III

Six semaines après.

Aux bureaux du _Semeur_, dans le cabinet du Directeur.

LE SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION.--L'article de M. Breil-Zoeger sur les

instituteurs?

BAROIS (regardant l'heure).--Faites passer autre chose.

Il se lève.

LE SECRÉTAIRE.--C'est qu'il va y avoir quatre mois bientôt...

BAROIS (debout).--Je ne dis pas le contraire. Mais je ne veux pas

publier ça, sous cette forme... Il faudra que je voie Breil-Zoeger.

LE SECRÉTAIRE.--Eh bien, l'article de Bernardin?

BAROIS.--Si vous voulez.

LE SECRÉTAIRE.--Je voulais vous demander aussi ce qu'il faut répondre à

Merlet.

BAROIS.--Ça ne presse pas, mon ami. Je n'ai pas le temps ce soir. Nous

verrons demain.

Il prend son chapeau et son pardessus.

En passant devant la gare d'Orsay, il lève la tête:

--«Quatre heures moins le quart... Je rentre tous les jours un peu

plus tôt... Je finirai par ne plus sortir de chez moi...

«Je _finirai_... Non! puisqu'elle va partir dans trois semaines...»

Une angoisse déchirante. Il hâte le pas. Il entrevoit un coin de son

cabinet, et, sous la lampe, un front dans l'ombre, une nuque caressée

de lumière.

Il sourit en marchant.

--«Elle s'est installée là comme chez elle! Ce petit air décidé, cette

assurance, ces timidités! Et sachant toujours ce qu'elle veut... Elle

m'en impose. Elle a quelque chose de sain, de parfaitement équilibré:

c'est un tout, un anneau fermé.

«Non, je n'ai aucunement les sentiments d'un père... J'ai un sentiment

paternel, ce qui n'est pas la même chose. Un père se sent une

autorité, des droits. Rien de semblable. J'ai cinquante ans passés,

elle en a dix-huit: voilà ce qu'il y a de paternel entre nous. Ce que

j'éprouve pour elle, au fond, c'est tout bêtement une inclination

sentimentale, une sympathie ... amoureuse... Mais oui, pourquoi avoir

peur des mots?...»

Il gravit l'escalier, allègrement. Il répète avec complaisance:

--«Une inclination amoureuse...»

Le visage rond de Pascal.

BAROIS.--Mademoiselle est là?

PASCAL.--Non, Monsieur. Mademoiselle n'est pas rentrée.

Une déception; puis une poignante tristesse: dans trois semaines, ce

sera tous les jours ainsi.

MARIE.--Bonjour, Père.

Elle entre, en toilette sombre, les joues fraîches, les yeux vifs.

BAROIS (souriant de plaisir).--Comme vous rentrez tard aujourd'hui...

Il regrette déjà sa phrase: il vient d'apercevoir la tranche dorée du

paroissien qu'elle dépose sur la cheminée, pour enlever son chapeau.

MARIE (simplement).--C'est le premier jour de la retraite...

Quelques minutes plus tard, elle revient portant deux années reliées

du _Semeur_. Elle fait glisser sa charge sur le bureau.

MARIE.--Voilà: j'ai fini. Qu'est-ce que vous me donnerez, maintenant,

père?

BAROIS.--Je ne sais pas. Qu'est-ce que vous désirez?

Le ton signifie: «Vous savez bien que je ne comprends rien à vos

lectures.»

MARIE (gaiement).--La suite.

BAROIS.--Ce volume-là va jusqu'en décembre dernier. Il n'y a eu que

huit numéros depuis. (Se tournant vers un casier.) Ils sont là. Mais si

vous ne voulez lire que mes articles, ce n'est pas le peine, je n'ai

rien publié depuis janvier. (Il rit.) Vous devinez pourquoi?

MARIE.--Est-ce que vraiment je vous empêche de travailler?

BAROIS (souriant).--Non, vous ne m'empêchez pas de travailler, ce n'est

pas ça... Mais depuis que vous êtes là, je travaille moins, voilà

tout... Je n'en ai plus le même désir...

Il la regarde. Elle semble éprouver un réel remords. Cependant, quelle

importance pour elle, qu'il écrive ou non? Au contraire, elle devrait

se réjouir d'interrompre la production maudite...

BAROIS (repris par la pensée du départ).--Je peux bien le dire. Vous

avez mis dans ma vie quelque chose qui n'y était pas, dont je ne

soupçonnais même pas le prix... Une présence, une affection... Je parle

de l'affection que je ressens, moi... (Elle esquisse une rectification,

et rougit.) Enfin, il n'y a pas à dire: l'idée que vous allez bientôt

me quitter, m'est très dure, très dure...

MARIE (gentiment).--Je reviendrai...

Il la remercie d'un sourire âgé.

Un temps.

BAROIS.--Je me suis attaché à vous, Marie, et pourtant vous m'êtes une

énigme, vous êtes indéchiffrable!

Elle fronce les sourcils: sur la défensive.

BAROIS (montrant du doigt le paroissien).--Je sens qu'il y a _là_

un abîme entre nous: je le sens tous les matins, quand je vous vois

revenir de la messe... Et, à d'autres moments, quand vous êtes ici,

le soir, près de moi, recherchant dans le _Semeur_ tout ce que j'ai

écrit, lisant mes livres, demandant des explications, et les écoutant

sans broncher comme si vous étiez curieuse de libre-pensée,--il me

semble alors que vous n'êtes pas si loin!... Ah, c'est vrai, je ne vous

comprends pas...

Marie est debout, le genou sur un fauteuil, les mains nouées sur

sa jupe, le corps abandonné. Son regard seul est actif. Elle jette

un coup d'œil aux _Semeur_ qu'elle a rapportés, semble brusquement

prendre un parti, et se laisse glisser dans le fauteuil.

MARIE.--J'ai voulu tout lire, d'abord...

Elle s'arrête. Sa voix alourdie marque la contraction de cette petite

âme, au seuil de l'entretien toujours reculé.

Barois rencontre son regard bleu: et il a l'intuition qu'elle s'est

interrompue pour lancer vers Dieu un appel de courage.

Il cherche à l'aider.

BAROIS.--Si je comprenais seulement pourquoi vous avez désiré venir?

Elle le fixe, l'œil chargé de pensées.

MARIE.--Par épreuve.

Il ne réprime pas son amertume. Elle s'empourpre et baisse les yeux:

son front est rond comme un bouclier.

MARIE (vite).--Je veux être religieuse, père...

Barois sursaute. Elle relève la tête.

MARIE.--Je savais que vous aviez perdu la foi. Alors j'ai voulu

vous connaître, vivre de votre vie, étudier vos œuvres, subir votre

influence: c'était l'épreuve décisive de ma vocation... (Fièrement.) Et

je suis contente d'être venue!

Long silence.

BAROIS (morne).--Vous voulez être religieuse, Marie?

Il surprend alors une certaine façon qu'elle a de sourire: une

crispation des lèvres, dépouillée de joie; et, en même temps, un

regard qui se fige, assuré, légèrement ironique, mais terne et sans

vie.

BAROIS (soulevant les bras, d'un geste las, sans la regarder).--Je ne

m'y attendais guère... Je me disais: «Pourquoi est-elle là?» J'ai fait

vingt hypothèses. Finalement je m'étais dit: «Elle va essayer de me

convertir...»

Son rire éclate, puéril, nerveux, trop vif.

BAROIS (agacé).--Eh bien, ce n'aurait pas été si mal, pour une future

religieuse!

Marie a repris son sérieux. Elle va chercher son paroissien, le

feuillète, et le tend à son père.

BAROIS (lisant).--«Je voudrais que vous fussiez tous comme moi; mais

chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu.»

MARIE (souriant).--Vous me croyez bien orgueilleuse! Si Dieu vous

désirait pour lui, est-ce qu'il aurait besoin de moi? C'est donc qu'il

a d'autres vues sur vous... (Secouant la tête.) Non, non, chacun

cherche son devoir où il peut. Moi j'ai le bonheur de l'avoir trouvé

devant moi, simple et facile. Vous pas. Je vous plains... (Hésitation.)

Je ne peux que vous plaindre, père... Mais essayer, _moi_, de vous

convertir, _vous_!

BAROIS.--Et vous n'avez pas craint, en soumettant votre foi à mon

influence...

Marie secoue la tête.

MARIE.--D'abord, je savais bien que si vous aviez ces idées-là,

c'était, comment dire...--d'une façon élevée... On ne peut pas vous en

vouloir..

BAROIS.--Comment le saviez-vous?

MARIE.--Je le savais.

BAROIS (pris d'une curiosité étrange).--C'est votre mère, qui...?

Marie rougit brusquement et fait un imperceptible signe d'assentiment.

Il n'insiste pas.

Il va vers sa bibliothèque, l'ouvre, et, pensif, manie quelques

volumes.

BAROIS.--Voyons, Marie... Vous avez lu: _Les raisons de ne pas croire_,

huit articles qui se suivent?

MARIE.--Oui.

BAROIS.--Et ça: _Le dogme devant la science_?... Et ça: _Les origines

comparées des religions_?...

MARIE.--Oui.

BAROIS (repoussant le battant vitré).--Vous avez lu tout ça, en y

appliquant votre esprit,--et ce que vous aviez cru vrai jusque-là ne

vous a pas semblé...

Il voudrait dire: «Vous ne me ferez pas croire que tout le labeur

d'une vie comme la mienne, employée à combattre la religion par des

arguments précis, puisse se briser contre votre foi d'enfant!»

Mais il s'arrête: il vient de reconnaître le sourire et le regard

butés de Marie.

MARIE (cherchant à formuler sa pensée).--Mais, père, si ma certitude

était à la merci des objections, ce ne serait plus une certitude...

Elle sourit, naïvement cette fois. Et Barois entrevoit une vérité

psychologique.

Il pense:

--«Une certitude qui n'offre pas de prise aux objections... Qu'est-ce

qu'elle veut dire? Que les difficultés de la religion ne peuvent pas

exister pour elle, parce qu'elle possède, _a priori_, une certitude?

Ce qui veut dire qu'elle a mis d'avance sa foi au-dessus de tout

raisonnement; et que, même si sa raison se laissait convaincre par les

objections, sa foi n'en serait pas même effleurée, parce qu'elle est

_au-dessus, hors d'atteinte_!

«C'est enfantin... et inattaquable!»

BAROIS (doucement).--Mais cette certitude, Marie, sur quoi donc

l'asseyez-vous si solidement?

Elle se contracte; mais elle ne veut pas se dérober.

MARIE.--Quand on a éprouvé ce que j'ai éprouvé, père... Je ne sais

pas comment vous dire... La présence même de Dieu... Dieu qui pénètre

l'âme, qui l'inonde d'amour, de bonheur... Ah, quand on a éprouvé

ça, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, tous ces raisonnements que

vous échafaudez pour vous prouver à vous même que votre âme n'est

pas immortelle, qu'elle n'est pas une parcelle de Dieu, tous vos

raisonnements, père...! (Un sourire souverain...)

Barois ne répond pas.

Il pense:

--«_Ce que j'ai éprouvé_... Là-contre, il n'y a rien à faire, il n'y

aura jamais rien à faire!

«Si seulement je pouvais empêcher qu'elle ne prenne une résolution

irréparable...»

BAROIS.--Est-ce que votre mère vous encourage dans cette voie?

Marie baisse la tête avec une expression douloureuse et têtue.

BAROIS (stupéfait).--Comment? Vous ne lui avez rien dit encore?

Marie ne répond pas.

BAROIS.--Mais pourquoi? Vous pensez donc qu'elle s'y opposerait?

Un temps.

BAROIS.--Voilà le meilleur des avertissements: il est en vous-même...

Quel que soit votre désir d'être religieuse, vous sentez, devant une

pareille décision, tant de chagrins à franchir, que vous n'avez même

pas osé...

MARIE (prête à pleurer).--Pourquoi lui aurais-je fait cette peine dès

maintenant? J'ai pitié. Maman n'a jamais été heureuse...

Elle a parlé vite, sans réfléchir. Elle rougit.

Barois ne semble pas avoir compris. Il se penche vers elle.

BAROIS.--Marie, écoutez-moi... Je ne veux pas discuter avec vous;

il ne s'agit pas de votre foi. Vous avez lu dans mes articles tous

les arguments que je pourrais développer; ils ne vous ont pas

convaincue,--n'en parlons plus...

(Longue aspiration.) Vous voyez, ce n'est pas le libre-penseur qui

parle... C'est simplement l'homme de cinquante ans, l'homme de

bon sens, qui a vu des idées se modifier au cours d'une même vie!

S'engager, à vingt ans, se lier pour toujours... Quelle folie! Des

serments _éternels_! Songez à tout ce qui peut encore se passer en vous

et que vous ne soupçonnez pas, à tout ce que l'âge, et la réflexion, et

les circonstances, pourront modifier...

Jean Barois · 第 146 / 165 题