LE SEMEUR.

* * * * *

«A M. Marc Elie Luce, Auteuil.

«Rennes, le 5 septembre 1899.

«Mon cher ami,

«Notre découragement est sans bornes. Pratiquement, la cause est

perdue. Les deux semaines qui viennent de s'écouler ont décidé de

l'Affaire. L'opinion des juges est établie: et ils sentent bien que la

majorité est avec eux.

«Woldsmuth me reproche d'avoir trop tardé à publier son article. Je

me le reproche aussi, quoique je reste sceptique sur l'efficacité

qu'il aurait pu avoir. Comment s'attaquer à une fable qui n'a jamais

été clairement formulée par personne? Et, le serait-elle, qu'elle

resterait pareillement insaisissable, puisqu'il est admis qu'aucune

trace matérielle ne peut subsister des fameux autographes impériaux.

C'est le domaine des affirmations gratuites. Devant ces fumées, nous

sommes sans armes; pas de lutte possible.

«Si l'opinion avait pû être retournée, elle l'eût été l'autre jour, le

lendemain de votre départ, par l'attitude de Casimir-Perier, l'homme

de France qui sait le mieux si oui ou non le Kaiser s'est trouvé mêlé

à l'Affaire, et qui, fort de son passé intègre, est venu répéter de sa

voix loyale, les yeux dans les yeux du colonel-président:

«Vous me demandez de dire la vérité, toute la vérité; je l'ai juré,

je la dirai, sans réticences et sans réserves. Quoi que j'aie

déjà dit dans le passé, on persiste à croire ou à dire,--ce qui,

malheureusement, n'est pas toujours la même chose--que je connais seul

des incidents ou des faits qui pourraient faire la lumière, et que je

n'ai pas jusqu'ici dit tout ce que la justice a intérêt à connaître.

C'est faux... _Je ne veux sortir de cette enceinte, qu'en y laissant

l'inébranlable conviction que je ne sais rien qui doive être tu, et

que j'ai dit tout ce que je sais_!»

«Je ne mets pas en doute la bonne foi des juges du Conseil de Guerre.

Je les crois aussi impartiaux qu'ils peuvent être.

«Mais ce sont des soldats.

«Comme toute l'armée, ils sont tenus par leurs journaux dans une

ignorance absolue de ce qu'est réellement l'Affaire. On a posé devant

eux la question, avec un raccourci criminel: la culpabilité de Dreyfus

ou bien l'infamie de l'État-Major: voilà dans quel dilemme imbécile on

a enfermé ces officiers.

«Si encore ils étaient soustraits à toute influence, seuls avec leur

conscience et les faits! Mais non: ils continuent, chaque soir, après

les débats, à vivre dans le milieu où la trahison de l'accusé est un

axiome invulnérable.

«Je ne dis pas qu'ils soient d'avance inclinés à trouver Dreyfus

coupable; mais je puis affirmer dès aujourd'hui, qu'ils voteront la

culpabilité. Et il n'en peut être autrement pour ces hommes dont la

personnalité humaine ne se dégage plus du revêtement professionnel;

dont les vingt-cinq ans d'uniforme sont collés à la peau; qui, depuis

un quart de siècle, sont façonnés par la discipline, imprégnés du

sentiment hiérarchique, fanatiques de cette armée dont l'emblème

vivant est là, dans la personne de ses chefs qui comparaissent devant

eux. Comment pourraient-ils se prononcer en faveur du juif, contre

l'État-Major? Le voudraient-ils, par instants, au fond de leurs

consciences troublées, que, _physiquement_, ils ne le pourraient pas.

Et peut-on leur en faire reproche?

«D'ailleurs je dois convenir que l'attitude de l'accusé n'a rien qui

puisse contrebalancer le prestige des uniformes. Il a déçu la plupart

même de ses amis. A tort, selon moi. Depuis quatre ans, nous nous

battons pour des idées; mais en somme, c'est lui qui les représente:

et nous nous étions tous fait, en nous-mêmes, une image arbitraire,

mais précise, de cet inconnu. Il débarque: et, ainsi que nous aurions

dû nous y attendre, la réalité ne coïncide pas avec notre imagination.

«Beaucoup d'entre nous ne le lui ont pas pardonné.

«C'est un homme simple, dont l'énergie naturelle est tout intérieure.

Il arrive, affaibli par la séquestration, par les émotions inouïes

qu'il a supportées; il est malade, il grelotte de fièvre, il digère à

peine un peu de lait. Comment serait-il au diapason de cet auditoire

forcené, dont les trois quarts le haïssent comme un malfaiteur public,

et dont l'autre quart l'adore comme un symbole? Ce rôle écrasant

n'est-il pas au-dessus des forces humaines? Il n'a plus la vigueur

de hurler furieusement son innocence, comme il faisait dans la cour

de l'Ecole Militaire. Le peu d'énergie qui lui reste, il l'emploie,

non pas contre les autres, mais contre lui-même: à ne pas se laisser

abattre, à paraître un homme; il ne veut pas qu'on l'ait vu pleurer.

«C'est une conception dont la grandeur héroïque, ingrate, échappe à

l'esthétique populaire. Il aurait peut-être conquis la foule par une

attitude plus théâtrale: mais cet empire qu'il garde au prix d'un dur

effort, est taxé d'indifférence, et ceux qui se démènent pour lui

depuis quatre ans, lui en font un grief.

«Moi-même, qui ne le connaissais pas, je dois avouer que lorsque je

l'ai aperçu à la première audience, malgré l'enthousiasme de nos amis,

malgré l'espoir insensé que j'avais triomphalement clamé, le matin

même, dans le _Semeur_, j'ai reçu à ce moment-là, l'avertissement

intime de la défaite, un je ne sais quoi, le petit ressort qui casse

net... Je l'ai caché, même à vous. Mais je puis dire que ce jour-là,

j'ai senti tout à coup, avec une certitude indiscutable, que l'Affaire

était perdue, mal perdue, et qu'elle ne laisserait, au fond de toutes

ces âmes enflammées par elle, qu'un peu de cendre nauséabonde.

«Cette amère inquiétude ne me quitte plus.

«Vous avez bien fait de partir. Votre place n'était pas ici, dans le

tumulte.

«Nous sommes à la limite de notre résistance. Songez que pour beaucoup

d'entre nous c'est le second été torride, sans trêve, dans la sombre

hantise de ce drame! Songez à ces journées d'attention exaspérée,

dans l'atmosphère irrespirable de la salle du Conseil, où tant de

témoignages suent le parti-pris et la haine! Et les soirées, pires que

les jours, dans les rues, dans les cafés, pour éviter l'étouffement de

la chambre d'hôtel où l'on ne peut plus dormir, des soirées--presque

des nuits--à discutailler sans fin, à pointer pour la centième fois

les chances de victoire ou de défaite! Si nous avons pu résister

jusqu'à présent, c'est que la certitude de notre bon droit nous

servait d'armature... Mais voici encore une étape douloureuse, et le

repos n'est pas au bout! Combien nous en reste-t-il à franchir?

«C'est bien dur de voir notre pays, si beau, dans une pareille

déchéance intellectuelle et morale! Penser qu'il y a, en ce moment,

une révolte de la conscience universelle, et que la conscience

française, pour la première fois depuis des siècles, n'en est pas!

«Au revoir, mon grand ami.

«Voulez-vous dire à Breil-Zoeger, que s'il a envie de revenir ici,

Harbaroux propose de le remplacer à la direction du _Semeur_?

Jean Barois · 第 123 / 165 题