V
A Pallanza.
Avril. Six heures du soir.
Une barque plate sur l'eau.
Marie et Barois sont assis à l'arrière, côte à côte, tournant le dos à
la ville, dont l'animation ne les atteint plus.
Autour d'eux, le lac palpite à peine. Un glissement mou et lent,
dans une lumière grise, à la fois intense et voilée. La lune est si
haut dans le ciel qu'il faudrait renverser la tête pour la voir; son
éclat, diffus dans la buée, isole la barque au centre d'une immensité
silencieuse et blême.
A l'avant, le torse du rameur s'incline et se relève; la chemise, le
pantalon de toile, forment deux clartés nébuleuses; son visage, ses
mains, ses pieds nus, sont noirs comme ceux d'une icône.
Barois ne peut détacher sa pensée de la séparation prochaine.
Marie, le front renversé, hors du temps et de l'espace, diluant son
âme dans la fluidité du ciel et de l'eau, s'enivre, comme s'il n'y
avait plus rien entre elle et Dieu.
Soudain, une bouffée odorante, chaude comme l'haleine d'une bouche:
les roses, les giroflées, les iris, les citronniers, les eucalyptus
de l'île San Giovanni. La main de Barois cherche celle de Marie, qui,
penchée en arrière, laisse traîner dans le sillage son bras nu; la
fraîcheur résistante de l'eau encercle leurs deux poignets.
Sept coups sonnent à un campanile; sur l'autre rive, un écho répète
les sept coups, durement, comme un gong.
Ils reviennent vers Pallanza.
Julie les attend sous le péristyle, deux dépêches à la main: Mme
Pasquelin vient de mourir.
* * * * *
Neuf heures, le même soir.
Barois, ayant bouclé sa malle, s'accoude au balcon de sa chambre.
Devant lui, le lac couleur de perle. Au-dessous de lui, la place: une
vie désordonnée: des chants, un orchestre, des trompes de tramways, un
bruit de foire.
Un gros vapeur illuminé verse sa fourmillière sur le ponton.
--«Pauvre petite... Ces quinze jours qu'elle m'a donnés... Ah!... Ce
que je vais me sentir seul...»
Le vapeur, d'un coup, s'éteint. Il était sombre et semé de lumières;
il devient blanchâtre et percé de trous noirs, comme une carcasse
abandonnée. Il tremblote lourdement au clapotis de l'eau, et le peu de
vie qui lui reste s'exhale dans le panache hésitant de sa fumée.
* * * * *
A Buis.
Veillée mortuaire: deux cierges; le lit; les cornettes des religieuses.
Cécile, épuisée par un long agenouillement, est prostrée dans un
fauteuil. Ses paupières irritées se ferment à demi: sa pensée s'évade,
s'élance au-devant de Marie:
«A l'aube, elle sera là, je ne serai plus seule...»
Mais, au fond d'elle-même, sa pensée est: «A l'aube, _ils_ seront
là...»
Elle se remémore ce qu'elle a appris sur Jean, par sa fille, par
Julie. Elle se passe la main sur le visage.
--«Il va me trouver changée...»
Elle ne l'a pas revu depuis dix-huit ans, et soudain son image surgit,
dans l'épanouissement de la trentaine...
Elle se lève précipitamment; et, pour ne plus penser qu'à la morte,
elle retourne s'agenouiller au bord du lit.
* * * * *
Depuis son arrivée à Buis, Barois n'a pas quitté sa chambre d'hôtel.
Une moisissure, qui tombe sur les épaules, suinte des murs comme un
brouillard.
Il est resté assis tout le jour devant son feu, les joues brûlantes,
le dos transi, tournant entre ses doigts la lettre de Marie:
«Mon cher Père,
«Le service a lieu demain matin, mais maman vous demande de ne pas y
assister. Elle a été sensible à votre sympathie et elle me charge de
vous dire que si vous êtes encore à Buis demain, elle sera heureuse de
vous remercier elle-même de ce que vous avez fait pour moi. Venez à
six heures, il n'y aura plus personne.
«Je vous embrasse tristement.