II

Au Trocadéro.

Le dimanche suivant; l'après-midi.

Grande animation. Des files de fiacres viennent se décharger au bas

des escaliers. Un cordon d'agents assure l'ordre.

Tout à coup, un mouvement se produit parmi les jeunes gens qui

stationnent sur le trottoir: une voiture s'est arrêtée devant l'entrée

particulière de la salle.

Barois descend, accompagné de Luce.

Les têtes se découvrent.

Les deux hommes s'engagent vivement dans l'intérieur du palais, suivis

de quelques intimes.

A trois heures la salle est comble; des gens debout obstruent les

dégagements.

Les rideaux s'écartent lentement, découvrant la scène vide, où Barois

paraît presque aussitôt. Une immense ovation roule en tonnerre,

s'élève, retombe, se relève lourdement, ondule comme un essaim qui

hésite avant de prendre son vol, et subitement s'évanouit en un

silence total.

Barois gravit lentement les marches de l'estrade.

Il est un nain au centre du vaste hémicycle. On distingue mal

ses traits; mais son entrée rapide, la fermeté de son salut, le

long et calme regard qu'il promène sur ces milliers de têtes nues

concentriquement alignées autour et au dessus de lui, révèlent

l'assurance d'un homme qui a le vent en poupe.

Il s'assied sans quitter la salle des yeux.

BAROIS.--Mesdames, Messieurs...

Une brève angoisse; son cœur se crispe.

Mais le silence de ces visages immobiles, la confiance de ces

innombrables regards qui convergent sur lui, desserrent l'étau. Il

cède à une inspiration subite: il renonce au préambule préparé, laisse

retomber ses notes, et se livre, en souriant, sur un ton de causerie

affectueuse.

... Mes chers amis,

Vous êtes ici deux ou trois mille ... vous n'avez pas hésité à

abandonner vos occupations du dimanche pour entendre parler de

_l'Avenir de l'incroyance_. A ce seul titre, vous êtes accourus.

Symptôme caractéristique, et combien émouvant!

Tous les peuples civilisés subissent actuellement la même crise

religieuse: dans tous les coins du monde où la culture, où la pensée

ont quelque autorité, un même mouvement soulève la conscience humaine,

un même courant de réflexion et d'incrédulité rejette les fables

des églises, un même geste d'affranchissement repousse la tutelle

dogmatique de tous les dieux. La France qui, par son équilibre

intellectuel, son appétit de liberté, son besoin de vérification

positive, est, depuis deux cents ans, le véritable foyer de la

libre-pensée dans le monde, semble avoir donné le signal de cet

ébranlement. L'Italie, l'Espagne, l'Amérique du Sud, tous les pays

latins où dominait le catholicisme, ont suivi son exemple. Une

transformation parallèle travaille les pays protestants, l'Angleterre,

l'Amérique du Nord, le sud de l'Afrique. Et ce mouvement est si général

qu'il atteint, dès aujourd'hui, les centres instruits de l'Islam et du

Bouddhisme, les parties civilisées de l'Afrique, de l'Inde, le Japon

tout entier. Partout les églises ont dû renoncer à ce pouvoir civil

qu'elles avaient exercé pendant de longs siècles et qui renforçait

habilement leur puissance. Elles se sont vu retirer un à un leurs

privilèges, et exclure impitoyablement du domaine temporel. En fait, il

n'y a pour ainsi dire plus de religions nationales; partout, l'Etat est

laïc, et il affirme sa neutralité entre les croyances dont il tolère

les cultes.

Cet immense assaut de la pensée contre le bloc des religions est trop

complexe pour être étudié en détail: mais j'ai voulu vous rappeler

qu'il est _universel_, afin que vous ne fussiez pas tentés de

considérer l'évolution irreligieuse de notre pays comme un événement

local et sans retentissement; il est étroitement lié au frémissement

parallèle de tous les peuples.

Il s'arrête.

Il avait devant lui une agglomération d'hommes, de jeunes gens, de

femmes; c'est maintenant un auditoire. La synthèse est faite. Ses

yeux, sa voix, sa pensée, sont maintenant en contact direct avec une

masse uniforme, une seule et riche sensibilité, dont la sienne n'est

plus distincte, mais forme l'élément central et moteur.

L'Église catholique, qui se prétend au-dessus de toute loi humaine, ne

s'est pas laissé assujettir au droit commun sans une vive résistance.

Elle a dû capituler cependant, et reporter tout ce qu'elle garde

encore d'influence, dans le domaine spirituel: dernier retranchement,

dont le flot qui monte, malgré certaines apparences momentanées,

ronge activement les fondations... Car l'insuffisance de la théodicée

à satisfaire les esprits actuels s'accroît, dans des proportions

colossales, à mesure que se succèdent les générations: chaque

découverte nouvelle ajoute invariablement une objection de plus aux

affirmations dogmatiques de la religion, qui, par contre, ne reçoit

plus, depuis longtemps, le moindre renfort des études contemporaines.

En lutte contre cet irrésistible courant, il n'y aurait pour l'Église

qu'une seule chance de salut: _évoluer_, afin de rendre ses formules

acceptables aux consciences modernes. C'est pour elle question

de vie ou de mort. Si elle ne se transforme pas, elle provoquera

infailliblement, en quelques générations, une désertion générale et

définitive.

Or je voudrais vous montrer qu'il est littéralement impossible que

ses dogmes se modifient, si peu que ce soit. Je voudrais vous montrer

que l'Église catholique est condamnée. Quoi qu'elle fasse, elle

est fatalement vouée à une dissolution totale, que l'on doit, dès

maintenant, tenir pour inévitable, et dont on pourrait presque fixer

l'échéance!

Une doctrine philosophique peut évoluer; elle est composée de pensées

_humaines_ qui sont groupées dans un ordre arbitraire, et, par nature,

provisoire. Mais une religion _révélée_,--dont le point de départ

n'est pas sujet à correction, mais parfait dès l'origine, immuable par

définition, comme l'absolu,--une telle religion ne peut varier sans se

détruire elle-même. Car, pour elle, s'amender, c'est reconnaître que sa

forme précédente n'était pas parfaite, c'est avouer que sa source n'est

pas en Dieu, qu'il n'y a pas de révélation à son origine. Ceci est de

telle évidence, que l'Église n'a cessé d'affirmer son immutabilité

comme une preuve de sa provenance divine, et que, récemment encore, le

concile de 1870 n'a pas hésité à déclarer: «La doctrine de la foi que

_Dieu a révélée_ n'a pas été livrée _comme une invention philosophique

aux perfectionnements humains_, mais elle a été transmise comme un

dépôt divin.»[1]

Le catholiscime est donc prisonnier de son principe essentiel.

Mais allons plus loin. Même s'il lui était loisible d'opérer sans se

contredire quelque réforme dans sa doctrine, il ne pourrait s'assurer

par là qu'un sursis passager.

Voici pourquoi:

Le plus élémentaire aperçu historique sur le développement des

religions nous montre qu'elles sont toutes nées de la curiosité de

l'homme en présence de l'univers; leur noyau initial est toujours le

même: il est constitué par les premières et naïves explications que

l'homme a pu trouver aux phénomènes naturels. A ce point que l'on

pourrait simplifier, jusqu'à dire: il n'y a pas eu, à proprement

parler, de religion primitive; depuis l'humanité balbutiante jusqu'à

nous, il n'y a qu'une seule trame de pensée: la trame scientifique;

rudimentaire à son origine, elle s'enrichit peu à peu. Et ce que

nous désignons sous le terme de religion, c'est une des étapes de la

recherche humaine, l'étape de l'affirmation déiste; c'est une simple

minute de l'effort scientifique, stupidement arrêtée et prolongée

jusqu'à nous par la crainte du surnaturel; en un mot, l'homme est resté

dupe des hypothèses mystiques qu'il avait ébauchées pour s'expliquer le

monde. Cette cristallisation accidentelle a ralenti pendant plusieurs

siècles le cheminement de la science; et, dès lors, le mouvement

scientifique s'est trouvé nettement distinct du mouvement religieux.

J'en reviens donc à ce que je voulais vous dire. La religion, c'est la

science d'autrefois, desséchée, devenue dogme; ce n'est que l'enveloppe

d'une explication scientifique dépassée depuis longtemps. Elle a perdu,

en se figeant, son principe de vie; elle est morte. Si, par impossible,

elle tentait aujourd'hui de se transformer, de rejoindre le progrès

scientifique,--qui représente ce qu'elle devrait être normalement,--...

eh bien, elle ne le pourrait pas! Elle n'a pu durer tant de siècles

qu'en berçant, avec ses mensonges, l'âme apeurée des hommes, en

atténuant par des promesses leur effroi de mourir, et en engourdissant

leur instinct d'investigation par des affirmations gratuites et

invérifiables. Le jour où elle renoncerait à cet appareil qui la

rend semblable à une imagerie populaire, il ne resterait plus rien

de l'armature qui lui donne encore, pour certains, une apparence de

vie. Car le sentiment religieux, sur l'existence duquel elle a spéculé

depuis son origine, n'a pas d'équivalent dans les cerveaux vraiment

modernes: et ce serait une lourde erreur de prendre pour un résidu des

croyances mystiques de nos ancêtres, ce besoin inné de comprendre et

d'expliquer, qui est bien antérieur à toute sentimentalité religieuse,

et qui trouve aujourd'hui sa large et complète satisfaction dans le

développement scientifique de notre temps.

Il ne me semble donc pas douteux qu'une religion dogmatique comme le

catholicisme soit condamnée sans recours. La rigidité fondamentale

de ses formules la rend de plus en plus suspecte à ces esprits, qui

ont trop souvent expérimenté la relativité de leur connaissance, pour

admettre une doctrine qui se proclame infaillible et immuable.

D'ailleurs le mal qui la mine ne vient pas seulement du dehors: une

paralysie progressive l'envahit et la rend inapte à vivre parmi nous.

Non, le courant actuel est indiscutablement orienté vers une société

sans Dieu, vers une conception purement scientifique de l'univers!

Il s'aperçoit aussitôt que cette dernière phrase a déclenché quelque

chose. La tension des yeux qui le guettent, s'accentue soudain. Il se

sent dominé par une pression de la volonté collective.

Il comprend: après avoir suivi jusqu'au bout sa pensée destructive,

ils ont soif de quelque mirage, ils attendent, comme des enfants, leur

conte de fée.

Il n'a rien préparé, mais il obéit. Son regard devient lumineux; un

sourire de visionnaire joue sur ses lèvres.

Que sera-t-elle, cette irréligion de l'avenir? Ah, qui de nous peut

l'entrevoir et la décrire?

Ce que l'on peut affirmer c'est qu'elle ne sera, à aucun degré, _une

religion scientifique_! On répète trop souvent que les savants sont

des prêtres d'un nouveau culte, qu'ils remplacent une foi par une

autre... Il se peut que, dans le désarroi actuel, certains d'entre nous

apportent à la science qu'ils servent, un reste de religiosité héritée

et sans emploi. N'y attachons pas d'importance. En fait, il n'y a plus

de place pour de nouvelles idoles, et la science ne peut en être une;

car _l'intelligence est négative_, et c'est une constatation à laquelle

il faudra bien que se résignent les imaginations les plus exaltées.

Je crois que le ralliement des esprits et des cœurs, égarés encore,

ne saurait tarder; et qu'il se fera, d'une part, sur le terrain de la

solidarité sociale, et de l'autre, sur le terrain de la connaissance

scientifique. J'entrevois la possibilité de lois morales, basées sur

l'analyse de l'individu et de ses rapports avec ce qui l'entoure. Le

cœur y trouvera son compte, parce qu'une telle orientation laisse à

l'instinct altruiste son plein développement: en face d'une nature

indifférente et qui le dépasse, l'homme semble avoir besoin de

s'associer; et de ce besoin naissent des obligations morales. J'imagine

aisément que ces devoirs, réglés par leur attraction les uns sur les

autres, puissent établir, pour un temps, un bon équilibre social.

Pronostics vagues, simples jeux de l'esprit... Je le sais bien!

(Souriant.) Mais les temps nouveaux n'ont plus de prophètes...

Ce qui est indubitable c'est que le terrain de ralliement ne sera plus

métaphysique. Il nous faut en toutes choses, maintenant, une base

expérimentale. Aux religions qui affirmaient connaître le sens de

l'univers, succédera sans doute une philosophie positive et neutre,

sans cesse alimentée par les découvertes scientifiques, essentiellement

mobile, transitoire, modelée sur les mouvements de la réflexion

humaine. On peut prévoir, en conséquence, qu'elle ne cessera d'élargir

son horizon, et bien au delà des conceptions restreintes auxquelles

nous devons actuellement borner notre vue. Remarquez déjà combien

nous semble mesquin et incomplet le matérialisme sentimental d'il y

a cinquante ans! Le nôtre, plus scientifique, tend déjà à s'élever

au-dessus des visions qui satisfaisaient nos pères; le suivant s'en

écartera davantage encore. La pensée pousse en plein inconnu son

investigation; je crois que nous possédons déjà quelques bonnes

méthodes de recherche... Mais que nous sommes loin de pouvoir deviner

vers quels nouveaux aspects de la réalité notre élan nous mène!

Courte pause.

Son expression change. L'œil reprend sa dureté naturelle. La voix

redevient incisive.

Il baisse la tête, et palpe les feuillets épars devant lui.

Je me laisse entraîner par ces visions hypothétiques... L'heure avance,

et je ne veux pas vous quitter sans avoir abordé le second point de

cette causerie:

Quelle action chacun de nous peut-il avoir sur la réalisation plus ou

moins rapide de ces espérances?

Cette action est immense! Pour ingrat que puisse paraître le rôle des

hommes d'aujourd'hui, après ce coup d'œil complaisant vers l'avenir, il

est capital, et nous ne saurions l'envisager avec trop de fermeté.

Nous sommes l'une de ces quelques générations, auxquelles incombe le

soin d'opérer l'évolution scientifique: nous sommes l'une des minutes

tragiques de la douloureuse agonie du passé.

Ah, mes amis, si l'on comprend quels abîmes d'angoisses morales

représente chaque génération de consciences, écartelées comme sont

tant des nôtres, entre ce qui a été et ce qui sera; si l'on songe

que notre option plus ou moins vigoureuse, peut abréger ou prolonger

la souffrance de ces milliers de sensibilités,--quelle lourde

responsabilité pèse sur nous!

Eh bien, nous avons deux moyens d'agir: par notre attitude personnelle

et par l'éducation de nos enfants...

Faisons ensemble notre examen de conscience, voulez-vous?

Combien d'entre nous, dont les convictions sont nettement opposées aux

croyances religieuses, supportent néanmoins que la religion domine tous

les actes graves de leur vie, depuis leur mariage, jusqu'à leur mort!

(Sombre.) Oui, je sais, je sais aussi bien que vous...--mieux que vous,

peut-être!--tout ce que l'on peut dire pour excuser cette faiblesse,

et quel morne supplice endure souvent l'homme libre qui croit devoir

se soumettre à ces gestes rituels... Quels déchirements, quelles

rancunes, quelles sourdes luttes entre une conscience qui voudrait

être rigide, et tant de forces dissolvantes, les engagements de la

tendresse, le respect d'autrui!... Mais il n'est pas moins vrai qu'il

y a dans une semblable résignation une immoralité que rien, rien ne

saurait légitimer! Aux heures troubles que traverse notre humanité,

il n'est rien de plus grave qu'un acte de foi public, non seulement

pour la dignité individuelle de celui qui l'accomplit, mais pour la

répercussion illimitée qu'il peut avoir sur les irrésolutions voisines.

_La probité envers soi-même comme envers ceux qui nous regardent vivre,

voilà, pour le moment, la plus certaine, la plus inflexible des règles

morales_. Et ceux qui transigent avec elle, qui, par l'incohérence de

leur attitude, retardent, dans leur sphère, le cours de l'évolution

commettent un crime social mille fois plus redoutable que tous les

chagrins sentimentaux qu'ils auraient pu causer!

Plus impardonnable encore est leur faute, en ce qui concerne

l'éducation de leurs fils.

L'esprit de l'enfant n'est pas capable de prévention: la notion du

doute est le résultat d'une longue pratique des phénomènes; elle

suppose l'expérience de l'erreur, une défiance de soi et de ses

sensations, une défiance d'autrui. L'enfant est crédule, comme tout

primitif; le sens du vraisemblable n'existe pas en lui: le miracle ne

le surprend pas.

Le prêtre, à qui vous abandonnez cet esprit vierge, y marquera sans

peine une empreinte ineffaçable. Il lui inspirera d'abord une crainte

arbitraire de son dieu; puis il lui présentera les mystères de son

culte, comme autant de vérités révélées, qui échappent et doivent

échapper à l'entendement humain. Le prêtre affirme plus facilement

qu'il ne prouve; l'enfant croit plus facilement qu'il ne raisonne: la

concordance est parfaite... Le raisonnement est l'opposé de la foi; un

cerveau que la foi a façonné, reste longtemps, sinon toujours inapte

aux jugements critiques.

Et c'est l'esprit sans défense de cet enfant que vous allez confier,

dès le plus jeune âge, à l'influence religieuse?

Il s'est levé, emporté par la fougue de cette indignation, où vibre un

remords personnel.

C'est l'homme d'action: la polémique quotidienne lui a révélé sa

puissance: il aime la lutte; si violent est son élan qu'il renverse

parfois l'obstacle avant de l'avoir aperçu: une force qui se rue...

Quoi! L'Église nous maudit, elle lance l'anathème sur ce qui constitue

les réalités les plus vivantes de notre existence; et c'est à elle que

nous allons livrer nos enfants? Comment expliquer pareille aberration?

Est-ce parce que nous gardons l'espoir secret qu'ils sauront bientôt se

dégager de ces superstitions? Alors, comment qualifier cette hypocrisie?

Et puis, la grossière erreur de croire qu'en mûrissant, l'esprit

secouera sans peine ces fumées! Ne vous rappelez-vous pas combien

peut être tenace une foi d'enfant?... Hélas, l'homme que la religion

a marqué dès l'enfance ne s'en débarrasse pas d'un simple mouvement

d'épaule, comme d'un vêtement usé, devenu trop étroit! Les éléments

religieux trouvent chez l'enfant un sol préparé par dix-huit siècles

d'asservissement consenti; ils se mêlent inextricablement à tous

les autres éléments de sa formation intellectuelle et morale. La

dissociation, lorsqu'elle est possible, est longue, irrégulière,

souvent incomplète, toujours douloureuse. Et combien sont-ils, ceux

qui, dans les conditions actuelles de la vie, ont le loisir ou le

courage de procéder à cette refonte totale de leur personnalité?

Encore ai-je jusqu'ici restreint la question: je n'ai envisagé ces

dangers de l'enseignement religieux qu'à l'égard de l'individu. Mais

ils menacent directement la Société. A notre époque, où les croyances

religieuses sont partout ébranlées, il y a un véritable péril à

laisser, dans l'âme des enfants, se souder les lois de la morale aux

dogmes de la religion. Car, s'ils s'habituent à considérer ces règles

de vie sociale comme autant d'ordres divins le jour probable où la

certitude de Dieu vacillera dans leur esprit, tout en eux s'effondrera

à la fois, et ils perdront du même coup leur direction morale.

Voilà donc, brièvement résumés, les risques que nous courons, lorsque

nous agissons en pères insouciants ou trop faibles. Et sous quels

principes retentissants masquerons-nous notre apathie?

Je vous entends... Nous proclamerons généreusement la _neutralité_!

Ah, notre devoir est difficile, je le sais. Mais ne soyons pas dupes

des mots... Cette neutralité, nos adversaires ont beau nous reprocher

de la violer souvent,--(est-il possible à un enseignement d'être

strictement neutre?)--c'est nous seuls qu'elle entrave! Neutralité,

cela veut dire aujourd'hui: effacement devant la propagande acharnée de

l'Église.

Eh bien, cette situation fausse n'a que trop duré. Prenons franchement

notre parti d'une lutte qui est inévitable, qui est la grande lutte de

notre temps; et au lieu de la mener sourdement, acceptons-la au grand

jour, avec des armes égales. Laissons les prêtres libres d'ouvrir des

écoles et d'y enseigner que le monde a été créé de rien en six jours;

que Jésus-Christ était le fils de Dieu-le-Père et d'une Vierge; et que

son cadavre s'est échappé tout seul de son tombeau, trois jours après

son ensevelissement, pour monter dans le Ciel, où il est assis, depuis

lors, à la droite de Dieu! Mais soyons libres, nous aussi, d'ouvrir

des écoles où nous aurons le droit de prouver, avec tout l'appui de la

raison et de la science, sur quelles inqualifiables crédulités se fonde

encore la foi catholique! Quand la vérité est libre et l'erreur aussi,

ce n'est pas l'erreur qui triomphe! La liberté, oui, mais pas seulement

pour l'abbé du catéchisme: la liberté pour la raison, la liberté pour

l'enfant!

Il s'avance sur le bord de l'estrade, le visage dressé, les prunelles

ardentes, les mains tendues.

Ah, mes amis, je voudrais terminer sur ce cri: _la liberté pour

l'enfant_!

Je voudrais secouer toutes vos consciences, je voudrais surprendre dans

vos regards le feu des résolutions nouvelles!

Souvenons-nous de ce que nous avons souffert pour extirper de nous le

vieil homme... Souvenons-nous de cet incendie qui nous a dévasté...

Souvenons-nous de nos terreurs nocturnes, de nos révoltes, de nos

confessions désespérées... Souvenons-nous de nos d'angoisses et de nos

agenouillements...

Pitié pour nos fils!

[Footnote 1: Concile du Vatican Ch. IV.]

Jean Barois · 第 129 / 165 题