VI

Vingt jours plus tard.

La chambre de Cécile.

CÉCILE.--... Je ne céderai pas.

JEAN.--Cécile!

CÉCILE.--Non!

JEAN.--Tu es sous l'influence de ta mère. Rentrons à Paris, seuls, le

plus tôt possible, et je suis sûr...

CÉCILE.--Je ne partirai pas avant que le baptême ait eu lieu.

JEAN.--Soit.

CÉCILE.--Et que tu y aies assisté!

Un silence.

JEAN.--Je t'ai dit: non.

CÉCILE.--Alors, tu peux partir seul.

Autre silence.

Cécile s'approche de la fenêtre, soulève le rideau, et reste immobile,

le dos tourné, le front à la vitre.

JEAN (avec lassitude).--Ecoute... Des discussions, nous en avons tous

les jours... Scènes muettes, allusions blessantes, crises de larmes...

Je suis à bout... Une de plus, pourquoi faire?

Cécile ne bouge pas.

JEAN (d'une voix qu'il contraint au calme).--Il faut éviter

l'irréparable... Je te répète que je suis prêt à reprendre la vie

commune, notre vie d'autrefois. Je suis prêt à faire beaucoup de

concessions.

CÉCILE (se retournant).--Tu mens. Tu les refuses toutes.

JEAN (tristement).--Comme tu es montée, Cécile...

Nouvelle pause.

JEAN.--Tu sais très bien, au contraire, que je suis prêt à faire des

concessions pour sortir de la situation où nous sommes. Et en voici la

preuve: si j'étais seul et libre, je soustrairais entièrement cette

petite à l'influence de la religion; je l'élèverai de telle façon

qu'elle ne se trouve pas, un jour, acculée aux atroces débats de

conscience par lesquels j'ai passé...

CÉCILE (frémissante).--Tais-toi, tu me fais horreur!

JEAN.--Je te dis: voilà ce que je ferais,--si j'étais seul.

Mais nous sommes deux, c'est notre enfant; tu as sur elle les mêmes

droits que moi, je ne l'oublie pas. Je te laisserai donc libre de lui

donner la foi que tu possèdes toi-même. Seulement je me refuse à t'y

aider, par une attitude hypocrite. Cela me parait plus que légitime...

CÉCILE (farouche).--Non, non, non! C'est _ma_ fille, toi tu n'as aucun,

aucun droit sur elle! Je ne t'en reconnais aucun! Tu les as tous perdus

maintenant; c'est comme si elle avait un père infirme, ou dans un

asile...

JEAN (découragé).--Cécile... Sommes-nous vraiment si loin, si

définitivement loin l'un de l'autre?

CÉCILE.--Ah, oui, nous sommes loin! Et je suis lasse de lutter... Toute

notre vie, ce sera la même chose... Aujourd'hui le baptême, demain le

catéchisme, après-demain la première communion... J'aurai à la défendre

contre toi, chaque jour, chaque minute... La défendre contre ton

exemple, contre le scandale de ta vie... Non, non, je n'ai plus qu'un

devoir, moi, c'est de sauver ma fille, de la sauver de toi!

JEAN.--Mais que voudrais-tu donc?

Cécile s'avance vers lui, les traits égarés.

CÉCILE.--Ce que je veux? Ah, je veux que tout ça finisse, que tout

ça finisse, mon Dieu! Je ne te demande pas de redevenir ce que tu

étais, je ne sais pas si tu en serais encore capable, je ne le crois

pas... Mais je veux au moins que tu n'affiches pas publiquement ces

épouvantables idées qui te sont venues! Je veux que tu assistes au

baptême de ton enfant! Je veux que tu me promettes...

Elle éclate en larmes, fait quelques pas en chancelant et s'abat sur

son prie-dieu, le visage enfoui dans ses bras.

CÉCILE (sanglotant).--... Que j'aie un mari, enfin, dont je n'aie pas

honte... Que j'aie un mari, comme toutes les femmes... Que nous soyons

un ménage comme les autres, enfin!...

JEAN.--Je réclame seulement pour moi la liberté que je te laisse.

CÉCILE (se relevant, hors d'elle).--Ça, jamais, jamais!

JEAN (après un silence).--Alors?

Elle ne répond pas.

JEAN.--Tu as voulu, en m'épousant, prendre de la vie plus que tu n'en

pouvais porter!

CÉCILE.--C'est toi qui m'as trompée! Tu m'as menti! A moi, tu n'as rien

à reprocher: je suis telle que tu m'as choisie...

JEAN (haussant les épaules; d'une voix presque basse).--Est-ce que l'on

peut être jamais assez certain de l'avenir de sa pensée, pour prendre,

en ces matières, des engagements éternels...?

CÉCILE (qui a écouté avec épouvante).--Apostat!

Jean la considère sans rien dire. Il mesure l'abîme.

Quelques pas à travers la chambre.

Puis il s'arrête devant elle.

JEAN (décidé à en finir).--Alors?

Cécile se tait, les mains crispées sur le front.

JEAN (glacial).--Alors?

CÉCILE (éclatant).--Va-t-en! Va-t-en!

Un silence.

JEAN (d'une voix morne).--Ah, Cécile, ne me tente pas...

CÉCILE (sanglotant).--Va-t-en!

JEAN.--Quoi, va-t-en?... Le divorce?

Cécile cesse de pleurer, écarte les doigts de son visage, et le

considère avec effroi.

JEAN (les mains aux poches, avec un mauvais sourire).--Tu crois donc

qu'il suffit de crier: «Va-t-en!...» Tu n'as pas l'air de te douter

que, pour permettre à une femme de vivre à sa guise, et de garder son

enfant, il faut un procès ... il faut des jugements...

Il parle... Mais il a brusquement senti croître en lui, malgré lui,

malgré les mots qu'il dit, une ivresse nouvelle, le goût démesuré

d'une liberté toute proche, un furieux appétit de vivre encore!

Il parle... Mais, au loin, devant lui, il aperçoit, et son regard ne

s'en détache plus, il aperçoit au loin ... la trouée lumineuse!

Jean Barois · 第 62 / 165 题