LUCE.»

* * * * *

«Luce. Auteuil.

«Rennes, 9 septembre, 6 heures soir.

«Condamnation avec circonstances atténuantes. Dix ans détention.

Contradictoire et incompréhensible.

«Vive justice quand même!

«L'affaire continue!»

V

Le 9 septembre 1899: le soir du verdict.

En gare de Rennes, trois trains, successivement, ont été pris

d'assaut. Un quatrième, formé de tous les wagons de rebut qui

restaient dans les garages, a démarré, péniblement, à son tour, dans

la cohue d'émeute qui grouille sur les quais.

Barois, Cresteil et Woldsmuth, les épaves du _Semeur_, sont parqués

dans un wagon de troisième, ancien modèle: des cloisons, à mi-hauteur,

divisent la voiture en compartiments étroits; deux quinquets pour tout

le wagon.

Les vitres sont ouvertes sur la campagne endormie. Aucun souffle. Le

train roule lentement, charriant à travers l'épaisse nuit d'été un

brouhaha de séance électorale.

Des vociférations se croisent dans l'air empesté des compartiments:

--Tout ça, c'est les Jésuites!

--Taisez-vous donc! Et l'honneur de l'armée?

--Oui: c'est la faillite du Syndicat...

--Ils ont bien fait! La réhabilitation d'un officier qui a été condamné

par sept camarades, et déclaré coupable par le Haut-Commandement

de l'Armée, compromet le salut d'un pays bien plus qu'une erreur

judiciaire...

--Parbleu! Et je vais plus loin! Moi qui vous parle, admettons que

j'aie été du Conseil, et que j'aie su que Dreyfus était innocent... Eh

bien. Monsieur, sans hésiter, pour le bien de la patrie, pour l'ordre

public, je l'aurais fait fusiller comme un chien!

CRESTEIL D'ALLIZE (se dressant, malgré lui, dans la pénombre, et

dominant le tumulte de sa voix éraillée).--Il y a un savant français,

nommé Duclaux, qui a déjà répondu à cet argument de la sécurité

nationale: il a dit,--ou à peu près--qu'il n'y avait pas de raison

d'Etat qui puisse empêcher une Cour de Justice d'être juste!

--Vendu! Lâche! Fripouille! Sale juif!

CRESTEIL (insolent).--Messieurs, je suis à vos ordres.

Les injures redoublent, Cresteil reste debout.

BAROIS.--Laissez-les donc, Cresteil...

* * * * *

Peu à peu, une torpeur lourde,--causée par la chaleur suffocante,

l'oppression de l'obscurité, la dureté des banquettes, le cahotement

du vieux matériel,--envahit le wagon.

Le tapage se localise, diminue.

Serrés dans leur coin, Barois, Cresteil et Woldsmuth causent à voix

basse.

WOLDSMUTH.--Le plus triste, c'est que cette pensée estimable de rendre

service au pays, a été, j'en suis sûr, le principal mobile de beaucoup

de nos adversaires...

CRESTEIL.--Mais non! Vous avez toujours tendance, Woldsmuth, à croire

que les autres sont mûs par des sentiments élevés, des idées... Ils

sont mûs, le plus souvent, par leur intérêt, conscient ou inconscient,

et à défaut de calcul, par de simples habitudes sociales...

BAROIS.--Tenez, à propos d'habitudes, je me souviens d'une scène qui

m'a beaucoup frappé à la troisième ou quatrième audience.

J'étais en retard. J'arrivais par le couloir de la presse, juste au

moment où les juges s'engageaient dans l'entrée. Presque en même temps

qu'eux, un peu en arrière, débouchent quatre témoins, quatre généraux

en grande tenue. Eh bien, les sept officiers-juges, sans avoir eu le

temps de se concerter, d'un même mouvement devenu chez eux machinal et

qui révèle un asservissement de trente ans, se sont arrêtés net, le dos

au mur, au garde-à-vous... Et les généraux, simples témoins, ont passé

devant eux, comme à la revue, pendant que les officiers-juges faisaient

automatiquement leur salut militaire...

CRESTEIL (spontanément).--Ça a sa beauté!

BAROIS.--Non, mon petit, non... C'est l'ancien Saint-Cyrien qui vient

de parler, ce n'est pas le Cresteil d'aujourd'hui.

CRESTEIL (tristement).--Vous avez raison... Mais ça s'explique,

voyez-vous... Pour des êtres fiers et énergiques, la discipline demande

un tel sacrifice de toutes les heures, qu'on ne peut pas perdre

l'habitude de l'estimer au prix qu'elle coûte...

BAROIS (suivant son idée).--D'ailleurs, le verdict de tout à l'heure,

c'est la répétition de cette scène du couloir... Cette condamnation

d'un traître avec circonstances atténuantes, cela paraît boiteux,

inepte... Mais, réfléchissez: la condamnation, c'est le salut

militaire qu'ils ont fait sans s'en rendre compte, par discipline

professionnelle; et les circonstances atténuantes, ça, c'est, malgré

tout, l'hésitation de leurs consciences d'hommes...

* * * * *

L'arrivée à Paris, au petit jour.

Un silence morne emplit les wagons, qui vident sur le quai leur bétail

frissonnant et blême.

Luce est là, pâle, son regard doux cherchant les amis.

Etreinte silencieuse: une immense affection, une immense tristesse.

Les yeux sont pleins de larmes.

Woldsmuth embrasse la main de Luce, en pleurant.

BAROIS (après une hésitation).--Julia n'est pas avec vous?

Breil-Zoeger redresse la tête.

ZOEGER.--Non.

Quelques pas silencieux, en groupe serré.

BAROIS (timidement, à Luce).--Quoi de nouveau? (Inquiet de son

mutisme.) La cassation?

LUCE.--Non, il paraît que c'est impossible, juridiquement...

BAROIS.--Alors?

Luce ne répond pas tout de suite.

LUCE.--La grâce...

CRESTEIL ET BAROIS (ensemble).--Il la refusera.

LUCE (fermement).--Non.

C'est un dernier coup, au visage.

Ils restent immobiles, debout sur le trottoir, les lèvres

entr'ouvertes, la gorge serrée, sans rien voir. Leurs épaules plient...

WOLDSMUTH.--Ayez pitié de lui... Retourner là-bas? Recommencer le

supplice? Et pourquoi faire?

CRESTEIL (pathétique).--Pour rester le symbole!

WOLDSMUTH (patient).--Il en mourrait. Et alors?

LUCE (avec une indulgence infinie).--Woldsmuth a raison... Au moins

nous réhabiliterons un vivant...

* * * * *

Le même soir.

Barois a quitté de bonne heure son journal, et il s'est mis à marcher,

devant lui, froissant au fond de sa poche le billet de Julia, qu'il a

trouvé, le matin, sur son bureau:

«Tu vas revenir de Rennes, tu vas être étonné de ne pas me trouver au

_Semeur_.

«Je ne veux pas te tromper.

«Je me suis donnée librement, je me reprends de même.

«Tant que je t'ai aimé, je t'ai appartenu, sans restriction. Mais

depuis que j'en aime un autre, je te le dis avec franchise, tu ne peux

plus exister pour moi. Je te préviens loyalement; c'est ma façon de te

prouver jusqu'au bout mon estime.

«Quand tu liras ce mot, j'aurai repris la libre disposition de

moi-même. Tu es assez énergique et trop intelligent pour ne pas

comprendre, et pour te diminuer par une souffrance inutile.

«Moi je resterai toujours ton amie,

Jean Barois · 第 125 / 165 题