IBSEN.

I

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A Buis, dans la vieille maison Barois.

Premiers jours de l'été.

Dix heures du matin.

La chambre de Cécile.

Elle a rassemblé là tous les meubles du petit salon de Mme Pasquelin.

Elle est assise à son bureau. Robe noire. Bandeaux lisses. Un livre de

comptes ouvert devant elle. D'autres registres, étiquetés: _Quêtes,

Vestiaire._

CÉCILE.--Entrez...

C'est Jean.

Elle achève son addition, appuie le buvard, et tourne la tête. Sourire

affectueux.

CÉCILE.--Comment vous sentez-vous, ce matin?

JEAN.--Pas mal.

CÉCILE.--Un temps merveilleux...

Jean s'avance vers la fenêtre.

L'appui est chaud. La cour est pleine de lumière.

JEAN.--Il doit faire bon au soleil...

Cécile range ses cahiers, avec des gestes étroits. Puis elle pique un

chapeau sur sa tête, et glisse un cahier sous son bras.

CÉCILE.--Je vais porter ça à l'abbé Lévys.

Jean descend l'escalier derrière elle. La porte du vestibule est

ouverte; l'éclat du perron est éblouissant.

Quelques pas, aveuglé. Le soleil cuit la chair des épaules.

Les premières pivoines, les premières fraises; les feuilles vertes de

la treille.

Une demie sonne au clocher.

Il lève les yeux; son regard longe le pan de pierre ocre et se perd

dans la profondeur bleue: un ciel qui vient de loin et qui passe, un

ciel qui fait le tour du monde.

Il gagne, à petits pas, le banc de la tonnelle. Il écarte les bras sur

le dossier tiède, pour que toute cette clarté, toute cette chaleur le

baignent. Ses mains sont roses de soleil.

Apaisement.

Il pense:

--«Je suis là, dans ce printemps... Je ne le comprends pas. Mais il

s'empare de moi, il me soumet à lui.

«Il doit y avoir d'immenses cycles d'idées dans lesquels notre

pensée ne s'est pas aventurée encore... Des idées qui dépassent

nos hypothèses de l'âme, de Dieu; des idées qui accorderaient nos

contradictions... Ah!...»

* * * * *

Quelques minutes plus tard.

Jean regagne lentement la maison.

Le timbre du portail.

Un abbé pénètre dans la cour, aperçoit Jean et s'approche.

JEAN.--Mme Barois vient de sortir, Monsieur.

Le prêtre hésite.

L'ABBÉ.--Permettez-moi de me nommer: l'abbé Lévys.

JEAN (du haut du perron).--Mme Barois sera désolée. Je crois qu'elle

allait justement vous voir.

L'ABBÉ (geste évasif, qui relègue Mme Barois et ses œuvres à

l'arrière-plan de ses préoccupations).--Je m'en voudrais, Monsieur,

de ne pas saisir cette occasion... Mon arrivée à Buis est encore très

récente. Mais depuis que j'habite la même ville que vous, j'ai le désir

de vous rencontrer.

Jean s'incline légèrement.

L'ABBÉ.--Oh, je sais que vous vivez très seul. Mais je me serais fait

un titre, pour enfreindre la consigne, d'avoir été pendant douze

ans,--je ne dis pas un de vos abonnés (il montre sa soutane)--mais l'un

de vos lecteurs...

JEAN (stupéfait).--Vous suiviez le _Semeur_?

L'ABBÉ.--Régulièrement. (Baissant les yeux.) J'y ai même collaboré, si

l'on peut dire, par des lettres non signées, que vous avez publiées à

plusieurs reprises...

JEAN (redescendant deux marches).--Vraiment? Ah, je ne me doutais

guère...

Mais je vous tiens debout sous ce soleil... Voulez-vous entrer un

instant? Mme Barois ne tardera pas.

Il guide l'abbé jusqu'à l'ancien salon, son cabinet, qu'il a meublé

avec les épaves de sa vie active: ses bibliothèques, son bureau, et,

sur la cheminée, seul et nu, le douloureux _Esclave enchaîné_ de

Michel-Ange, immuablement arrêté dans son effort.

L'abbé Lévys: long, maigre.

Masque régulier, zébré de tics nerveux. Une peau jaune, bossuée. Un

regard tantôt distrait, tantôt fixe. Des lèvres mobiles, dont le

sourire est une grimace triste.

JEAN (intrigué).--Je suis si surpris que nous ayions eu un prêtre parmi

nos correspondants!... Dans quel esprit lisiez-vous donc notre _Semeur_?

L'ABBÉ.--En y faisant, le plus souvent, de graves restrictions; mais

toujours avec intérêt, et souvent avec sympathie...

Jean fait un geste d'étonnement.

L'ABBÉ.--Ne croyez-vous pas qu'à un certain niveau de pensée, lorsqu'on

est décidé à prendre au sérieux la vérité et à suivre sa conscience,

il est bien difficile d'être de son parti, sans être aussi un peu de

l'autre?

Jean l'examine, sans répondre.

L'ABBÉ (après un temps).--C'est M. Breil-Zoeger qui a pris votre

succession?

JEAN.--Non. C'est un jeune, un nommé Dalier, un sectaire. Mais il

n'est que le prête-nom de Zoeger, qui a toujours aimé se tenir dans la

coulisse.

L'ABBÉ.--Vous ne vous en occupez plus du tout?

JEAN (brusque).--Oh, non, plus du tout! Et je vous prie de croire que

je désapprouve entièrement la tournure anarchiste, de plus en plus

accusée, qu'ils donnent à leur revue!

L'abbé garde le silence.

JEAN.--D'ailleurs, je n'ai plus aucune relation avec eux. J'ai rompu

définitivement. (Prenant des brochures sur une étagère.) On m'envoie

les fascicules, par habitude; mais, voyez, je n'ai même pas coupé les

derniers... A quoi bon? Je n'y trouve que des sujets d'irritation!

(Il fronce les sourcils, et éparpille les revues devant lui; puis il

cherche à dévier la conversation.) Je ne suis plus en correspondance

qu'avec Marc-Elie Luce, et un vieil ami des mauvais jours, Ulric

Woldsmuth.

L'ABBÉ.--Le chimiste?

JEAN.--Vous le connaissez?

L'ABBÉ.--J'ai lu son livre.

Jean sourit, enchanté.

JEAN.--Ah, voilà un beau caractère! Trente ans, qu'il cherche l'origine

de la vie... Trente ans, sans une défaillance...

L'ABBÉ (coup d'œil circulaire).--Mais ... vous travaillez toujours?

JEAN (haussant les épaules).--Non. Je m'occupe. En ce moment, je

traduis,--pour moi--le journal d'un mystique anglais...

(Sourire pénible.) J'ai mis quelque temps à m'habituer à cette

existence de mollusque... Mais ma santé ne me permet plus autre chose.

Je vivote, en prenant des précautions, l'hiver au coin du feu, l'été au

soleil... (L'éclat des yeux contraste avec la résignation des paroles.)

Que voulez-vous, Monsieur l'abbé, c'est la vie...

Il soulève quelques numéros du _Semeur_ et les laisse tomber un à un

sur la table.

JEAN.--Ah, les jeunes ont vite fait de vous désarçonner!

Une pause.

JEAN (Le front baissé).--Voyez-vous, on est trop sévère pour les

ratés... Leur effort n'aboutit pas directement, c'est vrai; mais il

n'est pas perdu pour ça... Hein?... Aucun effort n'est perdu...

L'ABBÉ (étonné).--Je ne pense pas que vous fassiez allusion à une

expérience personnelle?

Jean le remercie d'un sourire.

L'abbé regarde curieusement ce Barois qu'il ne soupçonnait pas.

JEAN (après quelques minutes de réflexion, repris par une hantise

familière).--J'ai trop longtemps cru que la science, à elle seule,

pourrait établir, entre les hommes, la paix, l'unité... Eh bien, non.

L'ABBÉ (prudemment).--Pourtant... si vous ne vous placez qu'à ce

point de vue du rapprochement des peuples, la science, en moins de

cent ans, a fait à peu près autant que le bouddhisme--et même que le

christianisme--en vingt siècles!

JEAN.--Peuh... Voyez les résultats pratiques: qu'est-ce que le peuple y

a gagné? Un matérialisme au ras du sol, qui est vraiment sans beauté...

Qui, surtout, est stérile...

L'abbé hésite. Ce n'est pas lui pourtant qui doit plaider pour la

science...

JEAN (distrait).--... Ce qui semblerait prouver, au fond, que l'homme

ne vit pas seulement de travail, de vérité. Il lui faut son _dimanche_:

peu importe la formule...

L'ABBÉ. (Passion soudaine).--Oui, peu importent les formules,

puisqu'aucune n'est encore assez vaste pour contenir tout le Parfait,

l'Infini. Dieu... Ce ne sont en somme que des façons différentes de

nommer une attraction, qui est la même pour tous!

Jean le regarde avec attention.

JEAN.--Alors, si je vous comprends bien, vous, prêtre catholique, vous

ne condamneriez pas irrémédiablement un être, qui, toute sa vie, aurait

préféré sa formule à la vôtre?...

L'ABBÉ (instinctivement).--Non.

Sous l'insouciance de la voix, il a perçu l'anxiété de l'interrogation.

Un silence.

L'ABBÉ.--Je me souviens d'un personnage d'une pièce scandinave, qui

disait...

Il se lève: Cécile vient d'entrer.

Elle ne laisse pas paraître sa surprise.

L'ABBÉ.--J'espérais vous éviter cette course, Madame, mais je suis

arrivé trop tard.

CÉCILE (lui remettant le registre).--Voici nos comptes à jour.

Elle éprouve une gêne à parler devant Jean, et dans cette pièce

inhospitalière, dont elle ne franchit jamais le seuil.

CÉCILE.--J'aurais aussi diverses décisions à prendre pour la

souscription des écoles... Voulez-vous m'accompagner là-haut un instant?

L'ABBÉ.--Je vous suis. (A Jean.) Je m'excuse, Monsieur, d'avoir ainsi

abusé...

JEAN (spontanément).--Votre visite m'a fait beaucoup de plaisir.

Cécile est sortie, laissant la porte ouverte.

JEAN (d'un autre ton).--Vous n'avez pas achevé ce que disait votre

scandinave...

L'ABBÉ.--«Quand il s'agit de la foi, c'est l'affaire du bon Dieu. Notre

devoir, à nous, est d'être sincères.»[1]

JEAN.--C'est une belle parole...

[Footnote 1: BJORNSTJERNE BJORNSON. _Au delà des forçes._]

Jean Barois · 第 160 / 165 题