Ainsi donc, l'Empereur, à bout de patience, en appelait au Président de
la République, lui-même.
L'Ambassadeur a été reçu à l'Élysée le lendemain, 6 janvier. Nous
savons et certifions que M. Casimir-Perier voulut considérer l'incident
comme étant personnel et non diplomatique, puisque son intervention
directe était demandée par l'Empereur. Il a dit lui-même depuis, qu'il
était fait appel à sa loyauté d'homme privé...» (Cassation. I. 329.)
Rappelons, à ce sujet, la déposition de M. Casimir-Perier devant la
Cour de Cassation. Il a d'abord affirmé, formellement, qu'il n'avait
rien à dissimuler de secret:
«J'ai pu constater que mon silence (au procès Zola) a accrédité cette
pensée, que j'ai, seul peut-être, connaissance d'_incidents_, de
_faits_ ou de _documents_, qui pourraient déterminer la Justice.
«Dans l'état de division et de trouble où je vois mon pays, j'estime
que mon devoir est de me mettre _sans réserves_ à la disposition de la
juridiction suprême...»
Ceci ne laisse pas subsister le soupçon que M. Casimir-Perier, comme on
l'a prétendu, fût lié par une parole donnée; et cette déclaration, dans
sa bouche d'honnête homme, est d'une singulière netteté, il raconte
ensuite la conversation diplomatique qui eut lieu, et qui motiva une
note officielle de l'Agence Havas, mettant une fois pour toutes hors de
cause les ambassades étrangères à Paris. Et, le surlendemain, le Kaiser
se déclara satisfait.
Rappelons aussi la déposition, à la Cour de Cassation, de M. Hanotaux,
qui était Ministre des Affaires Etrangères pendant le procès de 1894.
Interrogé comme suit: «Avez-vous connaissance de certaines lettres d'un
souverain étranger, écrites à l'époque du procès Dreyfus, et desquelles
ressortirait la culpabilité de cet accusé? .--il répondit formellement:
«Je n'en ai eu aucune connaissance. Je n'ai jamais rien vu de pareil.
On ne m'a jamais rien offert de tel. Je n'ai jamais été consulté sur
l'existence ou la valeur de tels documents. En un mot, toute cette
histoire est une fable; elle a d'ailleurs été démentie à diverses
reprises par des notes communiquées aux journaux.»
Rappelons enfin pour terminer, la déposition à la Cour de Cassation de
M. Paléologue, qui a été l'intermédiaire quotidien, pendant le procès
Dreyfus, entre les Affaires Etrangères et la Guerre:
«Ni avant, ni après le procès Dreyfus, je n'ai été informé de
l'existence d'une lettre de l'Empereur d'Allemagne, ni de lettres de
Dreyfus adressées à ce souverain. Les allégations auxquelles M. le
Président fait allusion me paraissent complètement erronées. La nature
de mes fonctions me permet d'affirmer que, s'il avait existé des
documents de ce genre, je ne l'eusse pas ignoré, sans doute.»
VII.--Le 17 novembre 1897, l'ambassadeur d'Allemagne déclare à notre
Ministre des Affaires Etrangères que l'attaché militaire allemand,
colonel de Schwartzkoppen, _attestait sur l'honneur n'avoir jamais eu,
ni directement, ni indirectement_, aucune relation avec Dreyfus.»
VIII.--En 1898, avant le procès Zola, l'Empereur, impatienté, voulut
faire une manifestation décisive, _personnelle_.
Son entourage l'en empêcha, connaissant l'état des esprits en France,
et craignant qu'une insulte grave ne fût faite à la personne même du
souverain, et n'entraînât à des complications inquiétantes. Il exigea
néanmoins qu'une parole officielle fut donnée publiquement, en plein
Reichstag.
Voici la déclaration du Secrétaire d'État aux Affaires Etrangères de
l'Empire, à la séance du 24 janvier 1898:
«Vous comprendrez que je n'aborde ce sujet qu'avec de grandes
précautions. Agir autrement pourrait être interprété comme une
immixtion de notre part dans les affaires de la France..... Je crois
d'autant plus devoir observer une réserve complète à ce sujet qu'on
peut s'attendre à ce que les procès ouverts en France jettent la
lumière sur toute l'affaire.
Je me bornerai donc à déclarer _de la façon la plus formelle et la
plus catégorique_, qu'entre l'ex-capitaine Dreyfus, actuellement
détenu à l'Ile du Diable, et n'importe quels agents allemands, il
n'a _jamais_ existé de relations, ni de liaisons, _de quelque nature
qu'elles soient_.»
IX.--Cinq jours plus tard, l'Empereur vint lui-même chez notre
ambassadeur à Berlin, _pour lui apporter sa déclaration personnelle,
et le prier de la communiquer officiellement à notre Gouvernement_.
X.--Enfin, à l'heure actuelle, l'état d'esprit autour du Souverain est
le même.
L'Empereur éprouve le plus impatient désir de faire un geste
personnel; mais on l'en empêche, et on l'en empêchera jusqu'au bout,
pour ne pas risquer que la France, par une seconde condamnation, ne
donne au Kaiser un nouveau démenti qu'il ne pourrait pas supporter
sans une rupture diplomatique. Cependant on est prêt à renouveler, par
notes officielles, toutes les déclarations déjà faites.
Si l'on consent à supposer un instant que l'Empereur ait été
réellement compromis dans une affaire d'espionnage, on peut admettre,
à la rigueur, qu'il ait été, pour certaines nécessités politiques,
contraint de nier la vérité par un démenti officiel.
Mais, ce mensonge diplomatique une fois commis et enregistré,
aurait-il réitéré ses protestations, _à chaque occasion nouvelle_, et
avec une si solennelle et pressante _insistance_?
Même en faisant abstraction de la personnalité de Guillaume II et de
sa conception particulièrement chatouilleuse de l'honneur, est-ce que
jamais un souverain oserait faire de si véhémentes et de si nettes
déclarations, s'il risquait d'être, un beau jour, _confondu devant le
monde entier_, par la découverte ultérieure d'une preuve décisive?
Qui ne voit dans l'attitude du Kaiser un très simple et très
douloureux cas de conscience?
L'Empereur sait,--mieux que personne--l'innocence de Dreyfus; et, sans
toutefois vouloir faire courir à son pays le danger d'une complication
diplomatique, il cherche à le crier aussi souvent et aussi haut qu'il
le peut.
Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.