L'année suivante.
A Buis, le lundi de Pâques.
Le petit salon de Mme Pasquelin. Midi.
Jean et Cécile viennent d'arriver pour passer quelques jours.
L'abbé Joziers, revenu de Madagascar depuis deux mois, est venu
déjeuner avec eux.
MADAME PASQUELIN.--Allons... Approchez-vous... Venez vous chauffer...
Il faisait si beau ce matin!
Le ciel s'est subitement assombri, une rafale de grêle tambourine sur
les vitres.
L'ABBÉ JOZIERS (de la fenêtre).--C'est une giboulée, ça ne durera
pas... (A Jean.) Ce grand ami-là, comme il a changé depuis cinq ans!
JEAN.--C'est vous que je n'aurais pas reconnu! Maigri, jauni...
L'ABBÉ (riant).--Merci!
MADAME PASQUELIN.--Et encore, depuis un mois, il a vraiment meilleure
mine... Il serait mort au milieu de ses nègres, si je ne l'avais fait
rappeler d'autorité par Monseigneur.
L'ABBÉ (à Jean).--C'est vrai, mon cher, j'ai failli rester là-bas.
Et puis le bon Dieu, prévenu par Mme Pasquelin, a dû se dire: «Mais
ce gaillard-là, on peut encore en faire quelque chose... Bon pour le
service!» Et me voilà...
JEAN (sérieux).--Il s'agit de réparer les avaries.
L'ABBÉ.--Oh, ça y est... Radoubé, remis à flot... (Se frappant la
poitrine.) La coque était bonne! Tenez avant-hier, j'ai été jusqu'à
Saint-Cyr, à pied; les jambes sont solides. Aujourd'hui, je compte
aller à Beaumont, pour M. le Curé. Vous voyez, il n'est même plus
question de ménagements.
(Il regarde longuement Jean tout en parlant.) Comme il a changé!
JEAN.--Tant que ça?
L'ABBÉ.--Cette moustache, maintenant! Et puis, je ne sais pas,
quelque chose de nouveau, de différent... Le regard... Non, toute la
physionomie...
MADAME PASQUELIN (prenant Cécile à part).--Eh bien, toi? Comment vas-tu?
CÉCILE.--Pas mal.
MADAME PASQUELIN.--Enfin, toujours rien?
CÉCILE (les larmes aux yeux).--Non.
Une pause.
MADAME PASQUELIN (plus bas; coup d'œil vers Jean, qui bavarde avec
l'abbé).--Et ... lui?...
Cécile répond par un geste découragé. Profond soupir.
* * * * *
Après déjeuner.
L'ABBÉ JOZIERS (s'approchant de la fenêtre).--Voilà le beau temps, il
faut que je me sauve. Je vais jusqu'au presbytère de Beaumont.
Jean, m'accompagnez-vous un bout de chemin?
JEAN.--Bien volontiers.
Les nuages sont passés. Une brise fraîche achève de sécher les grêlons
fondus.
Un ciel lavé, immense et clair, d'un blanc à peine bleuté, s'étend sur
la ville. Les rues sont propres, le soleil d'avril fait sourire les
façades. Des volets blancs luisent, laqués par la pluie.
Lundi de Pâques: jour férié. Des familles en promenade.
JEAN.--Nous prenons le raccourci du cimetière?
L'ABBÉ.--Oui... (Passant sa main sous le bras de Jean.) Ça m'a fait
plaisir ce déjeuner. Je craignais, d'après une de vos lettres ... et
puis, d'après les réticences de votre belle-mère... (Insistant, à son
habitude, sur certains mots.) Mais je vois que vous êtes _heureux_,
l'un et l'autre, ainsi que vous le méritez _tous les deux_...
Jean le regarde presque gaiement; et l'abbé prend ce sourire pour un
acquiescement. Quelques pas silencieux.
JEAN (avec un petit rire sec).--Le bonheur? Eh bien non, non: ce n'est
pas précisément le bonheur!
L'abbé tressaille et s'arrête.
L'ABBÉ.--Vous plaisantez?
JEAN (sourire amer).--Vaut-il pas mieux en rire!
L'ABBÉ (stupéfait, un peu scandalisé).--Jean...
JEAN (haussant les épaules).--Elle est si bête, notre histoire!
L'ABBÉ.--Vous m'effrayez, Jean.
JEAN.--Que voulez-vous, c'est l'impasse...
L'ABBÉ.--L'impasse?... Mais vous vous aimez pourtant?
JEAN (sombre).--Je n'en sais rien.
Le chemin de traverse se rétrécit. L'abbé passe devant, sans répondre.
Devant le calvaire, il se signe.
Ils traversent le cimetière en biais, par des sentiers mangés d'herbe.
Une porte basse ouvre en pleine campagne. La grand'route; sur l'un des
accotements, des poteaux télégraphiques à perte de vue, divisent en
mesures les portées des fils. Un soleil splendide et jeune, baigne les
prés, les chaumes, les labours assombris par la pluie. Des pâturages,
coupés de raies d'argent, dévalent jusqu'à l'Oise, dont les rives sont
encore inondées: l'eau, abritée du vent, reflète un ciel immobile,
d'un gris fin; les saules immergés jusqu'au menton, lèvent leurs
grosses têtes noires ébouriffées.
L'abbé s'approche de Jean, qui s'est arrêté devant le paysage. Leurs
regards se croisent: celui de l'abbé est préoccupé et plein de
reproche.
JEAN.--Je sais bien que je suis fautif. J'ai voulu réaliser, à
vingt-deux ans, un rêve stupide, fait à seize... Ça ne pouvait rien
apporter de bon.
L'ABBÉ.--Au contraire, cette amitié d'enfance...
JEAN (l'interrompant avec amertume).--Permettez, permettez... Je
connais bien la question, je vous assure: j'ai eu le loisir de
l'approfondir!
L'abbé se tait et reprend silencieusement la marche. Cette assurance
d'homme le déconcerte.
Jean devine sa surprise et y prend un mauvais plaisir: l'air vif, le
soleil, la promenade, le grisent un peu. Il devient loquace.
JEAN.--A seize ans, voyez-vous, on se fait de l'amour une idée
follement mystique! On place son rêve si loin, tellement hors des
possibilités de la vie, qu'on ne pourrait rien trouver dans la réalité
qui le satisfasse; alors on se fabrique, de toutes pièces, un objet
imaginaire! Ça se fait tout seul: on prend la première venue, la
plus proche... On se garde bien de chercher quel est son véritable
caractère! Non... On l'enferme comme une idole dans le cercle clos de
son imagination, on la pare de toutes les qualités que l'on souhaite
à l'Élue,--et puis on s'agenouille devant, avec un bandeau sur les
yeux... (Il rit.)
L'ABBÉ.--Mon pauvre Jean, que me racontez-vous donc...
JEAN.--L'intoxication est lente et sûre... Le temps passe, le bandeau
ne tombe pas. Alors un beau jour, pour la remercier d'avoir plus
ou moins longtemps personnifié vos aspirations amoureuses, sans
hésiter, le sourire aux lèvres, on épouse une fillette qui vous est
essentiellement étrangère...
(Une pause) Et puis, quand on a stupidement engagé sa vie entière...
Il s'arrête et regarde le prêtre bien en face.
JEAN.--... _en-ga-gé sa vie_... Sentez-vous ce que c'est?
L'abbé baisse la tête.
JEAN.--... Quand on se trouve enfin devant celle qu'on a choisie, et
qu'on veut l'aimer, cette fois, pour de bon, dans la réalité de tous
les jours, alors on s'aperçoit que l'on n'a rien de commun avec elle...
Une inconnue! Peut-être une ennemie... Et c'est l'impasse!
L'ABBÉ.--Une inconnue, une inconnue... Voyons, ne me dites pas ça! vous
avez été élevés l'un _près_ de l'autre!
JEAN (avec âpreté).--Oui, et nous nous connaissions moins que l'on ne
se connaît dans la plupart des mariages de présentation; parce que,
dans ces cas-là, on emploie fébrilement le temps des fiançailles, à
s'expliquer, à tâcher de se comprendre. C'est toujours ça... Tandis que
nous n'y avons même pas pensé: nous croyions que c'était fait depuis
toujours.
L'ABBÉ.--Pourtant au début, vos premières lettres...
JEAN.--Au début? Je me suis aperçu très vite que nous étions très
différents, mais sans la moindre inquiétude, je l'avoue...