VI

A l'Exposition.

Le 30 mai 1900.

Sur le bord de la Seine, dans un de ces restaurants de carton,

pavoisés et fleuris, en terrasse sur l'eau.

Une trentaine de jeunes hommes, autour d'une table servie.

Les garçons viennent d'allumer les candélabres, et, dans la nuit

hésitante, la lueur mate des petits abat-jour jaunes, enveloppant

les cristaux et les fleurs qui penchent, crée autour du banquet qui

s'achève une atmosphère languissante et recueillie.

Un léger silence.

Marc-Elie Luce, qui préside, se lève.

Ses yeux clairs, enfoncés sous le front qui fait ombre, promènent sur

les convives un regard pénétrant et grave.

Puis il sourit, comme s'il voulait se faire pardonner les feuillets

qu'il tient dans sa main.

Son accent franc-comtois souligne le relief des phrases et donne à son

discours une bonhomie provinciale, simple et imposante.

LUCE.--Mes chers amis.

Il y a aujourd'hui un an, c'était pour nous une grande allégresse. M.

Ballot-Beaupré venait de lire publiquement son rapport. Nous venions de

voir toute l'Affaire revivre sous nos yeux, résumée avec une vigueur

de raccourci et une exactitude de détails, qui font de ce travail

un impérissable modèle. Un silence sympathique nous garantissait la

conversion de ce public, qui, l'année précédente, avait hué Zola. Nous

éprouvions une immense confiance à voir enfin soulevé par des mains

officielles, ce poids qui nous écrasait depuis trois ans. Et nous

avions tous sur les lèvres cette parole d'espoir, que M. Mornard, se

tournant vers la Cour, prononçait d'une voix anxieuse: «J'attends votre

arrêt comme l'aurore du jour qui fera luire sur la patrie la grande

lumière de la concorde et de la vérité.»

C'est pour commémorer ces heures sacrées,--qui sont, n'est-il pas vrai,

parmi les dernières heures pures de l'Affaire?--que nous sommes réunis

ce soir.

Je ne reviendrai pas sur le drame douloureux de cet été. Déjà les

détails s'estompent. Le souci généreux qu'a eu le Gouvernement de

rendre inefficace en fait l'hésitante condamnation du Conseil de

Guerre, nous permet d'attendre, avec une patience qui est nouvelle

pour nous, l'instant où, par la nécessité même des choses, la vérité

anéantira jusqu'aux moindres traces de l'injustice; car la force de la

vérité est opiniâtre, et finit par plier les événements sous sa loi.

En réalité, la crise est traversée. L'un de nous n'écrivit-il pas,

dernièrement: «La violence des hommes est comme les grands vents

dans la nature: elle s'enfle et grossit comme eux, puis s'apaise et

disparaît, laissant les germes à leur activité...»[1]

C'est un pénible moment de désarroi pour tous ceux qui, depuis

plusieurs années, vivent en pleine intensité d'action. Ils s'arrêtent,

essoufflés, comme des chiens de meute au soir de la chasse; la journée

a été rude; leur rôle est terminé. Et voici qu'une angoisse nouvelle

les étreint, une angoisse devant ces ruines et ces morts qui encombrent

le champ de bataille... Je crois exprimer ce que nous ressentons tous,

n'est-ce pas? Une angoisse devant cette France endolorie où régnent les

rancunes et les dissensions.

Au fort de la lutte nous ne pensions guère aux conséquences. C'était

l'argument de nos ennemis. Nous leur répondions,--et à bon escient--que

l'honneur national devait passer avant l'ordre public, et qu'une

illégalité, manifestement commise, fût-ce au nom de la sécurité de

l'Etat, si elle est officiellement acceptée par tous, engendre des

maux mille fois plus graves que le trouble passager d'un peuple: elle

compromet la seule acquisition dont les hommes puissent avoir quelque

fierté, ces libertés sacrées dont le sang français a jadis enrichi les

nations; exactement, elle compromet le Droit et la Justice de tout le

monde civilisé.

(Applaudissements.)

Mais enfin, maintenant que nous avons eu satisfaction, il faut bien

reconnaître en quelle posture l'entêtement de l'opinion publique a mis

le pays: nous sommes au lendemain d'une révolution.

Dans la période confuse qui a précédé l'issue, au cours des derniers

assauts, une foule de partisans, que nous ne soupçonnions pas,

est venue se mêler au groupe de penseurs actifs que nous formions

jusque-là[2].

Notre humble et tenace drapeau, ils nous l'ont arraché des mains, pour

le brandir ostensiblement à notre place. Ils ont envahi les espaces

libres que notre travail d'assainissement social avait déblayés. Et

aujourd'hui, au lendemain de la Victoire, ce sont eux qui occupent, en

maîtres, le terrain. Voulez-vous me permettre une distinction qui m'est

chère: nous étions une poignée de _dreyfusistes_; et maintenant, ils

sont une armée de _dreyfusards..._

Que valent-ils? Je n'en sais rien. Ils font des confusions que nous

nous étions sévèrement interdites, entre le militarisme et l'armée,

entre le nationalisme et la France. Que feront-ils? Que sont-ils

capables d'édifier sur les ruines que nous avons voulu faire? Je n'en

sais rien. L'ère resplendissante dont nous avions rêvé l'avènement, se

lève-t-elle avec eux?

Hélas! Ils ressemblent, par bien des côtés, A ceux que nous avons

renversés: mais je ne pense pas qu'ils puissent être pires.

Pour nous, notre tâche est accomplie; la réalisation de ce que nous

avons passionnément espéré, n'est pas pour nous. Ce branle-bas dont

nous avons sciemment donné le signal, nous le payons presque tous de

notre repos, de notre bonheur individuel.

Mes chers amis, c'est dur, c'est très dur. Je le sais comme vous:

j'ai perdu mes auditeurs au Collège de France; et si j'ai été réélu

au Sénat, je ne dois pas m'illusionner: aucune commission n'a fait

appel à mon travail, toute la besogne se fait loin de moi. Ceux qui,

actuellement, tirent de notre effort le plus manifeste profit, sont

généralement aussi ceux qui se détournent de nous avec la plus inquiète

méfiance... Ils ont tort: ils nous feraient supposer, qu'après avoir

constaté de près le danger que nous sommes pour qui n'a pas les mains

pures, notre voisinage leur fait peur...

(Sourires.)

Les moins à plaindre, ce sont les plus jeunes, ceux qui ont le temps de

refaire leur vie. Oh, pour ceux-là, le beau baptême du feu, au seuil

d'une existence consciencieuse! La flamme a dévoré tout le factice,

tout le décor, tout le carton-peint de leurs caractères: il ne reste

plus que la masse essentielle: le roc! Et quelle bienfaisante nécessité

ce fut pour eux, d'avoir à choisir, une fois pour toutes, leur

direction et leurs amitiés!

J'en connais beaucoup, en somme, qui s'en tireront...

(Il sourit, quitte un instant ses feuillets des yeux, et se penche

vers Barois que l'on a placé auprès de lui.)

... Notre ami Barois, tenez, dont la confiance aventureuse et la

générosité ne se sont jamais démenties; qui a été, depuis le début,

pour chacun de nous, un perpétuel réconfort aux jours de défaillance!

(Reprenant la lecture.) Barois demeure au centre de nous tous. C'est

lui qui a la garde de notre feu sacré, ce _Semeur_ qui est son œuvre,

dont il constitue le foyer central, et autour duquel nous devons rester

groupés. Voyez-le à l'œuvre, et que son exemple soit notre sauvegarde.

Depuis des années, il s'est consacré à son journal, ne spéculant pas,

semant sans arrière-pensée toutes ses idées, tous ses projets, sans

avoir la crainte mesquine qu'on s'en empare et qu'on les réalise avant

lui; ne ménageant rien,--que sa conscience! Près de lui, il y aura

toujours du travail pour les hommes de bonne volonté. _Le Semeur_,

après les tirages inouïs qu'il a eus et qui seront historiques,

est revenu à une expansion mieux proportionnée à son objet: il

s'adresse à une minorité, et cette minorité intellectuelle lui reste

scrupuleusement attachée. Apportons-lui tous notre concours. Messieurs;

apportons-lui cette part d'expérience, dont, parmi nous, les plus

jeunes mêmes sont aujourd'hui pourvus,--car ces années troublées valent

une vie entière. Que Barois continue à centraliser nos efforts, et à

leur donner cette diffusion qui les aiguillonne et les justifie!

Et surtout, mes amis, ne nous laissons pas atteindre par le stérile

découragement, qui déjà rôde et nous guette. Je sais autant que vous,

combien la tentation peut être forte. (D'une voix angoissée.) Devant

les difficultés que notre pays s'est préparées, lequel de nous n'a

pas éprouvé un sentiment d'effroi, et senti planer sur lui l'ombre

lourde d'une responsabilité? Comment en serait-il autrement? Comment ne

garderions-nous pas de cette épreuve, un indélébile pessimisme? Il nous

a fallu joncher le chemin de tant d'illusions!

(Redressant la tête.) Mais un pareil malaise, si légitime soit-il,

ne doit pas obscurcir notre discernement. Nous nous sommes sacrifiés

pour une belle cause, et cela seul importe! Ce que nous avons fait,

mes amis, nous devions le faire, et s'il fallait recommencer, nous

n'hésiterions pas! Répétons-nous-le, aux heures de doute et de scrupule!

La France est divisée: c'est grave, mais ce n'est pas irréparable; le

pire qui puisse en résulter c'est, pour notre pays, un dommage matériel

et momentané; tandis que nous lui avons sauvé l'intégrité de ses

principes, sans lesquels il n'y a pas de vie pour une nation.

Songeons que, dans quelques cinquante ans, l'affaire Dreyfus ne sera

qu'un petit épisode des luttes de la raison humaine contre les passions

qui l'aveuglent; un moment, et pas davantage, de ce lent et merveilleux

cheminement de l'humanité vers plus de bien.

Notre façon de concevoir la justice et la vérité est infailliblement

condamnée à être dépassée dans les âges à venir; nous le savons; et

loin d'abattre notre courage, cet espoir est le plus efficace stimulant

de notre élan actuel. Le devoir strict de chaque génération est donc

d'aller dans le sens de la vérité, aussi loin qu'elle peut, à la limite

extrême de ce qu'il lui est permis d'entrevoir,--et de s'y tenir

désespérément, comme si elle prétendait atteindre la Vérité absolue. La

progression de l'homme est à ce prix.

La vie d'une génération, ce n'est qu'un effort qui en suit et en

précède d'autres. Eh bien, mes amis, notre génération a fait le sien.

La paix soit sur nous.

Il s'assied.

Une grande émotion silencieuse.

[Footnote 1: E. Carrière.]

[Footnote 2: D. HALÉVY. _Apologie pour notre passé_. (Cah. de

la quinzaine. XI. 10)]

Jean Barois · 第 127 / 165 题