L'audience est suspendue.
Le Président fait signe à l'huissier de reconduire Esterhazy dans la
salle des témoins.
L'auditoire énervé, tumultueux, l'acclame jusqu'à ce qu'il ait disparu.
Sans paraître s'apercevoir du tapage, les magistrats se lèvent et
quittent gravement le prétoire, suivis des jurés, des accusés et de la
défense.
* * * * *
L'exaspération qui fermentait, à demi retenue par la présence de la
Cour, se donne libre carrière.
Dans l'air surchauffé, devenu toxique, se croisent des appels, des
commentaires passionnés, des vociférations: un vacarme assourdissant.
Les rédacteurs du _Semeur_ se groupent autour de Luce.
Portal, en robe, vient les rejoindre; un pli désabusé attriste son
visage honnête, plus blond, plus poupard que jamais sous la toque.
PORTAL (s'asseyant avec lassitude).--Encore une note secrète!
BAROIS.--Qu'est-ce que c'est que cette pièce?
ZOEGER (de sa voix grêle, aux finales blessantes).--Personne, que je
sache, n'en a encore entendu parler.
LUCE.--Si, je connaissais son existence. Mais je ne pensais pas qu'on
osât jamais s'en servir.
ZOEGER.--De qui est-elle?
LUCE.--Elle est soi-disant écrite par l'attaché militaire italien, et
elle a soi-disant été saisie dans le courrier de l'attaché allemand...
BAROIS (vivement).--Elle pue le faux!
LUCE.--Oh, ça, elle est fausse, ce n'est pas douteux. Elle est arrivée
au Ministère, je ne sais pas comment, mais avec un à-propos bien
étrange... Juste la veille du jour où le ministre devait répondre à la
Chambre à la première interpellation relative à l'affaire, et au moment
où l'État-Major commençait à se préoccuper de l'incident!
ZOEGER.--Et puis, sa teneur...
JULIA.--Nous ne savons pas ce qu'il y a dedans. Le général a cité de
mémoire.
LUCE.--Mais il a affirmé que le nom de Dreyfus était mentionné en
toutes lettres. Or, c'est absolument invraisemblable: cela seul
suffirait à éveiller les doutes! A l'heure où la presse s'occupait déjà
activement de l'affaire, il est inadmissible de supposer que ces deux
attachés aient librement parlé de Dreyfus dans leur correspondance
privée. En admettant qu'ils aient eu réellement des relations avec
Dreyfus, jamais ils n'auraient commis cette imprudence inutile! surtout
après les démentis officiels donnés à plusieurs reprises, par leurs
deux gouvernements!
BAROIS.--Ça saute aux yeux!
PORTAL.--Mais qui donc peut fabriquer de pareilles pièces?
ZOEGER (avec un ricanement impitoyable).--L'État-Major, parbleu!
HARBAROUX.--C'est une officine nationale de falsifications!
LUCE (posément).--Non, mes amis, non... Là, je ne vous suis plus!
Son expression simple et résolue en impose. Seul Zoeger secoue les
épaules.
ZOEGER.--Pourtant, permettez, les faits...
LUCE (très ferme, s'adressant à tous).--Non, mes amis, non...
Mettons-nous en garde... L'État-Major n'est pas plus une bande de
«faussaires», que nous ne sommes, nous, une bande de «vendus»...
Jamais vous ne me ferez admettre que des hommes comme les généraux de
Boisdeffre, Gonse, Billot, et les autres, puissent s'entendre pour
fabriquer des pièces fausses!
Cresteil d'Allize, l'œil ardent, le sourire amer, le visage tourmenté,
suit la querelle en lissant impatiemment sa longue moustache.
CRESTEIL.--A la bonne heure! Moi, j'ai connu le général de Pellieux
autrefois: c'est l'intégrité même.
LUCE.--D'ailleurs, il suffit de l'avoir vu et entendu, pour être
certain que ce qu'il affirme, il le croit: son éloquence est
indubitablement celle de la sincérité. Et, jusqu'à preuve du contraire,
j'estime que les autres généraux sont tous dans le même cas.
CRESTEIL.--On les trompe. Ils sont les premières dupes de ce qu'ils
avancent.
ZOEGER (sourire glacial).--Vous leur supposez un aveuglement qui n'est
pas vraisemblable.
CRESTEIL (vivement).--Très vraisemblable au contraire! Ah, mon cher, si
vous aviez fréquenté de près les officiers...
Tenez, le groupe, là, derrière nous... Regardez-les sans parti-pris.
Une expression d'assurance bornée, soit; ça, c'est l'habitude d'avoir
toujours, de droit, raison devant les hommes... Mais ces visages-là
sont honnêtes, foncièrement!
LUCE.--Oui, regardez un peu la salle, Zoeger; c'est très instructif.
Que voulez-vous, ces gens-là ne sont pas accoutumés à des raisonnements
subtils... Et, tout à coup, on leur présente un dilemme terrible: il
y a un coupable, où est-il? Est-ce le Gouvernement, l'Armée, tous ces
chefs qui viennent affirmer, solennellement, en donnant leur parole de
soldats, que la condamnation de Dreyfus est juste? Ou bien est-ce ce
petit juif inconnu, condamné par sept officiers, et dont on a dit tant
de mal depuis trois ans qu'il en reste malgré tout quelque chose dans
toutes les mémoires?
ZOEGER (hautain).--Il n'est pas difficile de remarquer que l'État-Major
a reculé, chaque fois qu'il a été mis en demeure d'avancer des preuves
précises.
Tout le monde, même un officier, est capable de réfléchir jusque-là.
JULIA.--Et puis, qu'est-ce que peuvent ces paroles d'honneur, lancées à
tout propos, contre une argumentation serrée comme celle des mémoires
de Lazare, ou des brochures de Duclaux, ou de votre lettre à vous,
Monsieur Luce!
ZOEGER.--Ou même, malgré son lyrisme, la lettre de Zola!
BAROIS.--Patience! Nous approchons du but.
(A Luce.) Aujourd'hui, nous avons fait un grand pas en avant!
Luce ne répond pas.
PORTAL.--Vous n'êtes pas exigeant, Barois...
BAROIS.--C'est pourtant très clair. Suivez-moi: le général de
Boisdeffre va venir, puisqu'on est allé expressément le chercher. Dès
les premiers mots, Labori va l'acculer à une impasse. Il ne pourra pas
refuser de verser la pièce aux débats.
Ceci fait, on la discutera, et elle ne résistera pas longtemps à un
examen approfondi. Alors l'État-Major, convaincu d'avoir apporté un
faux à la barre, c'est le revirement immédiat de l'opinion! C'est la
révision avant trois mois!
Il parle avec des gestes rapides, d'un ton incisif. Son œil rayonne
d'insolence orgueilleuse. Tout son être palpite d'espoir.
LUCE (gagné par cet entrain).--Peut-être.
BAROIS (avec un grand rire clair).--Non, non, ne dites pas: peut-être.
Cette fois, je suis certain que nous la tenons!
ZOEGER (cynique, à Barois).--Et si le général de Boisdeffre trouve un
biais? Ce ne serait pas la première fois...
BAROIS.--Après ce qui s'est passé? Ce n'est plus possible... Vous avez
bien vu que le général Gonse a couvert le général de Pellieux.!
WOLDSMUTH (qui s'était échappé à la suspension d'audience, et qui se
glisse de nouveau à sa place).--Voilà des nouvelles... L'audience va
reprendre. Le général de Boisdeffre vient d'arriver en voiture!
BAROIS.--Vous l'avez vu?
WOLDSMUTH.--Comme je vous vois. Il est en civil. Un huissier
l'attendait sur les marches. Il est entré directement dans la salle des
témoins.
JULIA (battant des mains, à Barois).--Vous voyez!
BAROIS (triomphant).--Cette fois, mes amis, pas de reculade possible!
C'est la lutte ouverte, et, pour nous, la victoire!
* * * * *
Retour tumultueux des auditeurs et des avocats qui avaient quitté la
salle.
La Cour, au milieu du brouhaha, fait sa rentrée; les magistrats, les
jurés, s'installent.
Les accusés sont introduits.
Labori gagne allègrement son banc, et reste un instant debout, un
poing sur la hanche, penché vers Zola qui lui parle en souriant.
Le silence se fait de lui-même.
Les nerfs sont tendus jusqu'à l'exaspération. On sent que cette fois
c'est vraiment la bataille décisive.
Le Président se lève.