(Puis, rapidement, sans se rasseoir.) «En l'absence de M. le général de
Boisdeffre, la Cour remet la suite de l'affaire à demain.»
(Un temps.) «L'audience est levée.»
D'abord une incompréhension totale: un instant de stupeur dont la Cour
profite pour s'éclipser dignement.
Les jurés n'ont pas bougé. Zola s'est retourné, surpris, vers Labori
qui reste adossé à son siège, figé dans une attitude vainement
menaçante.
Enfin, tout le monde comprend: la bataille est ajournée, la bataille
n'aura pas lieu...
Un hurlement de déception, signal d'un indescriptible désordre. Le
public, debout, tape des pieds, hue, siffle, vocifère.
Puis, lorsque le prétoire est vide, il se rue frénétiquement vers les
portes.
En quelques minutes la sortie est bouchée; des femmes, pressées dans
la cohue, s'évanouissent; les visages sont en sueur; les yeux hagards:
une véritable scène de panique.
Le _Semeur_ est resté à sa place, consterné.
JULIA.--Les lâches!
ZOEGER.--Parbleu! Ils veulent attendre les ordres!
LUCE (tristement, à Barois).--Vous voyez? Ils sont les plus forts...
BAROIS (au comble de la rage).--Oh, mais cette fois, ça ne se passera
pas sans scandale! Je tiens mon article de demain. C'est trop de
cynisme, à la fin! Qui berne-t-on? Quand la Chambre s'émeut, quand elle
force les Ministres responsables à s'expliquer ouvertement, pour de
bon, on lui répond: «Pas ici. Allez au Palais de Justice, vous saurez
tout.»--Et puis, au Palais, toutes les fois qu'on veut remuer le fond
de ces débats obscurs, toutes les fois que la vérité monte péniblement
jusqu'à la surface et semble vouloir sortir enfin, on la repousse du
pied, on la renfonce dans son marécage: «La question ne sera pas posée!»
Ah, non! il faut que ça finisse! il faut que le pays comprenne à quel
point on se fout de lui!
Sourde rumeur venue du vestibule.
WOLDSMUTH.--Il va y avoir du grabuge. Courons-y!
CRESTEIL.--Par où passer?
BAROIS.--Par là! (A Julia.) Suivez-moi...
ZOEGER (enjambant les gradins).--Non, par là...
BAROIS (criant).--Rendez-vous autour de Zola, comme hier!
Ils s'échappent comme ils peuvent de la salle des assises.
* * * * *
Un tumulte révolutionnaire ébranle les voûtes du Palais et se prolonge
dans les galeries sonores, mal éclairées, grouillantes de monde.
Des gardes municipaux, en file, l'œil effaré, s'efforcent en vain de
maintenir leur ligne de barrage. Des bandes se poussent, se heurtent,
s'entremêlent dans la pénombre.
Mille cris se croisent:
--Misérables! Brigands! Traîtres!
--Vive Pellieux!
--Vive l'Armée!
--A bas les juifs!
* * * * *
Au moment où Barois et Luce rejoignent le groupe de Zola et de ses
défenseurs, un remous, venu de loin, rompant le cordon de police, les
écrase contre le mur.
Barois essaye de protéger Julia.
Portal, qui connaît les aîtres, ouvre précipitamment la porte d'un
vestiaire. Zola et ses fidèles s'y engouffrent.
Zola est adossé à un pilastre, nu-tête, très pâle, sans lorgnon, les
paupières à demi plissées sur ses yeux fureteurs de myope, les lèvres
serrées. Ses regards vont et viennent. Il aperçoit Luce, puis Barois,
et leur tend la main, brusquement, sans un mot.
Enfin les agents ont fait une trouée.
Le Préfet de police apparaît, dirigeant en personne le service d'ordre.
La petite phalange repart. Zoeger, Harbaroux, Woldsmuth, Cresteil,
viennent se joindre à eux.
Par un détour, sous la conduite du Préfet, ils atteignent le grand
escalier du boulevard du Palais.
Une foule compacte a envahi la Cour et les rues: tout le quartier,
jusqu'aux murs de l'Hôtel-Dieu, appartient aux manifestants: mouvante
masse grise dans cette fin de journée d'hiver, que les réverbères
pointillent déjà de halos jaunes.
Des cris, des huées, des injures inintelligibles, coupées de sifflets
stridents. Une clameur ininterrompue, que martèle comme un refrain: «A
mort!... A mort!...»
Au seuil des marches, Zola, les traits crispés, se penche vers les
siens.
ZOLA.--Les cannibales...
Puis, le cœur défaillant, mais d'un pied ferme, il descend les degrés,
appuyé sur le bras d'un ami.
Un espace libre a pu être ménagé au bas du perron: sa voiture attend,
encadrée de gardes à cheval.
Il veut se retourner, serrer quelques mains. Mais les hurlements
redoublent...
--A l'eau!... A mort le traître!.. A la Seine!...
--Mort à Zola!
Le Préfet de police, très nerveux, hâte le départ.
L'attelage démarre, au petit trot.
Des projectiles s'abattent, pulvérisant les vitres des portières.
Des cris âpres, sanguinaires, poursuivent, comme une meute qu'on lance
à la curée, le landeau qui disparaît dans le crépuscule.
LUCE (la gorge serrée, à Barois).--Un peu de sang frais, et ce serait
le massacre...
Le commandant Esterhazy paraît, suivi d'un général; on les acclame
jusqu'à leur voiture.
Bientôt le cordon des agents est rompu. Barois essaye d'entraîner
Julia et Luce; mais la foule est dense.
Les amis de Zola sont reconnus et conspués.
--Reinach!... Luce!.. Bruneau!... Mort aux traîtres!... Vive
l'Armée!...
Des bandes sillonnent comme des courants, le flot des curieux monômes
d'étudiants, files de malandrins, conduits par des jeunes gens du
Faubourg.
Sur tous les chapeaux, en exergue, comme un numéro de conscrit,
s'étale une feuille qu'on distribue par milliers dans les rues: