M. PASQUELIN.»

ZOEGER.--Un ennui?

JEAN.--Non, non...

Voyons, je continue, où en étais-je?... (Sa voix se troue. Il fait un

violent appel à son énergie.) Voulez-vous relire, Madame?

MADAME DAVID.--«... un nombre considérable d'_indécis_, écartelés entre

les exigences de leur logique et certains besoins mystiques, qu'ils ont

hérités. C'est eux qui donnent à la crise religieuse de la France...»

Mais Jean, assis sur le coin d'une malle, n'entend qu'un bourdonnement

confus.

V

La gare de Buis-la-Dame.

Jean descend du train Personne n'est venu l'attendre.

Seul dans l'omnibus aux vitres branlantes, il fait lentement

l'ascension de la ville. Il regarde, le cœur serré. Des rues. Des

enseignes connues. Rien n'a changé. La ville émerge d'un nuage que

trois mois d'absence ont épaissi: elle émerge comme un souvenir de sa

petite enfance...

Il croise frileusement son gros pardessus de voyage, qui garde le goût

salé de la traversée.

La maison est fermée.

Une bonne, qu'il ne connaît pas, entr'ouvre la porte. Il se glisse

comme un voleur.

Dans l'escalier, il s'arrête, la main crispée sur la rampe, frappé au

vif par les cris d'un nouveau-né.

Il se raidit, il atteint le palier.

Une porte s'ouvre.

MADAME PASQUELIN.--Ah, c'est toi...? Entre.

Cécile est couchée. L'enfant n'est pas dans la chambre. Il y a un

grand feu bruyant dans la cheminée.

Mme Pasquelin referme la porte.

Jean s'avance vers le lit.

JEAN.--Bonjour, Cécile.

Elle répond par un sourire embarrassé. Il se penche l'embrasse au

front.

JEAN.--La petite ... va bien?

CÉCILE.--Oui.

JEAN.--Et ... toi?

Mme Pasquelin est debout, Jean sent la dureté de ce regard posé sur

lui.

JEAN.--Quand est-ce que...?

CÉCILE.--Lundi soir.

JEAN (comptant sur ses doigts).--Il y a six jours. (Un temps.) J'ai

reçu la lettre jeudi. On avait besoin de moi... Je suis parti aussitôt

que j'ai pu...

Un silence.

JEAN.--Tu as beaucoup souffert?

CÉCILE.--Ah, oui...

Autre silence.

MADAME PASQUELIN (brusque).--Est-ce que tu dînes ici ce soir?

JEAN.--Mais ... oui ... je pensais...

MADAME PASQUELIN (imperceptible nuance de satisfaction).--Tu restes

quelques jours?

JEAN.--Si vous voulez.

MADAME PASQUELIN.--Bien.

Elle sort donner des ordres.

Ils restent seuls. Une gêne angoissée.

Leurs yeux se croisent. Jean se courbe à nouveau, l'embrasse

tendrement, tristement. Cécile fond en larmes.

JEAN (à mi-voix).--Je resterai ici le temps que tu voudras... Jusqu'à

ce que tu sois relevée... Et puis...

Il s'arrête. Il ne sait pas lui-même ce qu'il doit proposer.

Un silence.

CÉCILE (très bas, avec désespoir).--Tu n'as même pas demandé à

embrasser ta fille!

Mais Mme Pasquelin rentre, la petite dans les bras.

MADAME PASQUELIN (à Cécile).--Nous oublions l'heure, avec tout ça!

Jean, qui s'avançait, reçoit le «tout ça» au visage.

Il sait qu'il doit se pencher, embrasser son enfant. Il ne le peut

pas... Moitié par respect humain, devant sa belle-mère; moitié par une

sorte de répugnance physique, invincible.

Avec une fausse désinvolture, il caresse, du doigt, la joue molle, le

menton rouge enfoui dans la bavette mouillée.

JEAN.--Elle est très gentille...

Il s'est reculé.

Une question l'obsède: le prénom qu'ils vont donner à son enfant. Il

ne songe pas que la déclaration légale est faite.

JEAN.--Comment s'appellera-t-elle?

MADAME PASQUELIN (d'un ton péremptoire).--Elle s'appelle Marie.

JEAN (comme s'il avait un effort à faire pour graver ce nom dans sa

mémoire).--Marie...

Il regarde de loin ce sein gonflé qu'il ne connaît pas, où les doigts

minuscules sont crispés en possesseurs. Il regarde ce petit être de

chair, qui se hâte, avide de vivre. Il regarde Cécile, et ce visage

nouveau, pâle, un peu engraissé, rajeuni: son visage d'autrefois...

Puis, à un geste qu'elle fait pour soutenir l'enfant, il aperçoit à sa

main, la bague... Ils étaient fiancés; il arrivait de Paris, l'écrin

dans la poche; il avait trouvé Cécile seule; et il s'était agenouillé

de tout son être devant elle, pour lui mettre au doigt cette bague,

l'anneau, la chaîne...

Tout un passé de jeunesse, de tendresse... Ah, ce désir sincère et fou

qu'il avait, de donner et de prendre le bonheur!...

Il soulève un suaire: il viole l'ensevelissement des deux qu'ils ont

été.

Il se sent autre. Elle aussi... Tous les deux, si différents!

Et que faire?

Jean Barois · 第 61 / 165 题