Nous avons eu la surprise, ces dernières semaines, de voir
sournoisement reparaître une hypothèse ingénieuse, qui expliquerait,
pour certains cerveaux simplistes, toutes les obscurités de l'Affaire:
c'est celle du bordereau sur papier fort, annoté par Guillaume II,
saisi par un agent français sur le bureau impérial, qu'il a fallu
rendre précipitamment devant la menace d'une guerre, et dont le
bordereau sur papier pelure serait un calque, fait au Ministère de la
Guerre, en vue du procès de 1894.
Nous ne prendrons pas la peine de relever les puériles
invraisemblances de cette romanesque aventure.
Nous nous bornerons à poser trois questions:
1° Si le bordereau est un calque de l'écriture authentique de Dreyfus,
pourquoi ressemble-t-il mal à l'écriture de Dreyfus, tandis qu'il
reproduit identiquement l'écriture d'Esterhazy?
2° S'il est vrai que les faux d'Henry s'expliquent par la nécessité
de substituer des pièces inoffensives aux autographes impériaux
dont l'usage était impossible, comment se fait-il que, questionné
par le Ministre de la Guerre avant son arrestation, Henry n'ait
pas dévoilé la légitimité de ses faux, afin de s'innocenter? Des
généraux assistaient à l'interrogatoire; le général Roget en a pris
la sténographie: Henry n'a donné aucun motif de ce genre à ses
falsifications de pièces.
3° Si l'histoire du bordereau annoté est exacte, quand Brisson,
bouleversé par le suicide d'Henry, a manifesté l'intention de
reconnaître publiquement son erreur et de prendre en main la cause
de la révision, pourquoi le Ministre de la Guerre, qui a fait à ce
moment auprès de Brisson les plus inquiètes démarches pour empêcher ce
geste, ne l'a-t-il pas simplement averti de l'intervention impériale,
afin d'arrêter net ce revirement d'opinion si dangereux pour les
anti-revisionnistes?
Ceci posé, nous nous contenterons d'aligner succinctement quelques
faits chronologiques, dont la signification nous semble assez évidente
pour se passer de commentaires:
I.--Le 1er novembre 1894, le nom de Dreyfus, espion de
l'Italie ou bien de l'Allemagne, paraît pour la première fois dans les
journaux. Les attachés militaires allemands et italiens s'étonnent:
c'est un nom qu'ils ne connaissent même pas. Et en voici la preuve:
l'ambassadeur d'Italie a remis, le 5 juin 1899, au Ministère des
Affaires Etrangères, pour être transmise à la Cour de Cassation, la
dépêche chiffrée, datée de 1894, de l'attaché italien qui travaillait
en complète entente avec l'attaché allemand, et qui affirme
secrètement à son Gouvernement qu'aucun d'eux n'a eu de relations avec
ce nommé Dreyfus.
A la même époque, les États-Majors d'Allemagne, d'Italie et
d'Autriche, ont fait une enquête dans tous les centres d'espionnage,
sans pouvoir se procurer aucun renseignement sur ce Dreyfus.
II.--Le 9 novembre 1894, l'attaché allemand est mis en cause et
nommé dans un journal français. L'ambassade d'Allemagne, après une
nouvelle information, donne un premier démenti par une note à la
presse. Remarquons que ce démenti n'a pu être donné à la légère: car
l'Allemagne ne se serait pas exposée à avancer une dénégation, qui,
ensuite et publiquement, eût pu être reconnue mensongère au cours des
débats du Conseil de Guerre.
En outre, aux mêmes dates, le Chancelier de l'Empire a chargé
son ambassadeur à Paris, de faire une déclaration «officielle et
spontanée» au Ministre des Affaires Etrangères.
III.--Le 28 novembre paraît au Figaro l'interview du général Mercier.
Le Ministre, cinq jours avant la fin de l'instruction qui devait
conclure à la traduction de Dreyfus devant un conseil de guerre, y
affirme la culpabilité de l'accusé: il a «des preuves certaines»;
Dreyfus n'aurait offert ses «documents, ni à l'Italie, ni à
l'Autriche»...
L'Allemagne, nettement visée cette fois, proteste à nouveau et très
énergiquement par voie diplomatique.
La presse française n'en ayant pas tenu compte, l'Empereur,
l'État-Major allemand, la presse allemande, s'irritent de voir
contestée la parole qu'ils ont solennellement donnée. Le 4 décembre,
il y a, sur l'ordre de l'Empereur, une nouvelle entrevue entre
l'ambassadeur et notre Ministre des Affaires Etrangères: une note
officielle «proteste formellement contre les allégations qui mêlent
l'ambassade d'Allemagne à l'affaire Dreyfus».
IV.--Le procès a lieu.
Lorsqu'un dossier secret a été communiqué aux juges à l'insu de
l'accusé et de la défense, nous affirmons qu'il n'y avait rien dans
ce dossier qui pût accréditer l'histoire du bordereau annoté par
l'Empereur.
Il est facile de s'en assurer en interrogeant sur ce point précis les
membres du Conseil de Guerre de 1894, actuellement à Rennes.
V.--A la fin de décembre 1894, après le verdict, toute la presse
accuse ouvertement l'Allemagne d'avoir exigé le huis-clos, parce que
la culpabilité de Dreyfus l'intéresse directement: c'est un nouveau
démenti à la parole de l'ambassadeur. Celui-ci, le 25 décembre, au
lendemain de la condamnation, fait une nouvelle déclaration officielle
à la presse.
Mais les journaux continuent leur campagne, parlant de pièce rendue
pour éviter la guerre, etc...
VI.--Le 5 janvier 1895, jour de la dégradation, l'ambassadeur
d'Allemagne reçoit une dépêche particulièrement solennelle du
chancelier de l'Empire. En l'absence de notre Ministre des Affaires
Etrangères, il la porte directement à notre Président du Conseil.
En voici le texte, inédit jusqu'à ce jour:
«S. M. l'Empereur, ayant toute confiance dans la loyauté du Président
et du gouvernement de la République, prie votre Excellence de dire à
M. Casimir-Perier que, s'il est prouvé que l'Ambassade d'Allemagne n'a
jamais été impliquée dans l'affaire Dreyfus, Sa Majesté espère que le
Gouvernement de la République n'hésitera pas à le déclarer.
«Sans une déclaration formelle, les légendes que la presse continue
à semer sur le compte de l'Ambassade d'Allemagne, subsisteraient et
compromettraient la situation du représentant de l'Empereur.