Me LABORI (sans lever la tête, rogue).--«Dix minutes.»

L'audience est suspendue.

Le Président fait signe à l'huissier de reconduire Esterhazy dans la

salle des témoins.

L'auditoire énervé, tumultueux, l'acclame jusqu'à ce qu'il ait disparu.

Sans paraître s'apercevoir du tapage, les magistrats se lèvent et

quittent gravement le prétoire, suivis des jurés, des accusés et de la

défense.

* * * * *

L'exaspération qui fermentait, à demi retenue par la présence de la

Cour, se donne libre carrière.

Dans l'air surchauffé, devenu toxique, se croisent des appels, des

commentaires passionnés, des vociférations: un vacarme assourdissant.

Les rédacteurs du _Semeur_ se groupent autour de Luce.

Portal, en robe, vient les rejoindre; un pli désabusé attriste son

visage honnête, plus blond, plus poupard que jamais sous la toque.

PORTAL (s'asseyant avec lassitude).--Encore une note secrète!

BAROIS.--Qu'est-ce que c'est que cette pièce?

ZOEGER (de sa voix grêle, aux finales blessantes).--Personne, que je

sache, n'en a encore entendu parler.

LUCE.--Si, je connaissais son existence. Mais je ne pensais pas qu'on

osât jamais s'en servir.

ZOEGER.--De qui est-elle?

LUCE.--Elle est soi-disant écrite par l'attaché militaire italien, et

elle a soi-disant été saisie dans le courrier de l'attaché allemand...

BAROIS (vivement).--Elle pue le faux!

LUCE.--Oh, ça, elle est fausse, ce n'est pas douteux. Elle est arrivée

au Ministère, je ne sais pas comment, mais avec un à-propos bien

étrange... Juste la veille du jour où le ministre devait répondre à la

Chambre à la première interpellation relative à l'affaire, et au moment

où l'État-Major commençait à se préoccuper de l'incident!

ZOEGER.--Et puis, sa teneur...

JULIA.--Nous ne savons pas ce qu'il y a dedans. Le général a cité de

mémoire.

LUCE.--Mais il a affirmé que le nom de Dreyfus était mentionné en

toutes lettres. Or, c'est absolument invraisemblable: cela seul

suffirait à éveiller les doutes! A l'heure où la presse s'occupait déjà

activement de l'affaire, il est inadmissible de supposer que ces deux

attachés aient librement parlé de Dreyfus dans leur correspondance

privée. En admettant qu'ils aient eu réellement des relations avec

Dreyfus, jamais ils n'auraient commis cette imprudence inutile! surtout

après les démentis officiels donnés à plusieurs reprises, par leurs

deux gouvernements!

BAROIS.--Ça saute aux yeux!

PORTAL.--Mais qui donc peut fabriquer de pareilles pièces?

ZOEGER (avec un ricanement impitoyable).--L'État-Major, parbleu!

HARBAROUX.--C'est une officine nationale de falsifications!

LUCE (posément).--Non, mes amis, non... Là, je ne vous suis plus!

Son expression simple et résolue en impose. Seul Zoeger secoue les

épaules.

ZOEGER.--Pourtant, permettez, les faits...

LUCE (très ferme, s'adressant à tous).--Non, mes amis, non...

Mettons-nous en garde... L'État-Major n'est pas plus une bande de

«faussaires», que nous ne sommes, nous, une bande de «vendus»...

Jamais vous ne me ferez admettre que des hommes comme les généraux de

Boisdeffre, Gonse, Billot, et les autres, puissent s'entendre pour

fabriquer des pièces fausses!

Cresteil d'Allize, l'œil ardent, le sourire amer, le visage tourmenté,

suit la querelle en lissant impatiemment sa longue moustache.

CRESTEIL.--A la bonne heure! Moi, j'ai connu le général de Pellieux

autrefois: c'est l'intégrité même.

LUCE.--D'ailleurs, il suffit de l'avoir vu et entendu, pour être

certain que ce qu'il affirme, il le croit: son éloquence est

indubitablement celle de la sincérité. Et, jusqu'à preuve du contraire,

j'estime que les autres généraux sont tous dans le même cas.

CRESTEIL.--On les trompe. Ils sont les premières dupes de ce qu'ils

avancent.

ZOEGER (sourire glacial).--Vous leur supposez un aveuglement qui n'est

pas vraisemblable.

CRESTEIL (vivement).--Très vraisemblable au contraire! Ah, mon cher, si

vous aviez fréquenté de près les officiers...

Tenez, le groupe, là, derrière nous... Regardez-les sans parti-pris.

Une expression d'assurance bornée, soit; ça, c'est l'habitude d'avoir

toujours, de droit, raison devant les hommes... Mais ces visages-là

sont honnêtes, foncièrement!

LUCE.--Oui, regardez un peu la salle, Zoeger; c'est très instructif.

Que voulez-vous, ces gens-là ne sont pas accoutumés à des raisonnements

subtils... Et, tout à coup, on leur présente un dilemme terrible: il

y a un coupable, où est-il? Est-ce le Gouvernement, l'Armée, tous ces

chefs qui viennent affirmer, solennellement, en donnant leur parole de

soldats, que la condamnation de Dreyfus est juste? Ou bien est-ce ce

petit juif inconnu, condamné par sept officiers, et dont on a dit tant

de mal depuis trois ans qu'il en reste malgré tout quelque chose dans

toutes les mémoires?

ZOEGER (hautain).--Il n'est pas difficile de remarquer que l'État-Major

a reculé, chaque fois qu'il a été mis en demeure d'avancer des preuves

précises.

Tout le monde, même un officier, est capable de réfléchir jusque-là.

JULIA.--Et puis, qu'est-ce que peuvent ces paroles d'honneur, lancées à

tout propos, contre une argumentation serrée comme celle des mémoires

de Lazare, ou des brochures de Duclaux, ou de votre lettre à vous,

Monsieur Luce!

ZOEGER.--Ou même, malgré son lyrisme, la lettre de Zola!

BAROIS.--Patience! Nous approchons du but.

(A Luce.) Aujourd'hui, nous avons fait un grand pas en avant!

Luce ne répond pas.

PORTAL.--Vous n'êtes pas exigeant, Barois...

BAROIS.--C'est pourtant très clair. Suivez-moi: le général de

Boisdeffre va venir, puisqu'on est allé expressément le chercher. Dès

les premiers mots, Labori va l'acculer à une impasse. Il ne pourra pas

refuser de verser la pièce aux débats.

Ceci fait, on la discutera, et elle ne résistera pas longtemps à un

examen approfondi. Alors l'État-Major, convaincu d'avoir apporté un

faux à la barre, c'est le revirement immédiat de l'opinion! C'est la

révision avant trois mois!

Il parle avec des gestes rapides, d'un ton incisif. Son œil rayonne

d'insolence orgueilleuse. Tout son être palpite d'espoir.

LUCE (gagné par cet entrain).--Peut-être.

BAROIS (avec un grand rire clair).--Non, non, ne dites pas: peut-être.

Cette fois, je suis certain que nous la tenons!

ZOEGER (cynique, à Barois).--Et si le général de Boisdeffre trouve un

biais? Ce ne serait pas la première fois...

BAROIS.--Après ce qui s'est passé? Ce n'est plus possible... Vous avez

bien vu que le général Gonse a couvert le général de Pellieux.!

WOLDSMUTH (qui s'était échappé à la suspension d'audience, et qui se

glisse de nouveau à sa place).--Voilà des nouvelles... L'audience va

reprendre. Le général de Boisdeffre vient d'arriver en voiture!

BAROIS.--Vous l'avez vu?

WOLDSMUTH.--Comme je vous vois. Il est en civil. Un huissier

l'attendait sur les marches. Il est entré directement dans la salle des

témoins.

JULIA (battant des mains, à Barois).--Vous voyez!

BAROIS (triomphant).--Cette fois, mes amis, pas de reculade possible!

C'est la lutte ouverte, et, pour nous, la victoire!

* * * * *

Retour tumultueux des auditeurs et des avocats qui avaient quitté la

salle.

La Cour, au milieu du brouhaha, fait sa rentrée; les magistrats, les

jurés, s'installent.

Les accusés sont introduits.

Labori gagne allègrement son banc, et reste un instant debout, un

poing sur la hanche, penché vers Zola qui lui parle en souriant.

Le silence se fait de lui-même.

Les nerfs sont tendus jusqu'à l'exaspération. On sent que cette fois

c'est vraiment la bataille décisive.

Le Président se lève.

Jean Barois · 第 107 / 165 题