Il rentre rue Jacob et se laisse choir tout habillé sur son lit.
Une douleur aigüe, personnelle, malsaine, s'est greffée sur l'autre,
sur ce vaste découragement qui l'a épuisé. Ses tempes sont lourdes et
brûlantes.
Soudain, dans cette chambre, mille souvenirs sensuels... Un désir
éperdu de revivre, à quelque prix que ce soit, certains instants
précis... Il se soulève, hagard, mordant ses lèvres, tordant ses bras;
puis il retombe en sanglotant sur son lit.
Il se débat, quelques secondes encore, comme un suicidé qu'un remous
emporte...
Puis tout sombre en un noir sommeil.
Un coup de sonnette le réveille, le rejette, d'un saut égaré, en plein
désespoir.
Il fait grand jour: dix heures...
Il va ouvrir la porte: sur le palier, Woldsmuth.
WOLDSMUTH (troublé par le visage bouffi et ravagé de Barois).--Je vous
dérange...
BAROIS (agacé).--Entrez donc!
Il referme la porte.
WOLDSMUTH (évitant de le regarder).--Je vous avais cherché au _Semeur_
... pour ces renseignements que vous m'avez demandés... (Il relève les
yeux.) J'ai pu voir Reinach... (Balbutiant.) Je suis ... j'ai...
Ils se regardent. Woldsmuth n'a pas le courage de poursuivre Et
Barois comprend que Woldsmuth sait tout; il en éprouve un soulagement
immense: il lui tend les deux mains.
WOLDSMUTH (avec simplicité).--Ah... Et Zoeger, un ami!
Barois pâlit, jusqu'à en perdre le souffle.
BAROIS (des lèvres).--Zoeger?
WOLDSMUTH (effaré).--Je ne sais pas ... je dis ça...
Barois reste assis, les bras raidis, les poings crispés, la tête en
avant, le cerveau vide.
WOLDSMUTH (que ce silence épouvante).--Mon pauvre ami... Je me mêle de
ce qui ne me regarde pas... J'ai tort... Mais j'arrive justement... Je
voudrais vous aider à moins souffrir...
Sans répondre, sans le regarder, Barois enfonce sa main dans sa poche
et lui tend la lettre de Julia.
Woldsmuth la lit avidement, et sa respiration devient sifflante; à
travers la barbe, ses lèvres ont un tremblement flasque.
Puis il replie le feuillet, et vient s'asseoir à côté de Barois;
maladroitement il lui entoure la taille de son bras trop petit.
WOLDSMUTH.--Ah, cette Julia... Je sais... On souffre, on souffre... On
voudrait tuer!
(Avec un sourire poignant.) Et puis ça passe...
Tout à coup, sans faire un mouvement, il commence à pleurer,
doucement, intarissablement,--comme on ne peut pleurer que sur
soi-même.
Barois l'examine. Ces paroles, cet accent, ces larmes... Il soupçonne,
et presqu'en même temps, il découvre la vérité.
Et aussitôt, avant toute pitié, c'est une sorte de satisfaction
sombre, une diversion à sa douleur, à lui. Il est moins seul. Une
crise de bonté sentimentale lui mouille les yeux.
Ah, la vie est trop cruelle...
BAROIS (humblement, comme si les mots pouvaient effacer).--Mon bon
Woldsmuth, comme j'ai dû vous faire du mal...