IV

«A Monsieur Marc-Elie Luce, Auteuil.

«Mon cher ami,

«Je pensais vous rencontrer cet après-midi à notre réunion, et vous

annoncer que je profite des vacances de Pâques pour faire une absence

de quinze jours. J'ai tant de questions à régler avant de quitter

Paris que je ne suis pas sûr de pouvoir aller vous serrer la main.

«J'aurais eu pourtant bien des choses à vous dire. J'ai passé, ces

dernières semaines, par des émotions bien inattendues, bien cruelles.

«Ma fille désire entrer au couvent...

«Vous imaginez ce que j'ai pu éprouver. Rien ne me le laissait

soupçonner. Au contraire, l'intérêt qu'elle avait pris, depuis son

arrivée, à lire tout ce qui porte atteinte au catholicisme, me faisait

illusion. Je vous en ai parlé déjà. Je me trompais étrangement.

Le sentiment religieux a pris chez elle une forme qui le rend

invulnérable à nos raisonnements. Je crois que sa nature résolue

et intuitive a souffert de la vie de province, et qu'elle s'est

défendue en se donnant une activité intérieure démesurée. La religion

dogmatique de l'Église n'est plus pour elle qu'un cadre, précis

mais large, dans lequel son sentiment personnel s'est exagérément

développé; et ce qui domine aujourd'hui sa sensibilité, ce n'est pas

le dogme, c'est l'élan spontané de sa petite âme vers l'infini,--et

l'illusion qu'elle l'embrasse!

«Il n'est pas douteux, qu'avec le fond de santé et l'intelligence

claire qu'elle possède, sa croyance d'enfant eût pu évoluer si elle

avait attaché au dogme l'importance qu'elle accorde aux aspects

sentimentaux de la foi. Mais il n'en est rien. Et l'état mystique où

elle atteint aujourd'hui est _autoritatif_, au point de lui donner une

certitude absolument irréfutable du monde spirituel.

«Nous qui sommes habitués à plier notre sensibilité au travail de

notre raison, nous n'avons aucune idée de ces certitudes-là. Marie a

_éprouvé_ le contact de Dieu, et nous sommes aussi désarmés devant

une auto-suggestion de cette espèce, que nous sommes impuissants à

convaincre un malade de l'irréalité de ses hallucinations. Rien ne

fera comprendre à Marie, que ce milieu surnaturel où elle a projeté

le meilleur d'elle-même (et que ses dispositions extatiques lui

permettent de percevoir nettement) n'est qu'un mirage, un égarement

de sa sensibilité, un conte de magicien qu'elle se répète à elle-même

depuis des années.

«Mon cher ami, je sais que vous ne m'approuverez pas. Mais en présence

de cette situation _sans issue_, les dispositions où vous m'aviez

laissé, les conseils que vous m'aviez donnés pour amener cette enfant

à substituer progressivement une vérité féconde à son erreur, m'ont

paru sans objet. J'ai vu mon impuissance à la convaincre, et en même

temps, quelle force elle puise à se tromper. Elle m'est apparue

façonnée par la religion et pour la religion... Devant un ensemble

si fort, j'ai reculé... Une telle foi, c'est évidemment un mensonge,

mais c'est aussi du bonheur humain: _son_ bonheur! Vous êtes père--et

plus que moi; vous me comprendrez peut-être. Autrefois j'aurais dit:

la vérité d'abord, fût-ce au prix de la souffrance. Aujourd'hui je

ne sais pas, je ne peux plus dire de même. Je me tais, et je crois

l'aimer plus en me taisant, malgré mon chagrin, qu'en m'acharnant à

détruire ce qui est le secret de son activité.

«J'ai obtenu de passer encore les vacances de Pâques avec elle. Ce

séjour, qui aura été dans ma vie quelque chose d'inattendu et de

délicieux, je veux le finir comme un beau rêve, par un voyage dans un

pays de lumière et de fleurs.

«Nous partons après-demain pour les lacs italiens.

«A mon retour, je sais d'avance l'amertume que je trouverai à ma

solitude. Je ne veux pas y penser. J'aurai bien besoin de vous, et je

sais que vous ne vous refuserez pas: c'est la pensée consolante qui me

permettra de revenir seul.

«Au revoir, mon grand et cher ami. Je vous serre la main très

affectueusement.

Jean Barois · 第 148 / 165 题