(Les deux dernières lignes barrées au crayon.)
Il sonne.
BAROIS.--Tu es le premier! Entre...
Jean Barois: trente-deux ans.
La plénitude robuste de la jeunesse.
En moins d'un an, la physionomie s'est modifiée: un souci l'habitait;
elle resplendit maintenant comme un ciel éclairci. De l'énergie
en rayonne librement, et de la joie: affranchissement, certitude,
confiance passionnée en l'avenir.
* * * * *
Une pièce claire et froide. Aux murs, des planches de sapin, portant
des livres. L'éclat cru d'une lampe à gaz, dans un globe. Des
fauteuils de rotin.
Sur la cheminée, un moulage, seul: l'«Esclave enchaîné», de
Michel-Ange, étirant hors de la matière son corps douloureux, aux
épaules rebelles.
Au fond, une porte basse, ouverte sur une chambrette où pendent des
vêtements.
HARBAROUX.--Je n'étais pas encore venu chez toi.
BAROIS.--Pendant six mois, j'ai vécu comme un ours...
Harbaroux considère les sièges disposés en rond, et grimace un sourire.
Harbaroux: un gnome malingre.
La figure, sans âge, est d'une laideur, mais d'une intelligence
sataniques. Un visage étroit, s'élargissant aux tempes, puis
s'effilant en lame jusqu'à la pointe d'une barbiche roussâtre. Des
oreilles dressées de faune. La fente des paupières, la bouche, sont
comme des trous, brutalement creusés avec une spatule dans de la cire
à modeler. Regard aigu, tenace, sans douceur.
Bibliothécaire à l'Arsenal. Travailleur acharné. S'est d'abord
spécialisé dans le droit du Moyen Age. Puis s'est consacré à
l'histoire de la Révolution.
HARBAROUX.--Je voulais te voir seul... Ne penses-tu pas qu'il y aurait
intérêt à préciser d'avance, ensemble, les sujets que nous aurons à
aborder ce soir avec les autres?
BAROIS (après réflexion).--Non, au contraire.
HARBAROUX (dont le masque se contracte et se détend comme un
ressort).--Ah! Pourtant...
BAROIS.--Une réunion comme celle de ce soir est, par nature,
préparatoire. Ce n'est pas son efficacité pratique qui importe.
HARBAROUX.--Alors!
BAROIS.--Ce qui importe, selon moi, c'est que dès aujourd'hui il
s'établisse, entre ces diverses énergies que nous venons grouper ici,
un courant spontané... Comment dire? Que nous sentions, au seul fait de
notre réunion, se dégager un élan commun.
HARBAROUX.--Ça ne dépend pas de notre volonté.
BAROIS (vivement).--Non: mais nous avons plus de chances de créer cette
atmosphère, en laissant nos rapports s'établir librement, en nous
abandonnant à nos impulsions, sans orientation préconçue. (Sourire
confiant.) Laisse faire...
Barois parle posément, en achevant ses phrases, comme un homme habitué
à prendre la parole en public. Sans qu'il élève la voix, la fermeté du
ton maîtrise l'attention.
HARBAROUX (haussant les épaules).--Des bavardages exaltés... Chacun
suivant son idée... Chacun, à tour de rôle, infligeant aux autres sa
conférence... Et tout à coup, il sera deux heures du matin!
Une soirée perdue...
Barois fait un geste: «Et quand ce serait»?...
Puis, sans répondre, il allume une cigarette, d'un geste rapide qui
lui est devenu coutumier. Son regard dur, mais rêveur, suit un instant
l'onde bleuâtre de la première bouffée dans l'air vierge de la pièce.
HARBAROUX.--Tu fumes donc maintenant?
BAROIS.--Oui.
Un temps.
HARBAROUX.--Soit, soit... Moi, j'aurais préféré prévoir, diviser la
besogne... Je crois que la fondation d'une revue demande plus de...
Un coup de sonnette.
BAROIS (se levant).--Dis-le donc...: de méthode?
Il va ouvrir.
Harbaroux, resté seul, soliloque en grimaçant.
UNE VOIX ÉRAILLÉE (dans le corridor).--Mon cher... Saisissant! Dans
Lamennais, par hasard... Ne trouverez rien de mieux!...
Cresteil d'Allize paraît de dos, volubile et gesticulant. Pour entrer,
il tourne sur lui-même, et clignote en recevant au visage la lumière
crue du gaz.
François Cresteil d'Allize: vingt-huit ans.
Une taille élancée, prolongée par un cou maigre qui porte fièrement
une tête petite, au crâne bombé par derrière.
Un visage court, triangulaire. Des traits tourmentés: le front
large, coupé de rides; l'œil ardent et tendre; le nez provoquant; la
moustache tombante, châtain foncé, cachant une bouche dédaigneuse, un
sourire nerveux, désabusé.
Le parler haut, l'élégance désinvolte d'un officier de cavalerie; le
geste enthousiaste, excessif.
Il a quitté l'armée, assailli de doutes, écartelé entre son éducation
et l'irrésistible besoin d'affranchir sa pensée; il s'est séparé des
siens, rompant net la tradition catholique et royaliste des Allize.
L'âpre rancune d'un récent évadé.
Il s'avance vers Harbaroux, prompt et souple, courbant sa haute
taille, les mains chaleureusement offertes.
CRESTEIL.--Vous avez entendu, Harbaroux? J'ai trouvé ça, tout à
l'heure, dans les «Paroles d'un croyant».
Sans s'inquiéter de Barois, qui s'éclipse, appelé par un nouveau coup
de sonnette, il plonge la main dans ses basques, et en extrait un
volume débroché.
CRESTEIL (debout, déclamant de mémoire).--«Prêtez l'oreille! Et
dites-moi d'où vient ce bruit confus, vague, étrange, que l'on entend
de tous côtés!»
Breil-Zoeger, Woldsmuth, Roll et Barois, qui viennent d'entrer,
s'arrêtent, collés au mur, surpris et amusés.
CRESTEIL (continuant, sans les voir).
«Posez la main sur la terre, et dites-moi pourquoi elle a tressailli?
«Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde.
«Est-ce que chacun n'est pas dans l'attente? Est-ce qu'il y a un cœur
qui ne batte pas?
(Pathétique, le bras levé.) «Fils de l'homme! monte sur les hauteurs,
et annonce ce que tu vois!»
Il aperçoit les nouveaux arrivants, et les enveloppe d'un regard
illuminé qui les électrise.
CRESTEIL.--Je propose de graver ces lignes sous le titre de notre
revue! Ce sera le plus beau et le plus concis des manifestes!
BAROIS (du fond de la pièce, frémissant).--Entendu!
Ils se regardent en souriant. L'ironie n'a pas de place ici, ce soir.
Quelques minutes d'expansion. Du premier coup, les cloisons étanches
ont cédé: venus pour fusionner, le premier tressaillement de l'un
d'eux les unit.
Zoeger s'avance au centre du groupe: son visage oriental est plus
jaune que jamais. Une apparence de timidité: sourire indécis, geste
gêné et court;--mais, au creux des orbites, dans l'ombre mordorée des
paupières qu'il plisse comme on bande un arc, ses prunelles noires,
mouvantes, fiévreuses, implacables.
ZOEGER.--Voyons, asseyons-nous. Procédons avec un peu d'ordre. Il
manque?
BAROIS.--Portal.
Sourires sympathiques.
ZOEGER (sans indulgence).--Nous ne l'attendrons pas.
Il se trouve installé au bureau de Barois, comme s'il présidait.
Harbaroux s'est assis près de lui: il veut prendre des notes.
Cresteil, pour gesticuler plus à l'aise, demeure adossé à la
bibliothèque, le front haut, les bras croisés, drapé dans sa redingote
comme un demi-solde.
Roll, le typographe, s'est carré dans un fauteuil de jonc: il regarde,
il écoute. Ses doigts, par contenance, tortillent sa moustache de
jeune ouvrier parisien.
Woldsmuth, silencieux, les épaules basses, se tient à l'écart dans
l'encoignure de la cheminée, si menu qu'il semble assis.
Barois lui tend un siège. Lui-même se campe au milieu de la pièce, à
califourchon sur un escabeau.
BAROIS (ouvrant une boîte sur le bureau).--Voilà des cigarettes...
Nous y sommes? (Sourires.) Quand vous êtes arrivés, nous discutions,
Harbaroux et moi, sur ceci: faut-il que notre première réunion soit
simplement une prise de contact, libre et fraternelle... (Donnant la
parole à Harbaroux.) Ou bien...
HARBAROUX.--Ou bien une première séance de travail utile, d'après un
plan prémédité?
BAROIS.--Je crois que la bonne direction vient de nous être donnée par
Cresteil.
CRESTEIL.--Par Lamennais...
BAROIS.--Nous ne voulons pas seulement fonder un groupement de travail;
ce serait trop peu. Nous voulons, avant tout, n'est-ce pas? associer
nos tempéraments. Il y faut de la spontanéité. (Cordial.) Nous voici
entre nous, animés des mêmes désirs, guidés par la même conscience: que
chacun apporte au foyer commun sa flamme personnelle...
Il hésite un instant, puis reprend:
Je continue, puisque j'ai commencé un véritable discours... D'où
est venue l'idée première de ce groupement? (Il se tourne vers
Breil-Zoeger.)
ZOEGER (vivement).--De toi.
BAROIS (souriant).--Non, nous en avons pris l'initiative ensemble...
Mais je voulais dire ceci: l'idée était dans l'air. Elle répond à une
série de besoins particuliers, qui sont les mêmes pour nous tous. Les
uns comme les autres, nous sentons que nous avons quelque chose à dire,
que nous avons un rôle à tenir.
CRESTEIL (sombre).--Oui, le moment est venu de donner à notre vie
intellectuelle un retentissement social!
Pas un sourire.
BAROIS.--Et pourtant, dès que nous cherchons à nous exprimer, à
rendre le public témoin de notre effort, nous nous heurtons, comme de
simples débutants, à des coteries établies, à des agglomérations de
fonctionnaires littéraires, qui se sont fait un monopole de penser et
d'écrire, qui ont accaparé jusqu'aux moindres porte-voix, et ne se les
laissent plus arracher des lèvres! N'est-ce pas vrai?
ZOEGER.--Le seul remède: créer nous-mêmes notre organe d'expansion.
HARBAROUX.--C'est un problème d'ordre économique: pouvoir écouler sa
production, sans user son temps à des démarches...
BAROIS.--... qui échouent...
CRESTEIL.--... et à de fausses camaraderies, qui avilissent!
BAROIS (posément).--Nous n'avons plus vingt ans, nous venons de
passer la trentaine. C'est très important. L'ardeur qu'aujourd'hui
nous mettons, d'abord à consolider, ensuite à imposer et à défendre
nos idées, ce n'est plus un trop plein de jeunesse qui mousse et qui
déborde: c'est la flamme même, l'essence de nos sensibilités; c'est
l'attitude résolue et définitive que nous avons prise dans la vie.
Tous approuvent gravement.
CRESTEIL (avec un grand geste du bras étendu).--Et quel merveilleux
coup de fouet ce doit être, que de se sentir périodiquement lu, suivi,
discuté!
ZOEGER (qui, d'instinct, résume).--Agir!
HARBAROUX (sourire machiavélique).--Seulement, _en pratique_, tout ça,
c'est assez difficile...
BAROIS (acceptant le défi).--Non. _En pratique_, notre projet est
réalisable. (Un silence. Fermement.) Nous disposons d'un capital...
ZOEGER (de sa voix douce et nette).--Tu disposes...
BAROIS.--Nous disposons d'un capital, assez mince il est vrai, mais
que j'estime pourtant suffisant, grâce au désintéressement de notre
camarade Roll... (Mouvement de Roll) ... ou, s'il préfère, grâce au
désintéressement de la «Société collectiviste d'impression» qu'il
dirige. De plus, notre collaboration est gratuite. Nous n'aurons en
somme que des frais réduits: matière première et main-d'œuvre. Nous
pouvons donc nous en tirer, et vivre le temps qu'il faut pour nous
faire une place au soleil. Après il faudra la défendre; mais nous
serons mieux outillés pour la lutte.
ZOEGER.--C'est donc cette année, au début, qu'il importe de donner
notre maximum.
BAROIS.--Parfaitement. Les différences de nos natures, malgré des
tendances générales qui sont les mêmes... (Coup de sonnette. Il se
lève.) ... nous assurent cette variété qui est indispensable à la
composition d'une revue.
Il sort.
ZOEGER (sèchement, comme un verdict).--Nous devons réussir.
CRESTEIL (enthousiaste).--Le succès dépend de notre élan, de notre
foi!...
HARBAROUX.--Dis plutôt: de la persévérance de nos efforts.
ZOEGER (avec une raide inclinaison de tête).--La foi n'a jamais
accompli de miracles, qu'en apparence. Mais la volonté, oui, chaque
fois qu'elle s'affirme puissamment.
Portal, poussé par Barois, fait enfin son entrée, un cigare à la
bouche, souriant avec bonhomie.
PORTAL.--Voilà, voilà... (Il serre des mains.) Déjà commencé? Pas
possible, vous dînez à six heures, au Quartier, comme dans Balzac...
Pierre Portal: un gars d'Alsace, blond, poupard; des yeux bleu
faïence, des yeux de «bonne nature». La moustache en frange, soyeuse
et couleur d'argent dédoré, virilise à peine un sourire de gosse.
Ami de toutes les femmes: teint clair, un peu fripé; regard chaud,
insistant, et, par flambées, sourdement sensuel.
Quelque lourdeur: dans la démarche, dans le geste, dans la voix; dans
la plaisanterie.
Des convictions ardentes, mais sans violence, fondées sur le bon sens,
sur une vue juste des droits et des devoirs.
Au Palais, secrétaire de Fauquet-Talon, avocat politique intègre et
énergique, deux fois ministre.
BAROIS (présentant).--Portal... Notre ami Roll...
Roll salue d'un mouvement gauche.
Depuis qu'il s'est assis, il n'a pas dit un mot. Il fixe
alternativement celui qui parle. L'attitude, la physionomie,
trahissent l'effort d'une intelligence moyenne, tendue à la limite de
ce qu'elle peut, et s'y cramponnant.
BAROIS (affectueusement).--Eh bien, Roll, que pensez-vous de nos
projets?
Il pâlit d'un coup, comme s'il avait été outragé. Puis il rougit,
décroise les jambes, et se penche en avant, pour parler. Mais il ne
dit rien... Et, brusquement, il se décide.
ROLL.--A l'atelier, on en voit des revues! Tous les ans, des nouvelles!
Mais pas encore comme la vôtre.
CRESTEIL.--Tant mieux.
ROLL (hésitant).--Des revues pour des amateurs, des revues qui ne
s'occupent d'aucun problème... (Sur un ton indéfinissable:) Des
_dilettantes_... Il manque une revue qui soit au courant du grand
mouvement social... (Une pause, puis un geste massif.) Enfin, quoi, des
hommes qui comprennent c' qui s' prépare...
Cresteil, déclamatoire et farouche, fait un pas en avant.
CRESTEIL.--«Quelque chose que nous ne savons pas, se remue dans le
monde!»
BAROIS.--«Fils de l'homme, monte sur les hauteurs!»...