«_Je sens des flots qui se soulèvent, je sens une aurore qui naît..._
_Mon cœur est comme un monde..._»
(IBSEN.)
I
En juin 1896.
Cinq heures du soir.
Une brasserie du boulevard Saint-Michel.
Rez-de-chaussée, vaste et sombre, style Heidelberg; tables massives,
escabeaux, vitraux armoriés. Un peuple bruyant d'étudiants et de
femmes.
A l'entresol, une pièce basse, réservée une fois par semaine au groupe
du _Semeur_.
Cresteil, Harbaroux et Breil-Zoeger sont attablés près d'une large
baie en demi-cercle, ouverte, au ras du parquet, sur le va-et-vient du
boulevard.
Entrée de Barois, une lourde serviette sous le bras.
Poignées de mains.
Barois s'assied, et tire des papiers de sa serviette.
BAROIS.--Portal n'est pas arrivé?
ZOEGER.--Pas vu.
BAROIS.--Ni Woldsmuth?
HARBAROUX.--Voilà plusieurs jours que je vais à la Bibliothèque
Nationale sans le rencontrer.
BAROIS.--Il m'a envoyé une dizaine de pages tout à fait curieuses, à
propos des «Lois sur l'instruction».
(Il tend un paquet à Cresteil.) Voici vos épreuves. C'est un peu serré,
mais nous avons tant de copie cette fois-ci...
(A Harbaroux.) Tiens...
HARBAROUX.--Merci. Quand les veux-tu?
BAROIS.--Roll les demande pour la fin de la semaine.
(A Breil-Zoeger.) Voici les tiennes. A ce propos, je voudrais te dire
un mot. (Aux autres.) Vous permettez?
Il se lève et emmène Breil-Zoeger au fond de la pièce.
BAROIS (baissant la voix; affectueusement).--C'est au sujet de ton
étude sur le «Déterminisme vital»... Excellent d'ailleurs; je crois
que tu n'as rien écrit de plus plein et de plus sobre. J'ai commis
l'indiscrétion d'en lire une partie à Luce, hier soir; j'avais tes
épreuves dans ma poche... Il a trouvé ça très fort.
ZOEGER (satisfait).--Tu lui as lu le passage sur Pasteur?
BAROIS.--Non. Et justement je voulais t'en parler avant que tu ne
fasses tes corrections...
Zoeger fronce les sourcils.
BAROIS (un peu gêné).--Franchement, je trouve cette page-là trop dure...
ZOEGER (avec un geste sec).--Je ne touche pas au savant; je m'occupe de
Pasteur métaphysicien.
BAROIS.--J'entends bien. Mais tu juges Pasteur comme tu jugerais l'un
de nos contemporains, un de ses élèves.
Je ne dis pas que sa conception philosophique de l'univers.. Mais
tu oublies trop que notre matérialisme scientifique, c'est à ce
spiritualiste impénitent que nous le devons!
ZOEGER (geste qui déblaye).--Je sais comme toi ce que nous lui
_devons_,--quoique cette façon de parler ne corresponde pour moi à
aucune reconnaissance sentimentale... (Un rire bref, qui dans cette
face jaune, montre des dents luisantes.)
Pasteur a cru devoir prendre publiquement une attitude métaphysique
bien accusée: nous avons le droit de la juger. Merci bien! On nous a
trop souvent opposé son discours de réception à l'Académie, pour que
nous ayons, à cet égard, le moindre scrupule!
BAROIS.--Pasteur avait une hérédité et une éducation qui l'ont
empêché d'aller,--comme nous ayons pu le faire depuis, et grâce à
lui--jusqu'aux conclusions philosophiques de ses découvertes. Il n'y
a pas à lui tenir rigueur de n'avoir plus été assez jeune pour se
transformer lui-même.
Il le regarde et attend quelques secondes. Zoeger se détourne sans
répondre.
BAROIS.--Tes premières pages sont injustes, Zoeger.
ZOEGER.--Tu subis l'influence de Luce.
BAROIS.--Je ne m'en défends pas.
ZOEGER.--Tant pis. Luce manque souvent de fermeté, et quelquefois de
pénétration, par manie de tolérance.
BAROIS.--Soit. (Un temps.) N'y pensons plus, tu es libre. (Souriant.)
Libre et responsable...
Il rejoint sa table et s'assied.
Le garçon apporte les consommations.
BAROIS.--Etes-vous sûrs que Portal viendra ce soir?
CRESTEIL.--Il me l'a dit.
ZOEGER.--Ne l'attendons pas.
BAROIS.--C'est que j'ai de bonnes nouvelles à vous annoncer, et
j'aurais voulu que le groupe fût au complet... Oui, mes amis, au point
de vue matériel, notre _Semeur_ continue à être en excellente voie. Je
viens d'achever nos comptes semestriels. (Soulevant un registre.) Ils
sont à votre disposition.
Nous avons débuté, il y a six mois, avec 38 abonnements. Nous en
avons 562 ce mois-ci. De plus, il s'est vendu, le mois dernier, 800
livraisons, tant à Paris, qu'en province. Et nos 1.500 numéros de juin
sont déjà épuisés.
CRESTEIL.--La collaboration de Luce nous a certainement été d'un solide
appui.
BAROIS.--C'est évident. Depuis le premier article qu'il nous a donné il
y a quatre mois, les abonnements ont exactement doublé. Le _Semeur_ de
juillet se tirera à 2.000. Je vous propose même de donne, à ce numéro
220 pages au lieu de 180.
ZOEGER.--Pourquoi?
BAROIS.--Voici. Les lettres reçues à propos de la revue augmentent dans
une proportion considérable. J'en ai eu près de 300 à lire ce mois-ci!
Je les ai classées, avec l'aide d'Harbaroux, selon les articles qui
les avaient inspirées, et je transmettrai à chacun de vous celles qui
le concernent. Vous verrez qu'il y en a beaucoup d'intéressantes. Je
crois qu'il conviendrait de leur faire une place dans la constitution
de nos numéros. Nous sommes sérieusement lus et discutés; ces lettres
en sont la preuve; il faut en être fiers et ne pas enfouir dans nos
tiroirs cette participation du public à notre effort. Je vous offre
donc de publier chaque mois la partie la plus significative de notre
correspondance, accompagnée, lorsqu'il y aura lieu... (Entrée de
Portal.) Bonjour... accompagnée d'une note rédigée par l'auteur de
l'article.
Portal, distrait et la figure sérieuse contre son habitude, serre la
main de Cresteil, de Barois, puis s'assied.
HARBAROUX.--Et moi, vous ne me dites pas bonjour?
PORTAL (se relevant).--Je vous demande pardon. (Il sourit à peine, et
se rassied.)
ZOEGER.--Nous ne vous espérions plus.
PORTAL (nerveux).--Oui, j'ai beaucoup à faire en ce moment. Je sors
seulement de la bibliothèque du Palais. (Il lève les yeux et surprend
des interrogations muettes.) Il y a peut-être du nouveau...
BAROIS.--u nouveau?
PORTAL.--Oui. J'ai entrevu ces jours-ci des choses ... pénibles. Je
vous raconterai. Une erreur judiciaire? On ne sait pas...
Ce serait assez grave...
Ils se taisent, intrigués.
PORTAL (baissant la voix).--Il s'agirait de Dreyfus...
CRESTEIL.--Dreyfus, innocent?
BAROIS.--C'est fou!
HARBAROUX.--Une plaisanterie, voyons!
PORTAL.--Je n'affirme rien. Je vous dis le peu que je sais; et
d'ailleurs, jusqu'ici, personne ne semble en savoir plus long que moi.
Mais on s'inquiète, on cherche... Il paraîtrait même que l'État-Major
fait une enquête. Fauquet-Talon s'en occupe activement: il m'a demandé
un rapport détaillé sur le procès d'il y a dix-huit mois.
Un silence.
ZOEGER (posément, à Portal).--Il peut se glisser une erreur dans les
jugements des tribunaux civils, qui fonctionnent tous les jours, pour
qui la justice est une espèce de besogne. Mais un conseil de guerre,
une réunion d'hommes choisis, qui ne sont pas des professionnels de la
justice, qui, par conséquent sont sur leur garde, qui nécessairement y
mettent une extrême circonspection...
BAROIS.--Et surtout pour une affaire de trahison, si importante...
C'est un canard.
CRESTEIL.--Ça? Je vais vous le dire: c'est un coup machiné par...
WOLDSMUTH (d'une voix émue, mais sans hésitation).--... par les Juifs?
CRESTEIL (froidement).--... par la famille de Dreyfus.
BAROIS.--Tiens, vous êtes donc là, Woldsmuth? Je ne vous avais pas vu
entrer.
HARBAROUX.--Ni moi.
ZOEGER.--Ni moi.
Poignées de mains.
PORTAL (à Woldsmuth).--Est-ce que vous avez aussi entendu parler de
cette histoire?
Woldsmuth lève vers Portal son masque poilu, qu'assombrit une vague
souffrance. Il fait oui, en baissant ses paupières ourlées de rose.
BAROIS (vivement).--Mais vous êtes bien d'avis qu'une erreur est
invraisemblable?
Woldsmuth fait un geste résigné et dubitatif, comme s'il disait: «Que
sait-on? Tout est possible...»
Léger malaise, accentué par un instant de silence.
BAROIS.--Tenez, Woldsmuth, je vous ai apporté vos épreuves.
PORTAL (à Woldsmuth).--Est-ce que vous connaissiez un peu ce Dreyfus?
WOLDSMUTH (avec un regard plus clignotant que jamais).--Non.
(Un temps.) Mais j'étais à la dégradation... Et _j'ai vu_.
BAROIS (agacé).--Vu quoi?
Les yeux de Woldsmuth s'emplissent de petites larmes. Il ne répond
pas. Il regarde Barois, Harbaroux, Cresteil, Zoeger, l'un après
l'autre, lentement, timidement.
Il se sent seul: un sourire résigné de vaincu.