MARIE.»

* * * * *

La nuit tombée, Barois n'y tient plus, et se glisse dehors.

D'abord la ville basse, comme s'il fuyait le coin qui l'attire.

La vie paisible des rues, le soir; les étalages qu'on rentre,

automatiquement, depuis un demi-siècle; le même vacarme sur le passage

de l'omnibus branlant; les mêmes enseignes, grinçant aux mêmes

angles... Tant de fixité!...

Il remonte maintenant vers l'église. Il ne se souvenait pas que la

pente fût si raide. Essoufflé, le cœur battant, il passe devant le

presbytère, il arrive à _sa_ rue...

Elle est déserte. Un courant d'air glacé la balaye toujours. La maison

de la grand'mère Barois... Une à une, les fenêtres des chambres, celle

où il couchait, celle où son père est mort... Le grand portail: A

LOUER. Et, debout, le beffroi noir.

Puis, quelques pas: la maison des Pasquelin.

Cécile est là, avec Marie... Marie, qui va demeurer ici maintenant!

Cette lueur derrière les volets, le corps sans doute...

Il s'immobilise, envahi par son enfance...

L'horloge du clocher... Il sourit; les larmes lui viennent aux yeux.

Autour de lui, la bise impitoyable; il relève en frissonnant le col de

son pardessus d'Italie.

Puis, grelottant, il regagne son hôtel.

Le feu s'est éteint. On le rallume. Il allonge les jambes vers la

maigre flambée. Le passé danse dans les flammes: l'abbé Joziers,

Cécile, les fiançailles...

--«Je me suis marié comme un imbécile!...»

Il tremble de froid, d'angoisse. Des souvenirs l'accablent.

--«C'est difficile, de vivre...»

* * * * *

Le lendemain; six heures du soir.

Barois, rongé de fièvre, toussotant, arrive devant la porte close des

Pasquelin.

Le même timbre, les mêmes socques de la servante sur le carrelage. Un

mot de province lui vient aux lèvres: la _coutume_ d'une maison...

Dans le petit salon, Cécile, en noir, est assise sous la lampe, devant

une pile de faire-part.

Il la reconnaît si mal qu'il n'a pas de peine à être comme un étranger.

BAROIS.--J'ai bien compati à votre chagrin...

Elle s'est levée. Elle le regarde: elle ne s'attendait pas à cette

maigreur; et, dans la physionomie quelque chose d'inconnu la déroute.

CÉCILE.--Merci Jean.

Elle tend la main. Il la serre avec une effusion polie, comme à des

obsèques.

Il est surpris qu'elle ait tant changé; il n'avait pas réfléchi

qu'elle continuait, depuis dix-huit ans, à vivre, un à un, les mêmes

jours que lui. C'est bien elle, cependant: le front bombé, le regard

inégal, ce zézayement intimidé... Tout à l'heure, il ne l'imaginait

même pas: et maintenant, il ne conçoit pas qu'elle aurait pu se faner

autrement.

Marie rompt le silence.

MARIE.--Prenez ce fauteuil, père.

CÉCILE (s'asseyant).--Je vous remercie de la façon dont vous avez reçu

Marie... Vous avez été très bon pour elle, je vous remercie.

BAROIS (machinalement).--C'était tout naturel.

Il rougit aussitôt.

BAROIS.--Est-ce que votre mère s'est vu mourir?

CÉCILE.--Non. Elle avait tant de fois reçu les sacrements depuis sa

première attaque... D'ailleurs, le dernier jour, elle n'avait plus sa

tête, la paralysie gagnait. (Pleurant.) Elle n'a reconnu personne.

Cette voix larmoyante réveille en lui une résonnance inattendue.

MARIE.--Maman, il faudrait donner à père une des dernières

photographies de grand'mère?

Cécile jette un regard biais vers Jean, qui a baissé le front.

CÉCILE (hésitation).--Si tu veux, mon enfant.

Ils restent seuls.

Ce tête-à-tête, dans ce cadre...

Leurs regards se croisent, se fuient. Ensemble, obscurément, ils

espèrent le mot d'oubli, d'amitié...

Mais la porte s'ouvre. De nouveau Marie est entre eux.

La minute est passée.

Ils peuvent se séparer, maintenant, ils n'ont plus rien à se dire.

Jean Barois · 第 150 / 165 题