Une chambre d'hôtel

Le soir. Un plafonnier électrique verse une lumière impitoyable. Les

rideaux tirés feutrent les bruits de la rue.

Breil-Zoeger est étendu sur son lit. Soulevé sur un coude, il

concentre son regard sur une femme d'une cinquantaine d'années, assise

à une petite table, et qui relit le compte-rendu sténographié de la

séance du jour.

Jean va et vient, les bras croisés,--sous pression.

LA STÉNOGRAPHE (lisant).--... ce qu'en 1879, un Suisse, Vinet, écrivait

déjà: «C'est de révolte en révolte que les sociétés se perfectionnent,

que la civilisation s'établit, que la justice règne... Liberté de

la presse, liberté de l'industrie, liberté du commerce, liberté de

l'enseignement, toutes ces libertés, comme les pluies fécondes de

l'été, arrivent sur les ailes de la tempête!»

JEAN (interrompant).--... Ici, quelques applaudissements; surtout les

Suédois, les Danois, les Russes. Alors le président a pris la parole,

il a résumé les débats...

Zoeger, les sourcils froncés, ponctue d'un signe d'assentiment chaque

membre de phrase.

JEAN.--... Il a expliqué que tu venais d'être subitement immobilisé par

une crise hépathique; puis il a donné lecture du mot où tu me désignais

pour parler demain à ta place, et la proposition a passé, à l'unanimité.

ZOEGER.--Woldsmuth t'a communiqué les chiffres exacts?

JEAN.--Oui. Et j'ai prévenu Backerston que je ne siégerais pas à la

commission des réformes.

Zoeger approuve de la tête.

Breil-Zoeger: la trentaine.

Né à Nancy, de parents alsaciens. Mais, dans la coupe du visage,

quelque chose de japonais, qu'accentue sa maladie de foie: un teint

jaune, un masque élargi aux pommettes, des sourcils bridés, une

moustache maigre et tombante, un menton pointu.

L'arcade sourcillière est très saillante: au fond des orbites, les

prunelles, toujours dilatées, d'un noir luisant et dur, ont une

expression fiévreuse, aigüe, aride, qui contraste avec la douceur

générale des traits.

La voix est monotone, sans timbre, agréable au premier abord,--mais

d'une implacable sécheresse.

ZOEGER.--Madame David, cherchez donc les notes que vous avez

sténographiées ces jours-ci... Un dossier vert: «Problème religieux en

France.»--Merci.

JEAN.--Tu préfères que je dicte devant toi, comme ce matin?

ZOEGER.--Oui, ça vaut mieux.

JEAN.--J'ai préparé la deuxième et la troisième partie, mais en

intervertissant l'ordre de ton plan. Je t'expliquerai...

Breil-Zoeger s'allonge avec une grimace de souffrance.

JEAN.--Tu souffres?

ZOEGER.--Par intermittences...

Quelques instants de silence.

JEAN (tirant des papiers de sa poche).--Nous en étions à la seconde

partie:

«CAUSES DE L'ÉBRANLEMENT GÉNÉRAL DE LA FOI».

Vous y êtes, Madame David?

(A Zoeger.) Première cause: l'extension qu'ont prise depuis cinquante

ans _les études des sciences naturelles_. A mesure que l'effort humain

restreint le nombre des ignorances, dont l'homme, depuis des siècles,

avait constitué sa croyance en Dieu, cette part divine se réduit

inévitablement...

ZOEGER.--Tu pourrais rappeler brièvement...

JEAN.--Notez, Madame...

ZOEGER.--... quelques données scientifiques qui permettent de

démontrer, dès maintenant, l'impuissance de leur Dieu sur le cours

inéluctable des phénomènes, et par suite l'impossibilité du miracle,

l'inefficacité des prières, et cœtera...

JEAN.--Si tu veux...

Seconde cause: _Les travaux historiques_.

ZOEGER.--Passe rapidement..

JEAN.--Non, c'est un point très important. Je tiens à rappeler le grand

pas qui s'est trouvé fait, le jour où l'on a pu, textes en mains,

décomposer la formation des légendes, et montrer que, dans cette

formation, il n'est entré que des éléments humains, groupés autour

d'un fait très simple, mais que la naïveté populaire a enveloppé de

merveilleux.

Pour placer ensuite cette idée: Comment peut-on «croire», quand on a

suivi d'âge en âge l'histoire des religions, et aperçu les diverses

crédulités, toutes intransigeantes, par lesquelles le pauvre cerveau

des hommes a déjà passé?

ZOEGER.--Bien.

JEAN.--Puis une transition: le progrès scientifique ne peut atteindre

que les intelligences cultivées; il n'aurait pas suffi, pour ébranler

une religion qui a tant de racines dans les cœurs français.

Et j'en arrive... (On frappe.) ... aux facteurs économiques et

sociaux...

(Allant ouvrir.) Qu'est-ce que c'est?

UNE VOIX.--Le _Times_... Demander des renseignements sur

l'indisposition de M. Breil-Zoeger... Sur le discours de demain...

JEAN.--Adressez-vous au 29, le secrétaire-adjoint, Monsieur Woldsmuth.

(Revenant vers le lit.) Où en étais-je? Ah, troisième cause: _Facteurs

économiques et sociaux_. Le développement prodigieux des industries a

fait sortir des campagnes des milliers de jeunes hommes, qui rompent

ainsi, brutalement, les liens familiaux traditionnels...

ZOEGER.--Insiste; c'est capital, si l'on songe au nombre considérable

d'usines qui fonctionnent dans un pays civilisé,--nombre qui doit

fatalement s'accroître encore, et dans des proportions incalculables.

Il feuillète son dossier, en tire une fiche, et change de position,

avec une contraction douloureuse.

ZOEGER (lisant).--«L'ouvrier industriel est, par fonction,

rationaliste. Jeté dans un grand centre d'action, où les spéculations

métaphysiques n'ont plus leur place; vivant au milieu de machines, dont

les ronflements célèbrent le triomphe du travail, de l'intelligence,

des mathématiques, sur la nature...» (Tendant la feuille.) Tiens, si ça

peut te servir.

Continue.

JEAN.--C'est là que je veux placer le tableau, dont je t'ai parlé: La

nation française, actuellement divisée en deux camps bien tranchés:

d'un côté, les incrédules; de l'autre, les croyants.

Les _incrédules_, qui comprennent tout le prolétariat, déjà cité, et

tous les intellectuels. Majorité numérique incontestable. Puis...

ZOEGER.--Ajoute donc, parmi les incrédules, les demi-instruits, les

«Homais»; il y a là une réhabilitation à ébaucher... Il est vraiment

trop facile de les ridiculiser, ces malheureux, parce qu'ils n'ont

pas eu le loisir d'appuyer sur des études véritables leur crédulité

instinctive, et que pourtant, par leur simple bon-sens, par le seul

équilibre de leur santé morale, ils sont irrésistiblement poussés vers

les solutions moins confuses de la science.

JEAN.--Oui, très juste.

Quant aux _croyants_, ils sont naturellement recrutés parmi les deux

classes conservatrices: paysans et bourgeois. Les paysans vivent loin

des villes, dans un cadre immuable où les traditions se perpétuent

toutes seules. Les bourgeois, eux, sont en réaction systématique contre

toute évolution; ils sont intéressés à la conservation intégrale de

l'ordre établi, et particulièrement attachés à l'Église catholique, qui

musèle depuis des siècles les appétits des déshérités; de plus, ils ont

l'habitude d'expliquer la vie par des formules toutes faites, et leur

bien-être serait compromis s'ils y laissaient pénétrer le doute...

Mais, entre ces deux camps distincts, oscille un nombre considérable

d'_indécis_, écartelés entre les exigences de leur logique...

(On frappe. Avec impatience.) Entrez!

UN DOMESTIQUE.--Here is the mail, Sir...

JEAN.--Mettez ça là, je vous prie.

Le domestique dépose le courrier et sort.

JEAN (reprenant ses allées et venues).--... Les indécis ... écartelés

entre les exigences de leur logique et certains besoins mystiques

qu'ils ont hérité. C'est eux qui donnent à la crise religieuse de

la France contemporaine son caractère trouble ... et douloureux ...

trouble ... douloureux...

Son regard, brusquement, est tombé sur la pile de journaux et de

lettres écroulée sur la table: il a reconnu l'écriture de Mme

Pasquelin.

JEAN.--Tu permets?...

Il décachète:

«Buis-la-Dame, 14 janvier.

«Mon cher Jean,

«Cécile est accouchée hier d'une fille...

Il s'arrête. Ses yeux se brouillent; le passé lui saute au visage...

«... Elle me prie de t'en avertir. Elle me charge de te dire que si

tu veux voir ta fille, tu peux venir. J'ajoute que ma maison t'est

ouverte, comme par le passé, pour tout le temps que tu jugeras bon.

Peut-être as-tu compris déjà que tu t'es engagé sur une fausse route,

et songes-tu à réparer un peu le mal que tu nous fais, à Cécile et à

moi? Tu nous trouveras dans l'état d'esprit où tu nous as laissées:

prêtes à tout oublier, le jour où tu reconnaîtras ton égarement.

Jean Barois · 第 60 / 165 题