BAROIS.--Mais rien que votre atavisme devrait vous faire frémir
d'inquiétude! Tous les instincts qui m'ont affranchi, moi, quand
j'avais votre âge, ils sont en vous, quoi que vous fassiez, plus ou
moins obscurs, plus ou moins mâtés, mais ils sont, et ils peuvent
remonter brusquement à la surface et bouleverser votre vie!
Voyons, Marie, comment pouvez-vous affirmer que vous ne douterez pas?
Pouvez-vous soutenir que vous n'ayez jamais eu un seul doute? Rentrez
en vous, voyons... Il n'est pas possible que jusqu'ici... (Il montre
les tomes du _Semeur_.) Aucun, aucun doute ne vous a frôlée?
MARIE.--Aucun, je vous assure... Jamais.
Ses yeux brillent de candeur. Il la considère en silence.
Un temps.
MARIE.--Non, le monde est trop vide... Rien n'est grand, rien ne dure...
BAROIS.--Croyez-vous qu'il n'y ait pas de place sur terre pour un cœur
qui veut s'agrandir?
Elle l'examine longuement, avec respect, avec compassion.
MARIE.--Oui, père, j'ai souvent pensé à vous, depuis que je suis ici...
Vous n'avez pas eu la chance de connaître la grâce, vous n'avez pas
senti ce que c'est qu'un regard de Dieu: et pourtant vous êtes bon, et
juste. Mais comme vous avez dû vous donner du mal! C'est tellement plus
simple d'être bon pour l'amour de Dieu!
BAROIS.--Croyez-vous qu'il soit plus beau d'abdiquer toutes les
responsabilités, tout le labeur de la vie, de s'en remettre une
fois pour toujours à une règle monastique,--plutôt que de prendre
courageusement la tâche qui se présente, et de l'accomplir, par les
chemins de tout le monde? Ce que vous désirez, c'est un suicide de la
pensée et de l'action!
MARIE (souriant à son rêve).--Le don de soi...
BAROIS.--Ah, qu'est-ce qu'il est, ce don de soi, au seuil d'une vie
qui sera dure, comme toute vie humaine, si ce n'est le sacrifice
des devoirs les plus élémentaires? Et ne vantez pas les mérites de
la soumission! c'est un anesthésiant qui endort la douleur à mesure
qu'elle la cause. Vous êtes jeune, ardente, intelligente, et vous
aspirez au néant de la vie contemplative? Est-ce digne de vous?
MARIE.--Vous parlez comme tous les autres; vous ne pouvez pas
deviner... (S'exaltant avec des réminiscences.) Je suis une
privilégiée, cela crée des devoirs.. Toutes ne sont pas appelées; mais
celles que Dieu choisit, doivent se donner sans restriction. Elles sont
le rachat de tous ceux qui vivent en faisant à Dieu la plus petite part
possible ... et de ceux qui ne lui en font pas du tout...
BAROIS (brusque).--C'est ma rançon que vous voulez payer?
MARIE.--Je ne vous demande pas de me comprendre, père...
Oui, ces vœux, ils acquittent un peu la dette de la famille, ils
réparent un peu ... ce que vous avez pu faire par vos livres...
(Tendrement.) Et qui sait si cette vocation n'a pas été voulue par
Dieu, en échange d'une âme qui est belle, très belle, et qui, sans ça,
serait damnée?
Son regard est devenu une surface plate et dure où le regard d'autrui,
où l'interrogation et le doute d'autrui, ne pénètrent plus.
Barois pense:
--«Quelle religion, celle qui peut amener des cerveaux humains à un
tel écart de la réalité, et les y faire tenir!
«Ça ne repose sur rien... Le plus humble bon sens en aurait raison, si
les esprits ne se trouvaient pas d'avance préparés par des siècles de
servitude sereine...
«Ça mijote dans les âmes d'enfants, tenu à feu doux par les
surexcitations du catéchisme, les communions brûlantes... Ça monte à
un tel degré de chaleur artificielle qu'une vie toute entière peut en
être réchauffée!...
«Et c'est là que Marie trouve cet équilibre qui fait mon admiration
depuis que je la vois vivre?
«Dans combien d'années, après combien de générations hésitantes, la
vérité scientifique donnera-t-elle cet apaisement total?
«Jamais peut-être...»