens à me dédoubler, et une
partie de moi-même juge, comme j'aurais jugé il y a quinze ans, ce
que je suis devenu... Je me demande alors si je n'étais pas, de toute
éternité, voué à la servitude?»
«En parlant, il tendait la main vers un plâtre de Michel-Ange qui
est sur sa cheminée:--«_Regardez-le! Il ne peut pas lever un bras
libre!... Peut-être n'ai-je fait, comme lui, pendant des années, que
le simulacre de l'affranchissement..._»
* * * * *
«10 novembre.
«Ce matin:
--«J'en ai assez des négations scientifiques! elles n'ont pas plus
d'autorité pour nier que d'autres pour affirmer. Mais votre dogmatisme
religieux me rebute, au même titre. Je sais ce qu'il vaut: j'y ai été
pris, assez longtemps!»
* * * * *
«16 janvier.
«Je l'ai trouvé couché, sans courage.
«Sur son lit, il y avait un numéro du _Semeur_ qu'il venait de
recevoir. Il l'a ouvert. A la dernière page, un écho intitulé: _Une
nouvelle conversion_, et quelques lignes mordantes qui le visaient. Il
a haussé les épaules; mais je l'ai senti profondément blessé.
«Il a changé la conversation. Nous n'avons abordé aucun sujet précis.
«Comme j'allais me retirer, après un silence, il m'a regardé:»--Je
suis un mystique, au fond... Et pourtant je ne crois à rien...»
«Je lui ai répondu:--«Vous ne croyez à rien? On croit toujours à
quelque chose. Chacun, au fond de soi, a son Dieu caché auquel il
retourne pieusement, auquel il se sacrifie tous les jours.»
«Mais il a secoué la tête, d'un air sombre:»--Non, je vous dis que je
ne crois à rien... J'erre dans le noir, je voudrais...» Il a baissé la
voix, mais je crois avoir entendu: «... la paix ... pour mourir.»
* * * * *
«25 janvier.
«J'ai pu revenir sur le même sujet. Nous discutions encore une fois
les preuves de l'existence de Dieu.
«Il m'a dit:--«Vos preuves ne prouvent rien, sinon que vous, Lévys,
vous croyez en Dieu. Et elles ne prouvent absolument rien d'autre. Si
ces preuves avaient quelque valeur, croyez-vous qu'il y aurait des
athées?»
«J'ai répliqué:--«Mais il n'y a pas de véritables athées! Vous-même,
vous n'avez jamais cessé d'être un croyant! Votre confiance dans le
progrès, dans l'avenir de la science, votre croyance même au triomphe
de l'athéisme, qu'était-ce, sinon un principe de foi?
«Vous croyez qu'il y a un but dans la nature, vous croyez à l'ordre
éternel des lois; cet ordre-là, il a produit la conscience humaine, la
vôtre; et par là, il a introduit dans l'univers l'idée de justice: cet
ordre-là, c'est Dieu!»
«Il a réfléchi quelques secondes:--«Oui. Mais un Dieu indéterminé Le
vôtre est déterminé. Et c'est là que la superstition commence.»
«Que répondre?
* * * * *
«7 mars.
«Chaque fois que je le quitte, je me reproche de n'avoir pas su
trouver, dans ma foi qui hésite, le mot, l'accent qu'il eût fallu. Et,
chaque fois que je le revois, je suis stupéfait du résultat inespéré
de mes froides paroles.
«Non que mes raisonnements l'aient convaincu. Mais, ils sont une
réponse aux difficultés qu'il avait soulevées. Je m'aperçois que le
pire serait de rester coi, et qu'à toutes ses attaques il faut opposer
une contradiction, même chancelante. Avant tout il a besoin d'une
solution simple, une, et surtout catégorique.
«Rien ne m'a si bien fait comprendre que la foi n'est pas seulement un
acte de l'intelligence, une conviction, mais un acte de la sensibilité
et de la volonté, un sentiment de confiance, un désir de soumission.
* * * * *
«19 mars.
«L'Évangile prend une grande importance dans sa vie intérieure. Il en
tire de fréquentes citations. Il a contracté l'habitude d'y recourir
quotidiennement, comme à l'unique source de poésie qui le satisfasse.
«D'ailleurs il lit peu, et de moins en moins. Je le trouve
généralement seul, dans un fauteuil de son cabinet, les pieds au feu,
et sur les genoux, un journal qu'il n'a pas déplié.
* * * * *
«3 juin.
«Jusqu'ici je lui développais surtout les raisons sentimentales de
croire le besoin de consolation; la nécessité d'une justice finale,
d'un dédommagement; le désir d'une direction dans la vie.
«Il est particulièrement sensible à la beauté de la vie chrétienne;
je lui en multiplie les exemples. Il me considère alors, de ses yeux
vitreux, avec une expression d'envie. L'autre jour il m'a dit:--«Cette
beauté, à elle seule, suffirait à justifier la foi,--si le fruit
suffisait à justifier l'arbre... Et peut-être est-ce défendable, après
tout?...»
«Aujourd'hui, l'entretien a été particulièrement animé. Il se sentait
réconforté par ces premiers beaux jours, qui lui permettent de sortir.
Nous avons fait une promenade, au soleil, en causant. Il m'a demandé
de préciser certains dogmes. Il a paru très frappé d'apprendre que
la théologie comprend des éléments divers, dont la valeur est fort
inégale; qu'il ne faut pas confondre les dogmes essentiels de la foi,
relativement peu nombreux, avec les doctrines communément reçues; et,
qu'à tout prendre, il y a beaucoup de questions, comme l'efficacité
des indulgences par exemple, sur lesquelles les catholiques sont
libres d'avoir des opinions très différentes. Je lui ai même dit
combien les dogmes du purgatoire et de l'enfer sont moins explicites
qu'on ne le croit généralement, et combien il reste de marge aux
croyants les plus orthodoxes, pour l'interprétation de ces dogmes.
«J'ai peut-être insensiblement forcé la note, tant j'ai senti que mes
paroles le rassérénaient. D'ailleurs je ne pense pas être sorti des
limites que l'apologétique moderne s'est fixée...
* * * * *
«28 juin.
«Je rentre, le cœur serré. Il m'a inspiré aujourd'hui une pitié
indicible.
«Il était couché, très affaibli par les accès de fièvre de la nuit.
Cette semaine pluvieuse et malsaine a provoqué une petite toux qui
l'épouvante.
«Mme Barois m'a dit que le médecin ne s'en inquiétait pas outre
mesure, et qu'il comptait sur l'été pour en venir à bout. Mais lui,
avait un visage ravagé. Il m'a dit, avec un frisson: «--Ah, j'ai cru
mourir cette nuit»; puis, d'une voix angoissée, comme une confidence:
«--J'ai peur de la mort...»
«Jamais encore il n'avait directement abordé ce sujet.
«Je le regardais, subissant la contagion de cette terreur, et ne
voulant pas le laisser paraître. J'étais resté debout contre le lit.
Il avait gardé mes doigts dans sa main.
«--La première fois que j'en ai eu peur, tenez, c'était ici, dans la
cour ... devant le cercueil de ma grand'mère. J'avais onze ou douze
ans, je venais d'être très malade. J'étais devant le catafalque, je
regardais les fleurs, les bougies, et brusquement je me suis dit: _Et
si elle n'est plus du tout, du tout, du tout?..._»
«Il a ajouté d'une voix bizarre: «Qu'est-ce que c'est, la mort? La
désorganisation de l'être que je suis, dont ma conscience fait toute
l'unité... Alors? Disparition de la conscience, de l'âme?...»
«Il me dévisageait en parlant. Je le sentais parvenu à ce point de
faiblesse morale où l'on ne peut plus supporter que les hypothèses
consolantes.
«Jamais je n'ai si fortement éprouvé la puissance sacerdotale dont je
suis revêtu, moi, si indigne... Je lui ai crié, presque violemment:
«--Ah, moi aussi, j'aurais beau m'étourdir, si je n'avais pas une foi
absolue en la vie future, l'idée de la mort paralyserait toutes mes
forces! Mais la croyance à l'immortalité fait partie de ma conscience,
et les pires obstacles qu'on puisse lui opposer sont des objections
faciles à anéantir!»
«Il n'abandonnait pas ma main. Il m'écoutait avec une anxiété qui
faisait mal. J'ai continué:
«--D'où vient ma conscience? D'une simple organisation nerveuse de mon
cerveau? Le cerveau, les nerfs,--la vie, la mort? Mais vous ne voyez
pas que ce sont des _mots_ qui tous renferment un égal mystère! Ce
sont des étiquettes, ce ne sont pas des explications!
«Je sens en moi une notion du divin, un sentiment de la perfection,
qui _ne peuvent pas_ être de pures sécrétions de mon cerveau imparfait
et périssable. Je sens en moi l'existence d'une vie idéale, dont je
ne trouve le point d'origine dans aucune partie de mon corps. Je sens
en moi deux sortes de rapports, absolument distincts: ceux que j'ai
avec le monde matériel, par l'intermédiaire de mes organes, et ceux
que j'ai avec le monde spirituel. La mort, par la désagrégation des
éléments matériels, supprime toute la première série de ces rapports;
mais elle ne supprime pas la seconde. Et c'est là que je mets toute ma
foi en la survivance de ma personnalité morale!»
«C'est alors qu'il m'a dit, lentement, avec un regard suppliant qui
quêtait une réponse décisive:--«Mais ... une conscience n'existe
qu'avec cette double forme de relations... Qu'est-ce que c'est qu'une
conscience qui n'a plus de relation avec le monde matériel?»
«J'ai balbutié:--«Peu importe de se faire de la vie future une idée
nette; l'important est que cette vie future soit certaine!»
«Il a lâché ma main.
«J'ai deviné que je l'avais atrocement déçu. La pitié m'a permis un
suprême effort.
«Je me suis penché vers lui, répondant à sa pensée plus qu'à ses
paroles:
--«Vous avez soif de certitude. Puisque la faiblesse de notre
intelligence vous a refusé la vérité stable, pourquoi ne la
demandez-vous pas à Dieu?»
«Il a fait un geste de désespoir.
«J'ai continué:--«Moi, prêtre, je ne puis vous apporter que des
raisonnements. Mais Dieu peut vous toucher de sa grâce!...» Et avec
toute l'autorité convaincante dont j'étais capable:--«Espérez,
espérez... Ne vous défendez pas contre la foi... Ouvrez votre cœur, ne
vous contractez pas, laissez pénétrer l'amour infini du Consolateur...»
«Puis j'ai pris les Evangiles qui étaient sur la table, et j'ai
cherché le passage de St Marc: «_Il en est du royaume de Dieu comme
d'un homme qui a jeté de la semence en terre. Qu'il dorme, qu'il se
lève de nuit et de jour, la semence germe et croît sans qu'il sache
comment._»
«A mesure que je parlais, je voyais ses traits se détendre et son
angoisse fondre. Il a renversé la tête, il pleurait.
«Moi, je ne pouvais détacher mes yeux de ce visage. Ainsi, c'est là
que vient aboutir l'élan d'une pareille existence! Trahi par ce corps
ravagé qui l'abandonne à moitié de sa course... Trahi par sa pensée,
qui le portait vers un but inaccessible... Ah, trahison, trahison
universelle!
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«Le même soir.
«Comme elle est belle la religion qui apporte un remède à de pareilles
souffrances! Elle seule peut donner le courage de vivre et de mourir,
elle qui transforme l'effroi du mystère en une attraction sublime...
La plupart d'entre nous ont bien davantage besoin de paix intérieure
que de vérité; la religion leur est une autre nourriture que la
science. Et c'est une belle mission que d'être ce messager d'espoir.
«Non, je ne quitterai pas l'Église. Je ne la perdrai pas... Je ne
pourrais pas la perdre... Comment renier la tradition qui a fait
l'humanité ce qu'elle est?
«J'étais insensé! Me séparer d'elle parce qu'elle est en retard sur
la science humaine? Je comptais pour rien cet attachement de cœur,
qu'aucune volonté pourtant ne parviendrait à rompre!
«Evidemment le sens littéral des dogmes me paraît aussi difficile à
accepter aujourd'hui qu'il y a un an. Mais je me sens incapable de me
créer hors de leur ombre, une unité, un équilibre.
«Je me contenterai, pour pouvoir vivre, de m'attacher à l'esprit plus
qu'à la lettre. L'efficacité morale de la foi reste pour moi intacte.
«Ah, j'ai trop donné à l'Église de moi-même, j'ai trop connu la sueur
d'agonie du jardin des oliviers! L'Église m'a trop supplicié, elle m'a
fait verser trop de larmes, et elle m'a fait trop de bien...
«Nous sommes rivés l'un à l'autre, indissolublement...»
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