A Auteuil.
Huit heures du matin.
Une vaste bâtisse, au fond d'un jardin blanc de givre, où s'ébrouent
une demi-douzaine d'enfants.
LUCE (apparaissant sur le perron).--Allons, mes petits... Il est
l'heure... Au travail!
Une galopade joyeuse. Les deux aînés,--une fillette de treize ans, un
gamin de douze,--arrivent les premiers. Leur essoufflement, dans l'air
froid, les enveloppe de buée. Les autres rejoignent, un à un, jusqu'à
la dernière de la bande, une petite fille de six ans.
Le poêle de la salle à manger ronfle. Sur la grande table cirée
s'alignent les encriers, les sous-mains, des livres de classe.
Debout à la porte de son cabinet, le père regarde.
Ils s'entr'aident gentiment, sans tapage, en liberté.
Puis le silence s'établit tout seul.
* * * * *
Luce, traversant la pièce, monte au premier étage.
Une chambre d'enfant. Les rideaux tirés.
Au chevet du lit, une femme, encore jeune, assise.
Luce l'interroge du regard. Elle fait signe que la petite vient de
s'endormir.
Quelques secondes passent.
La mère tressaille: un coup de timbre... Le docteur?
Luce est allé jusqu'à la porte.
LA FEMME DE CHAMBRE.--Un jeune homme à qui Monsieur a donné
rendez-vous... Monsieur Barois...
Barois est seul, dans le cabinet de Luce.
Une pièce sans draperies; un bureau encombré de revues étrangères, de
volumes neufs, de lettres. Aux murs, des reproductions, des plans, des
cartes; deux panneaux couverts de livres.
Chaque bruit du monde a son écho là.
Entrée de Luce.
Marc-Élie Luce: de petite taille. Une tête forte, mal proportionnée au
corps.
Deux yeux clairs, étrangement enfoncés entre un front immense et
une barbe en éventail: les yeux sont d'un gris fin, caressants et
limpides; le front, dégarni, très large, bombé, surplombe le masque,
accapare le crâne; la barbe est épaisse, d'un blond qui commence à
blanchir.
Quarante-sept ans.
Fils d'un pasteur sans église. A commencé ses études de théologie,
mais les a interrompues, faute de vocation, et parce qu'il ne pouvait
accepter aucun credo confessionnel. En a seulement gardé le goût
fervent des questions morales.
A publié, très jeune, cinq gros volumes: «Le passé et l'avenir de la
croyance», œuvre considérable, qui lui a fait attribuer une chaire
d'histoire religieuse au Collège de France.
S'est fait connaître à Auteuil par son dévouement à l'Université
populaire qu'il y avait créée, et aux œuvres sociales de
l'arrondissement. S'est laissé porté au Conseil Général, puis au
Sénat, où il est parmi les plus jeunes: ne s'est affilié à aucun
parti; revendiqué à tour de rôle, par tous ceux qui veulent assurer le
triomphe de quelque noble pensée.
A fait paraître, successivement: «Les régions supérieures du
socialisme». «Le sens de la vie» et «Le sens de la mort».
Il s'avance vers Barois et lui tend la main, avec une cordialité
simple et imposante.
BAROIS.--Votre lettre nous a infiniment touchés, Monsieur, et je suis
le porte-parole de tous...
LUCE (interrompant sans façon).--Asseyez-vous; je suis très content de
faire votre connaissance.
Un parler gras, pesant, où perce l'origine franc-comtoise.
LUCE.--J'ai lu votre _Semeur_. (Il sourit en regardant Barois bien
en face, sans fausse modestie). C'est très dangereux de recevoir les
éloges de plus jeunes que soi: on y est trop sensible...
Un temps.
Il a pris sur son bureau le premier numéro, et le feuillète en parlant.
LUCE.--Un bien beau sous-titre: «Pour la culture des qualités
humaines»...!
Il est assis, les jambes entr'ouvertes, les coudes sur les genoux, le
_Semeur_ entre les mains.
Barois contemple ce front, dur et comme gonflé, familièrement penché
sur leur œuvre naissante... Orgueil.
Luce parcourt encore une fois la brochure, et s'arrête aux notes qu'il
a crayonnées en marge. Il semble réfléchir, soupeser les feuillets...
Il se redresse enfin, regarde Barois et remet le _Semeur_ sur la table.
LUCE (simplement).--Disposez de moi, je suis avec vous.
L'accent alourdit encore la gravité de ce pacte.
Barois se tait, pris au dépourvu, très troublé. Il répugne à formuler
un remercîment banal.
Ils se dévisagent: long regard ému...
BAROIS (après un court silence).--Ah! si mes camarades avaient pu
entendre ces mots-là, et le timbre de votre voix!
LUCE (souriant).--Quel âge avez-vous?
BAROIS.--Trente-deux ans.
Luce l'examine avec ce sourire intéressé et sans ironie qu'il promène
à travers le monde: une sorte d'étonnement enfantin, une curiosité
amoureuse des choses, et pour laquelle tout est inédit et admirable.
Un temps.
LUCE.--Oui, vous avez raison. Il manquait un organe comme votre
_Semeur_. Mais vous assumez un rôle énorme...
BAROIS.--Pourquoi?
LUCE.--Justement parce que vous serez les seuls à aborder les
véritables problèmes contemporains. Vous serez très lus: lourde
tâche... Songez que chacune de vos paroles aura une répercussion et que
cette répercussion ne vous appartiendra pas, que vous ne pourrez pas la
diriger... Bien plus, que vous l'ignorerez le plus souvent!
(Comme à lui-même.) Ah, on écrit toujours trop vite. Semer, semer... Il
faut trier, analyser minutieusement ses graines, pour être à peu près
sûr de ne lancer que les bonnes...
BAROIS (fièrement).--Cette responsabilité-là, nous l'avons pesée et
acceptée.
LUCE (sans répondre).--Vos amis ont le même âge que vous?
BAROIS.--A peu près.
LUCE (maniant la revue).--Quel est ce Breil-Zoeger? Est-ce un parent du
sculpteur?
BAROIS.--Son fils.
LUCE.--Ah! Mon père connaissait le sien; c'était un des familiers de
Renan... Votre ami ne fait pas de sculpture?
BAROIS.--Non. Il est agrégé de philosophie. Nous avons travaillé
l'agrégation de sciences, ensemble.
LUCE.--Son «Introduction à une philosophie positive» révèle un
tempérament très personnel.
(Avec sévérité.) Mais c'est d'un sectaire.
Mouvement de Barois.
Luce relève le front, et considère Barois, presque affectueusement.
LUCE.--Vous permettez que je vous dise toute ma pensée?
BAROIS.--Je vous en prie.
LUCE.--Je voudrais étendre le reproche à tout votre groupe... (Avec
douceur.) A vous, en particulier.
BAROIS.--Comment cela?
LUCE.--Vous avez pris, dès le premier numéro, une attitude très
franche, très courageuse,--mais un peu jacobine...
BAROIS.--Une attitude combattive.
LUCE.--Elle me plairait sans réserves si elle n'était que combattive.
Mais elle est ... agressive. N'est-ce pas vrai?
BAROIS.--Nous sommes tous ardents, convaincus, prêts à lutter pour
nos idées. Il ne me déplait pas de montrer quelque intransigeance...
(Luce se taisant, il continue.) Je crois qu'une doctrine puissante et
jeune, est, par nature, intolérante: une conviction qui commence par
admettre la légitimité d'une conviction adverse, se condamne à n'être
pas agissante, elle est sans force, sans efficacité.
LUCE (fermement).--Pourtant c'est l'esprit de tolérance qu'il faut
essayer d'établir entre les hommes: nous avons tous le droit d'être ce
que nous sommes, sans que notre voisin puisse nous l'interdire, au nom
de ses principes personnels!
BAROIS (involontairement brusque).--Oui, la tolérance, la liberté
pour tous, c'est parfait,--en principe... Mais voyez où conduit le
scepticisme souriant des dilettantes? Est-ce que l'Église serait encore
ce qu'elle est dans notre société moderne, si...
LUCE (vivement).--Vous savez si je suis hostile à l'esprit clérical!
Je suis né en 48, au milieu de décembre; et j'ai toujours eu plaisir
à penser que j'avais été conçu en pleine effervescence libérale.
J'abhorre toutes les soutanes et toutes les fausses enseignes, quelles
qu'elles soient. Eh bien, pourtant, ce qui m'écarte des églises, bien
plus que leurs erreurs, c'est leur intolérance. (Un temps. Posément.)
Non, je ne serai jamais partisan d'opposer le mal au mal. Il suffit de
réclamer pour tous la liberté de la pensée, et d'en donner l'exemple.
Voyez l'église catholique: elle a eu des siècles de domination; et
cependant, pour ébranler ce pouvoir colossal, il a suffi que ses
adversaires eussent à leur tour acquis le droit de proclamer ce qu'ils
pensaient!
Barois écoute; mais, visiblement, ce silence attentif lui pèse.
LUCE (conciliant).--Que l'erreur reste libre, mais que la vérité soit
libre aussi; voilà tout. Et ne nous préoccupons pas trop des suites. La
vérité sera toujours victorieuse, à son heure...
(Après un temps.) Ne le croyez-vous pas?
BAROIS.--Ah, parbleu, je sais bien que, dans l'absolu, vous avez
raison! Mais nous ne sommes pas maîtres de certains sentiments qui nous
trahissent...
Un instant de silence.
Luce semble attendre une explication.
BAROIS (presque violemment).--Je le sais bien, que je ne suis pas
tolérant! Je ne le suis plus!
(Baissant la voix.) Il faut savoir ce que j'ai souffert, pour me
comprendre...
Un esprit affranchi, qui se trouve obligé de vivre dans l'intimité de
personnes pieuses,--qui se voit, chaque jour, plus étroitement enserré
dans ce tissu élastique et si résistant de la foi catholique,--qui
sent, à propos de tout, la religion _s'infiltrer_ dans sa vie, pénétrer
ceux qui l'entourent, _modeler le cœur et l'âme des siens_, laisser
partout son empreinte et sa direction! Celui-là, oui, il a le droit de
parler de tolérance! Non pas celui qui a quelques concessions à faire,
par affection; mais _celui dont la vie quotidienne n'est qu'une seule
concession ininterrompue!_
Celui-là,--il a le droit de parler de tolérance!...
(Il se contient, lève les yeux vers Luce, et sourit péniblement.) Et
alors, il en parle, Monsieur, comme on parle de la Vertu parfaite,
comme on parle d'un idéal qui n'est pas humainement réalisable!
LUCE (après un instant de silence, avec douceur).--Vous ne vivez pas
seul?
Le visage énergique de Barois, crispé par les souvenirs, s'illumine
d'un coup; son regard s'attendrit.
BAROIS.--Si, maintenant, je suis libre! (Souriant.) Mais depuis trop
peu de temps encore, pour être redevenu tolérant...
(Pause.) Excusez-moi d'avoir pris cette discussion trop à cœur...
LUCE.--C'est moi qui, sans le savoir, ai ranimé de tristes émotions...
Échange de regards affectueux.
BAROIS (spontanément).--Ça me fait du bien. J'ai besoin de conseils...
Il y a beaucoup plus de quinze années entre nous, Monsieur... Vous
_vivez_, vous, depuis vingt-cinq ans. Moi, je viens seulement de
rompre, après des sursauts douloureux, toutes mes chaînes... Toutes!
(Son geste cassant scinde sa vie en deux: là, le passé; ici, l'avenir.
Il étend la main.) Alors, vous comprenez, j'ai devant moi une vie toute
neuve, qui me paraît immense à donner le vertige... Ma première pensée,
en fondant cette revue, a été de me rapprocher de vous, comme du seul
point de repère que j'aperçoive à l'horizon.
LUCE (hésitant).--Je ne pourrai vous donner que ma propre expérience...
(Il sourit, et montre du doigt les cartes de géographie pendues aux
murailles.) J'ai toujours pensé que la vie était comme une de ces
cartes des pays que je ne connais pas: pour se diriger, il suffit de
s'appliquer à la lire... L'attention, l'ordre dans les pensées, la
mesure, la persévérance... Voilà tout, c'est très simple.
(Reprenant sur son bureau le numéro du _Semeur_.) Vous êtes très
bien parti, vous avez beaucoup d'atouts en main. Vous êtes entouré
d'intelligences aigües et originales. Tout cela est très bien...
(Réfléchissant.) Si j'avais un conseil à vous donner, pourtant, ce
serait celui-ci: ne vous laissez pas trop influencer par les autres...
Oui, c'est quelquefois le danger de ces groupements. Il y faut une
conscience commune, c'est évident; vous l'avez: un même élan vous a
rassemblés et lancés en avant. Mais ne jetez pas votre personnalité
dans le creuset commun. Conservez-vous à vous-même, obstinément; ne
cultivez en vous que ce qui vous est propre.
Nous avons tous une faculté particulière, un don si vous voulez, par
lequel nous resterons toujours absolument distincts des autres êtres.
C'est ce don-là qu'il faut arriver à trouver en soi et à exalter, à
l'exclusion du reste.
BAROIS.--Mais n'est-ce pas se restreindre? Ne faut-il pas, au
contraire, essayer de sortir de soi, le plus possible?
LUCE.--Je ne crois pas...
LA FEMME DE CHAMBRE (entr'ouvrant la porte).--Madame fait prévenir
monsieur que le docteur est là.
LUCE.--Bien.
(A Barois.) J'estime qu'il faut _rester le même_, avec
acharnement,--mais _grandir_! Tendre à devenir l'exemplaire le plus
parfait du type spécial d'humanité que l'on représente.
BAROIS (se levant).--Mais ne faut-il pas agir, parler, écrire,
manifester sa force?
LUCE.--Oh, une personnalité vigoureuse s'exprime toujours... Ne vous
illusionnez pas sur l'utilité de la production quand même. Est-ce
qu'une belle vie ne vaut pas une belle œuvre? J'ai cru aussi qu'il
fallait besogner. Peu à peu j'ai changé d'avis...
Il accompagne Barois vers la porte. En passant près de la fenêtre, il
écarte le rideau de percale blanche.
LUCE.--Tenez, dans mon jardin, c'est la même chose: il faut soigner la
sève, l'enrichir d'année en année: et alors, si l'arbre doit porter des
fruits, vous les voyez se multiplier d'eux-mêmes...
Ils traversent la salle à manger.
Les petites têtes, penchées sur les devoirs, se redressent, curieuses.
LUCE (enveloppant la table d'un vaste regard).--Mes enfants...
Barois s'incline en souriant.
LUCE (devinant sa pensée).--Oui, c'est beaucoup... Et j'en ai deux
autres encore... Il y a des jours où j'aperçois tous ces yeux-là fixés
sur moi, et j'en suis épouvanté... (Secouant la tête.) Il faut s'en
remettre à la logique de la vie, qui doit être juste.
(Il s'est approché de la table.) Celle-là, c'est mon aînée, une grande
fille déjà... Celui-là, Monsieur Barois, c'est un mathématicien...
(Il passe amoureusement sa main sur ces têtes de cheveux fins, et se
retourne tout-à-coup vers Barois.)--C'est si beau, la vie...