CRESTEIL, BAROIS, ROLL (ensemble).--... «et annonce ce que tu vois!»

Ils se regardent: à peine un sourire de respect humain, qui voile une

sincérité touchante.

ZOEGER (posément, sur un ton qui rappelle à l'ordre).--Il faut qu'avant

six mois notre revue soit devenue l'alliée de tous les groupes isolés,

s'occupant de philosophie positive ou de sociologie...

HARBAROUX (qui fume en grimaçant, la tête de biais, les yeux

clignotants).--... de sociologie _pratique_.

BAROIS.--Naturellement.

PORTAL.--Il y a plus d'efforts individuels qu'on ne croit...

ZOEGER.--Il s'agit de les centraliser.

PORTAL.--... Tous les organisateurs de ligues sociales, d'unions

morales, d'universités populaires...

CRESTEIL.--... tous les croyants sans église...

WOLDSMUTH (timidement).--... les pacifistes...

BAROIS.--En un mot, tous les généreux. Voilà notre clientèle.

(S'enflammant.) Il y a vraiment un grand rôle à jouer. Coordonner ces

forces qui souvent se perdent, les canaliser dans la même direction. Un

beau programme!

ZOEGER.--Nous devons le réaliser, simplement, par la diffusion de notre

pensée.

BAROIS.--Et par l'exemple d'une sincérité absolue.

PORTAL (souriant).--Ça, c'est quelquefois dangereux...

BAROIS.--Oh que non! Je crois à la contagion de la franchise...

Examiner tous les problèmes, ouvertement.

Ainsi, pour ma part, je pense, avec les réactionnaires, que nous

traversons une crise morale. Eh bien, je suis résolu à l'avouer tout de

suite. Je suis prêt à reconnaître que la morale a chancelé. C'est un

fait. Je l'attribue, pour la masse, à l'anémie générale des croyances

religieuses,--et pour nous, à la défaveur, au discrédit des principes

abstraits que jadis nos professeurs de métaphysique nous offraient

arbitrairement comme autant d'axiomes.

(A Zoeger). Tu sais, ce que nous disions l'autre jour...

PORTAL.--Mais cet aveu n'a d'intérêt que si vous proposez un remède.

BAROIS.--Ça, c'est autre chose... Cependant on peut déjà proposer

certains palliatifs.

ZOEGER.--Mieux que ça. On peut montrer que, dès maintenant, il n'est

pas impossible de concevoir une direction morale positive.

PORTAL.--Basée sur?

ZOEGER.--Mais, d'une part, sur l'état actuel de la science, et, d'autre

part, sur l'évidence, déjà bien établie, de certaines lois de la vie...

PORTAL.--Lois bien vagues encore, et d'une application éthique

difficile!

ZOEGER (qui n'aime pas à être contredit).--Pardon, mon cher, pas si

vagues. Nous les préciserons, en les classant: d'abord, conservation

et développement de l'individu; ensuite, adaptation de l'individu à

l'existence collective, qui lui est essentielle.

HARBAROUX (approuvant).--Double devoir, auquel il faut consentir...

ZOEGER.--... L'homme oscillant entre ces deux pôles, et trouvant dans

ce va-et-vient, son équilibre moral.

BAROIS.--Oui, c'est là certainement qu'est le ralliement, l'unité

morale de l'avenir...

Cresteil s'avance, le front hautain, les bras soulevés: un mouvement

d'expansion, naturelle et charmante.

CRESTEIL.--Ah, mes amis, quand je vous entends parler comme ce soir, je

me dis que si nous arrivons à faire comprendre, non seulement ce que

nous _voulons_, mais surtout ce que nous _valons_...

Portal sourit.

... Oui, parfaitement: si nous faisons bien connaître la _qualité

morale_ de notre élan, nous attirerons infailliblement à nous, en

quelques mois, tous les chercheurs solitaires... tous ceux qui ont

quelque chose là! (Il frappe son thorax osseux).

BAROIS (dont la flamme intérieure se traduit trop volontiers par un

transport oratoire).--Et nous y arriverons, en exaltant la dignité de

chacun! En contribuant à restituer leur sens plein à quelques mots

français, comme _droiture_ et _probité_, que nous avons laissé se

décolorer dans le magasin des accessoires romantiques! En affirmant,

dans tous les domaines, les droits de la pensée libre!

Regards et sourires qui s'étreignent. Effusion générale.

Puis détente.

Barois emplit les verres de bière fraîche; l'aigreur fermentée se mêle

à la fumée des cigarettes.

PORTAL (reposant son verre. Avec bonne humeur).--Et le titre?

BAROIS.--Mais il est décidé. Nous nous sommes ranges à la proposition

de Cresteil: LE SEMEUR.

(Souriant vers Cresteil.) L'image n'est peut-être pas très neuve...

CRESTEIL.--Merci.

BAROIS.--Mais elle est simple, et répond bien à notre attitude.

ZOEGER.--Est-ce que Barois vous a communiqué la pensée qu'il a eue pour

le premier numéro?

BAROIS.--Non, pas encore. Un projet, qui, je l'avoue, me tient fort au

cœur... J'espère que vous y souscrirez tous, comme Breil-Zoeger.

Voici: Je voudrais consacrer nos premières pages à la glorification de

l'un de nos aînés...

PLUSIEURS VOIX.--Qui? Luce?

BAROIS.--Luce.

CRESTEIL.--Ah, parfait!

BAROIS.--Attendez. J'y verrais plusieurs avantages. D'abord, ce serait

manifester, par un choix significatif, quel est notre point de vue, et

auquel de nos contemporains nous tendons délibérément la main. Puis, du

même coup, nous affirmerions que nous ne sommes pas des démolisseurs

systématiques ni des utopistes impuissants, puisque notre idéal a

trouvé dans la réalité une sorte d'incarnation, puisqu'il en existe, à

côté de nous, un vivant exemple.

PORTAL.--Je vous comprends. Mais n'aurons-nous pas l'air d'acheter pour

nos débuts un patronage illustre?

CRESTEIL (vivement).--La personnalité de Luce est à l'abri de...

BAROIS.--Ecoutez, Portal, vraiment, si les mots désuets que j'employais

tout à l'heure, droiture, propreté morale, dignité personnelle, ont

jamais été applicables à quelqu'un, c'est bien à Luce! Et puis, il

n'est pas question de lui demander un mot d'introduction auprès du

public ni une signature à mettre en vedette. Il s'agit de lui rendre un

hommage spontané et collectif. Je propose même qu'il ne soit averti de

rien.

PORTAL.--C'est tout différent.

BAROIS.--Aucun de nous ne le connaît directement. Nous ne savons de lui

que ses livres, ses actes, sa vie publique. De plus, c'est un isolé: en

philosophie, il ne se rattache à aucun système; en politique, au Sénat,

il n'a adopté aucun groupement. L'honneur que nous voulons lui faire,

n'atteindra donc que lui seul, l'homme qu'il est.

N'oublions pas que nous lui devons tous une part importante de notre

formation morale. J'ai pensé qu'au moment de nous jeter à notre

tour dans la lutte, nous lui devions ce geste de gratitude.--Vous

m'approuvez, Cresteil?

CRESTEIL (souriant à un souvenir).--Entièrement... Et j'ai bien envie

de rappeler un détail personnel... C'est Luce, qui, à l'improviste, a

présidé la distribution des prix, à la fin de ma rhétorique. Il y a une

douzaine d'années; il venait d'être nommé ... je ne sais plus quoi...

BAROIS.--Suppléant au Collège de France, sans doute.

CRESTEIL.--Je le vois encore, sur l'estrade, au milieu des vieux

professeurs, lui très jeune, à peine de quinze ans notre aîné... Un

visage d'une ardeur, et en même temps d'une gravité inoubliables. Il

s'est mis à parler, très familièrement, sans élever la voix, mais avec

une autorité extraordinaire. En quelques minutes, il a su présenter en

raccourci une vision si claire de l'homme, de la vie de l'univers; et

le sujet coïncidait si heureusement avec mes préoccupations du moment,

que j'y ai trouvé, je crois bien, l'orientation de mon existence.

Deux mois après, j'entrais en philosophie, mis d'avance en garde contre

le spiritualisme universitaire.

ZOEGER (ricanant).--Celui que Coulangheon appelait: «une espèce de

folie des grandeurs...»

CRESTEIL.--J'étais sauvé...

Un silence.

BAROIS.--Donc, c'est convenu. Notre premier fascicule débutera par un

«Hommage à Marc-Elie Luce», qui sera signé: _Le Semeur_.

HARBAROUX (à Roll).--Aurons-nous le premier numéro pour janvier?

ROLL.--Cinq semaines? Hum... Il faudra que j'aie vos articles avant le

10.

BAROIS.--Ce n'est pas impossible... Nous avons certainement tous

quelque chose de prêt. (Se tournant vers Zoeger.) N'est-ce pas?

ZOEGER.--Moi, je n'ai pas rédigé, mais j'ai tous mes matériaux.

PORTAL.--Sur?

Zoeger dévisage Portal; il hésite à répondre. Son œil froid passe la

revue des physionomies, curieusement attentives.

Alors il desserre les lèvres.

ZOEGER.--Voici.

Sa voix lente, privée d'accent, paraîtrait molle, sans une résonnance

finale qui déconcerte, une sécheresse tranchante comme un couperet qui

tombe.

ZOEGER.--Je crois qu'il est utile, pour un premier numéro, que nos

études soient délibérément tendancieuses, qu'elles affirment nettement

notre tour d'esprit..

Regard circulaire qui s'assure l'approbation de tous.

ZOEGER.--Pour moi, j'ai donc l'intention de donner un article qui

prépare en quelque sorte les suivants. Je me contenterai de développer

cette idée générale: que,--notre seul point de départ logique pour

étudier l'homme étant le milieu vital où il évolue,--la philosophie

moderne, la seule qui puisse renouveler le domaine philosophique, doit

être biologique, doit être une philosophie à notre niveau, au plan

que l'homme occupe dans la nature; qu'en outre, cette philosophie a

l'avantage d'être à cycle ouvert, puisqu'elle émane spontanément de

l'état actuel des sciences; et que, nourrissant ses raisonnements des

seuls faits contrôlables, elle est nécessairement alimentée par le

progrès scientifique, et amenée à se transformer avec lui.

PORTAL.--Voilà qui écartera tout de suite de notre revue les neuf

dixièmes des métaphysiciens...

ZOEGER (incisif).--C'est ce qu'il faut.

HARBAROUX (saisissant l'occasion).--Ce serait une bonne chose que

chacun de nous puisse ainsi donner, dès aujourd'hui, un aperçu de ses

projets... Notre premier fascicule se trouverait à peu près constitué

dès ce soir. Est-ce ton avis, Barois?

BAROIS (depuis un instant soucieux).--Mais oui.

HARBAROUX (spontanément).--Moi, j'ai une trentaine de pages sur le

mouvement des Communes au XIIe siècle, et son analogie avec

les troubles sociaux de ces cinquante dernières années.

Et vous, Cresteil?

Cresteil vient s'adosser à la cheminée, dans une pose un peu

prétentieuse; mais dès qu'il parle, sa voix passionnée, son regard

lumineux, ses gestes violents, forcent l'attention.

CRESTEIL.--Je voudrais reprendre la question de «l'art pour l'art»...

Vous savez, à propos du récent manifeste de Tolstoï. Montrer qu'elle

est généralement mal posée; revendiquer avant tout, pour l'artiste, le

droit--le devoir--de ne se préoccuper de rien autre, lorsqu'il secrète,

que de faire beau: car c'est l'émotion désintéressée qui crée. Mais je

me hâterais de concilier les uns et les autres, en prouvant que l'utile

est infailliblement la conséquence du mobile esthétique. L'artiste n'a

pas à prévoir, en travaillant, ce qui pourra résulter _socialement_ de

son œuvre.

ZOEGER (très attentif).--Pas plus que le savant.

CRESTEIL.--Pas plus que le savant. Ils ont à atteindre, l'un la

beauté, l'autre la vérité: deux faces d'un même but. Aux masses à

s'en accommoder ensuite... (De haut.) ... à y conformer leurs petites

combinaisons sociales...

ZOEGER.--C'est très juste.

BAROIS (à Cresteil).--Je pensais que vous vous réserviez la paraphrase

de votre citation de Lamennais?

CRESTEIL (souriant).--Non, je vous la laisse.

BAROIS (gaîment).--Je l'accepte.

J'y pensais, tout en vous écoutant. Je crois qu'il y a quelque chose à

en tirer: exposer pourquoi nous l'inscrivons ainsi en exergue, et en

quoi elle exprime si bien le caractère essentiel de notre tentative.

CRESTEIL.--Ce serait bien en place dans un premier numéro.

BAROIS (dont le regard s'avive).--N'est-ce pas?

PORTAL.--Quelle citation?

HARBAROUX (grincheux).--Vous n'étiez pas arrivé.

PORTAL.--Expliquez-nous votre idée, Barois.

ZOEGER.--Oui, explique-toi.

BAROIS (souriant à sa propre pensée, à mesure qu'il l'exprime).--Je

reprendrais mot à mot le texte:

«Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde...»

Quel est ce frisson? L'éternel mouvement de la pensée humaine, le

progrès...--Vous voyez le développement...--La gestation d'une œuvre

infinie, à laquelle s'agglomèrent chacun de nos efforts, chacune de nos

émotions réalisées... Et ce mouvement porte obscurément en lui toutes

les solutions que nous cherchons, toutes ces vérités de demain, qui

se dérobent encore à nos explorations, mais qui, à leur jour, comme

tombent les fruits mûrs, se dévoileront l'une après l'autre, devant

l'interrogation humaine!

CRESTEIL.--Oui, un hymne au progrès!

BAROIS (encouragé, se laissant définitivement aller à son

improvisation).--Et je dirais encore ceci: Il en est, parmi nous qui

sont doués d'une sorte de prescience, qui distinguent déjà ce que

d'autres n'aperçoivent pas encore. C'est à ceux-là que Lamennais crie:

«Fils de l'homme, monte sur les hauteurs et annonce ce que tu vois!» Et

je ferais un rapide tableau de notre vision de l'avenir... «Annonce ce

que tu vois...»

Je vois: l'extension monstrueuse des puissances de l'argent; toutes

les revendications les plus légitimes, écrasées et maintenues sous sa

tyrannie...

Je vois: l'ébranlement de la masse laborieuse, dont le tumulte

grandissant n'est que mal couvert par cette parade bruyante des partis

politiques, qui, jusqu'ici, réussit seule à capter l'attention...

Je vois: la poussée régulière d'une majorité humaine, brutale,

inculte, enivrée d'illusions, affamée de sécurité et de bonheur

matériel, contre une minorité aveugle, encore puissante par la force

des choses établies, mais dont la stabilité relative ne repose, en

fait, que sur le régime capitaliste. Donc: poussée générale contre

l'état capitaliste, c'est-à-dire contre l'organisation sociale de

tout le monde actuel,--car aujourd'hui il y a, en somme, unité de

régime dans tous les pays civilisés;--poussée formidable, dont

l'histoire n'enregistre pas de précédent, et qui ne peut pas ne pas

être victorieuse, parce qu'elle est la force nouvelle, le jet même de

la sève humaine, _l'élan actuel_ contre un monde fatigué, étiolé par

l'affinement!

ROLL (brusquement, la gorge serrée).--Bravo!

Sourires.

Barois s'est levé, grisé par le son et la cadence de ses paroles,

surexcité par les regards qui le tiennent en vedette: les jambes

écartées, le buste offert, le menton haut, son visage mâle frémissant

d'activité, un joyeux défi dans les yeux,--il vibre...

Ivresse d'orateur, qui lui manquait depuis des mois.

BAROIS.--Enfin, après cette vue d'ensemble, il faudrait terminer par un

coup d'œil sur les individus.

Que trouve-t-on en chacun de nous? Le désordre, l'incertitude.

L'amélioration matérielle a démesurément développé nos faiblesses, et

jamais encore elles ne se sont épanouies avec un pouvoir si dissolvant.

Une épouvante inavouée de l'inconnu, plane sur la plupart des êtres

cultivés: un combat se livre en chacun d'eux: toutes les forces vives

des âmes, se sont soulevées, consciemment ou non, contre la survivance

des impératifs mythologiques... Combat multiple, plus ou moins obscur,

mais universel, et qui rend intelligibles les excès du déséquilibre

social... Combat onéreux surtout, parce qu'il aboutit, dans tous les

domaines, à un sensible abaissement de la conscience individuelle et,

finalement, à une déperdition inquiétante d'énergie!...

(Il s'arrête, passe rapidement en revue les visages rayonnants, et

sourit.) Voilà.

Une seconde de vie intense... Et brusquement, sans raison apparente,

comme un fil trop tendu, son enthousiasme casse net.

Il s'assied, souriant, gêné, très las.

Quelques instants silencieux.

Il débouche une cannette, emplit les verres, et vide le sien d'un

trait.

Puis il se tourne vers Portal.

BAROIS (avec un entrain forcé).--Et vous, Portal, avez-vous pensé à

nous?

PORTAL (riant).--Ma foi, non! Faites votre premier numéro sans moi. Je

collaborerai au second.

CRESTEIL.--Lâcheur...

PORTAL.--Parole! Mon sujet n'est pas mûr, mais j'en ai un...

(Sourires.) Vous ne me croyez pas? Tenez, voilà mon idée... Ce n'est

pas exactement un article que je veux écrire... Des croquis, des notes,

sur les types que je vois tous les jours, sur ceux que je connais bien,

le Palais, les députés, les gens du monde... La moyenne, enfin...

CRESTEIL.--La sainte et irréductible moyenne!

PORTAL.--Oui; ceux qui sont «bien pensants», parce qu'ils ne peuvent

pas être «pensants» tout court... Ces légions d'êtres, relativement

instruits, policés par les usages comme des galets roulés... Ces êtres

qui, pour la plupart, occupent une place dans la société, souvent même

une fonction importante, et qui, cependant, vivent leur vie, à la façon

des bêtes de somme... (S'amusant, progressivement, du portrait qu'il

trace)... Qui s'en vont, devant eux, les yeux mi-clos entre leurs

œillères, n'ayant jamais réfléchi par eux-mêmes, n'ayant jamais eu la

hardiesse de réviser les vagues croyances qu'on leur a fait enfiler

avec leur première culotte... Et qui mourront, dociles et incertains,

n'ayant même pas eu conscience de leur incertitude, n'ayant rien aperçu

de ce qui domine la vie: l'instinct, l'amour, la mort...

ZOEGER (implacable).--Hâtez-vous de les caricaturer. Portal! Ils

encombrent, ceux-là, ils empoisonnent! Nous les charrierons vite hors

du chemin...

ROLL (sombre).--Ils se croyent à l'abri, comme des vers dans une

carcasse pourrie.

L'âpreté de leur ton contraste avec l'ironique bonhomie de Portal. Il

reste un peu inquiet d'avoir attisé cette haine.

HARBAROUX.--Ils sont condamnés. Regardez-les: de père en fils, on les

voit se débiliter, devenir de plus en plus amorphes, inexistants,

incapables de participer à quelqu'effort neuf!

Barois se jette brusquement dans la discussion.

BAROIS.--Oui, Harbaroux, quand vous les regardez de loin, quand vous

les croisez sur la route! Mais quand on a vécu au milieu d'eux, mes

amis, ah! comme leur existence confite est encore vivace! (Levant le

poing.) Et nuisible!

ZOEGER (avec un mauvais sourire).--Non. Ils ne sont pas si dangereux

que ça. Nous les avons exclus de tout, isolés, circonscrits. Dans les

incendies de forêts, on fait la part du feu: la fraction sacrifiée

continue à flamber; mais elle se consume sur elle-même, sans atteindre

le reste. C'est exactement la même chose.

BAROIS (lourdement).--Ah, il faut en _avoir été_ pour comprendre cette

masse immuable, cette puissance inerte qu'ils sont encore!

CRESTEIL.--C'est rudement vrai, ce que Barois dit là!

BAROIS.--Leurs nécropoles lézardées abriteront encore des générations

et des générations, avant que leur race ne disparaisse! Heureux, s'ils

n'arrivent pas à en sortir, pour ressaisir et aveugler une fois de plus

l'opinion... Sait-on jamais?

Un silence.

HARBAROUX (méthodique).--Ne pensez-vous pas qu'il faudrait noter nos

projets par écrit?

Pas de réponse; on ne semble pas avoir entendu.

Il est tard.

Aux généreux bouillonnements a succédé une vague somnolence; il plane

une impalpable tristesse, un relent aigre d'enthousiasme refroidi.

CRESTEIL.--Notre premier numéro va éclater comme une fanfare!

Sa voix, de plus en plus enrouée, a perdu son timbre triomphal; elle

sombre dans le silence, qui se referme sur elle, comme une eau morte.

ROLL (les yeux gonflés de fatigue).--Permettez-moi de me retirer...

L'atelier, demain, à sept heures...

HARBAROUX.--Vous savez, il va être deux heures... (A Cresteil.) Au

revoir.

CRESTEIL.--Mais nous partons tous...

Triste départ.

Barois, resté seul, ouvre la fenêtre, et s'accoude au bord de la nuit

glacée.

Dans l'escalier.

Descente silencieuse: Portal marche en tête, tenant un bougeoir. Tout

à coup, il se retourne, avec une gaîté de noctambule.

PORTAL.--Et Woldsmuth? on l'a oublié... Qu'est-ce qu'il va nous donner

d'intéressant, Woldsmuth?

Le monôme s'arrête, amusé. Les têtes se lèvent vers Woldsmuth, qui

ferme le cortège. Le flambeau remonte de main à main, jusqu'à lui.

Sa face d'épagneul frisé apparaît, posée sur la rampe, dans la

pénombre des étages supérieurs: au milieu des cheveux, des sourcils

et de la barbe en broussaille, ses yeux, vivants et doux, clignotent

derrière le lorgnon.

Il se tait.

Puis soudain, comme les autres semblent bien décidés à attendre,

son visage change; une brusque roseur paraît sur les pommettes, les

paupières se baissent, palpitent, et se relèvent sur un regard ardent

et pitoyable.

WOLDSMUTH (avec une fermeté inattendue).--Je recopierai simplement une

bien triste lettre que j'ai reçue de Russie... On a chassé six cents

familles juives qui habitaient un faubourg de Kiev. Pourquoi? Parce

qu'un enfant chrétien a été trouvé mort, et qu'on a accusé les Juifs de

l'avoir tué pour fabriquer des azimes...

Oui, là-bas, c'est ainsi...

Alors les Juifs ont été chassés, après un massacre... Et il y a

cent-vingt-six nouveaux-nés qui sont morts, parce que ceux qui avaient

des enfants jeunes à porter, allaient moins vite, et ils ont dû camper

deux nuits dans la neige...

Oui, là-bas, c'est ainsi... On ne le sait pas, en France...

Jean Barois · 第 71 / 165 题