«A Monsieur Marc-Elie Luce, Auteuil.
«Mon cher ami,
«Je pensais vous rencontrer cet après-midi à notre réunion, et vous
annoncer que je profite des vacances de Pâques pour faire une absence
de quinze jours. J'ai tant de questions à régler avant de quitter
Paris que je ne suis pas sûr de pouvoir aller vous serrer la main.
«J'aurais eu pourtant bien des choses à vous dire. J'ai passé, ces
dernières semaines, par des émotions bien inattendues, bien cruelles.
«Ma fille désire entrer au couvent...
«Vous imaginez ce que j'ai pu éprouver. Rien ne me le laissait
soupçonner. Au contraire, l'intérêt qu'elle avait pris, depuis son
arrivée, à lire tout ce qui porte atteinte au catholicisme, me faisait
illusion. Je vous en ai parlé déjà. Je me trompais étrangement.
Le sentiment religieux a pris chez elle une forme qui le rend
invulnérable à nos raisonnements. Je crois que sa nature résolue
et intuitive a souffert de la vie de province, et qu'elle s'est
défendue en se donnant une activité intérieure démesurée. La religion
dogmatique de l'Église n'est plus pour elle qu'un cadre, précis
mais large, dans lequel son sentiment personnel s'est exagérément
développé; et ce qui domine aujourd'hui sa sensibilité, ce n'est pas
le dogme, c'est l'élan spontané de sa petite âme vers l'infini,--et
l'illusion qu'elle l'embrasse!
«Il n'est pas douteux, qu'avec le fond de santé et l'intelligence
claire qu'elle possède, sa croyance d'enfant eût pu évoluer si elle
avait attaché au dogme l'importance qu'elle accorde aux aspects
sentimentaux de la foi. Mais il n'en est rien. Et l'état mystique où
elle atteint aujourd'hui est _autoritatif_, au point de lui donner une
certitude absolument irréfutable du monde spirituel.
«Nous qui sommes habitués à plier notre sensibilité au travail de
notre raison, nous n'avons aucune idée de ces certitudes-là. Marie a
_éprouvé_ le contact de Dieu, et nous sommes aussi désarmés devant
une auto-suggestion de cette espèce, que nous sommes impuissants à
convaincre un malade de l'irréalité de ses hallucinations. Rien ne
fera comprendre à Marie, que ce milieu surnaturel où elle a projeté
le meilleur d'elle-même (et que ses dispositions extatiques lui
permettent de percevoir nettement) n'est qu'un mirage, un égarement
de sa sensibilité, un conte de magicien qu'elle se répète à elle-même
depuis des années.
«Mon cher ami, je sais que vous ne m'approuverez pas. Mais en présence
de cette situation _sans issue_, les dispositions où vous m'aviez
laissé, les conseils que vous m'aviez donnés pour amener cette enfant
à substituer progressivement une vérité féconde à son erreur, m'ont
paru sans objet. J'ai vu mon impuissance à la convaincre, et en même
temps, quelle force elle puise à se tromper. Elle m'est apparue
façonnée par la religion et pour la religion... Devant un ensemble
si fort, j'ai reculé... Une telle foi, c'est évidemment un mensonge,
mais c'est aussi du bonheur humain: _son_ bonheur! Vous êtes père--et
plus que moi; vous me comprendrez peut-être. Autrefois j'aurais dit:
la vérité d'abord, fût-ce au prix de la souffrance. Aujourd'hui je
ne sais pas, je ne peux plus dire de même. Je me tais, et je crois
l'aimer plus en me taisant, malgré mon chagrin, qu'en m'acharnant à
détruire ce qui est le secret de son activité.
«J'ai obtenu de passer encore les vacances de Pâques avec elle. Ce
séjour, qui aura été dans ma vie quelque chose d'inattendu et de
délicieux, je veux le finir comme un beau rêve, par un voyage dans un
pays de lumière et de fleurs.
«Nous partons après-demain pour les lacs italiens.
«A mon retour, je sais d'avance l'amertume que je trouverai à ma
solitude. Je ne veux pas y penser. J'aurai bien besoin de vous, et je
sais que vous ne vous refuserez pas: c'est la pensée consolante qui me
permettra de revenir seul.
«Au revoir, mon grand et cher ami. Je vous serre la main très
affectueusement.