JEAN.--Si vous saviez l'exaltation qui vous aveugle à ces moments-là!
Ce bonheur, après lequel j'avais vu tout le monde courir en vain, je
voulais si intensément qu'il fût pour moi, j'attendais avec tant de
certitude cette exception de la vie en ma faveur! J'étais d'avance
résolu à tout trouver parfait.
Et puis, dans les premiers temps du mariage, le rôle de l'homme est si
facile! Il prend si aisément de l'influence sur sa femme! Mais qu'il
se hâte! Les femmes les plus naïves ont un sens merveilleux qui les
avertit vite de leur force, et les fait ressaisir bientôt tout l'empire
qu'elles ont laissé prendre... Les premiers mois, allez, sont bien
trompeurs! La femme, avec une inconsciente habileté, sait retenir et
répéter. Elle vous tend un miroir fidèle... Mon Dieu, on s'y regarde
avec plaisir... Jusqu'au jour où l'on découvre que ce qu'elle vous
présente n'est qu'une image,--votre propre image... Et si pâle, si
fragile, si effacée déjà...
L'ABBÉ.--Vous l'aimiez pourtant?
JEAN.--Je ne crois pas... C'est l'_amour_ que j'aimais.
L'ABBÉ.--Elle vous aimait, _elle_, sans réserve!
Jean ne répond pas.
L'ABBÉ.--Elle vous aimait, et elle vous aime encore! J'en ai eu la
preuve tout à l'heure, dans son sourire, dans son regard...
JEAN.--Ça, non.--Vous avez surpris, entre nous, un peu d'entrain
factice... (Avec lassitude.) Un armistice, tacitement conclu pour notre
retour ici, rien de plus.
L'ABBÉ.--Elle vous a aimé, Jean, je le sais bien!
JEAN.--Oui, oui... (Haussant les épaules.) A sa façon... Petite flamme
permise, qu'elle a patiemment attisée pendant des années, dans la
solitude, avec la permission de sa mère et de son confesseur... Petit
amour bien poétique, bien «mois de Marie»...
L'ABBÉ.--Jean!
JEAN.--Laissez, je vous parle franchement. Cet amour-là, je ne le nie
pas; mais il n'était pas capable de faire un miracle: et il en faudrait
un, je vous assure, pour que nos deux pensées s'accordent, pour que nos
deux vies viennent à n'en faire qu'une seule!
L'ABBÉ.--Mais elle était si jeune!
JEAN (avec un rire nerveux).--Ah c'est vrai: «Elle était si jeune!»
(Il fait quelques pas et se retourne fébrilement.) Je le croyais! Je
pensais: «Tout ce qui me déplait en elle, est provisoire...» Quelle
erreur!... Cécile avait, en effet, le cœur et le cerveau d'une gamine
de seize ans, qui veut juger la vie, et dont toute l'expérience, tous
les points d'appui, sont ce peu de chose qu'elle a pu glaner, le
dimanche, au catéchisme de persévérance...
L'ABBÉ.--Jean!
JEAN (avec une animation hostile).--Mais ce que je ne prévoyais pas,
c'est que cet état embryonnaire était pour elle le point terminus, et
qu'elle avait atteint son point mort!
Voilà pourtant l'exacte vérité!
Jean s'est arrêté, dans une attitude de combat, les jambes écartées,
le buste frémissant, la tête en arrière, l'œil dur, les mains
soulevées à la hauteur de la poitrine, et les doigts ouvert comme s'il
soupesait un bloc compact.
JEAN.--Elle était très fière de sa petite jugeotte! Parbleu! Elle
l'avait formée à des sources inattaquables: au sermon, dans les
entretiens de quelques bonnes gens de province, ou bien dans ces
bouquins théoriques à l'usage des jeunes filles chrétiennes, dans
lesquels il n'y a rien, rien, qui, de près ou de loin, corresponde aux
réalités qu'elles devront vivre!
L'abbé fait un pas, et pose la main sur le bras de Jean. Il le regarde
au visage.
L'ABBÉ.--Jean, Jean... Vous ne parleriez pas ainsi si vous n'aviez
vous-même terriblement évolué...
(Baissant la voix.) Je suis sûr que vous ne pratiquez plus!
Un silence.
JEAN (sur un ton affectueux, mais ferme.).--Non.
L'ABBÉ (avec douleur).--Ah, je comprends _tout_, maintenant!
Le chemin monte; on aperçoit le clocher de Beaumont.
L'abbé accélère l'allure, comme s'il cherchait à être seul.
L'un derrière l'autre, ils atteignent le haut du plateau. Un vent
léger, venu de loin, les accueille. Sur le bord de la route, les fils
télégraphiques tendus dans la brise, chantent.
Les maisons du hameau sont éparpillées à travers champs. L'église est
à cent mètres, gardée par les sapins pointus du presbytère.
Jean laisse l'abbé prendre de l'avance, et s'assied sur un tas de
cailloux.
Son dos chauffe au soleil. Le vent lui souffle sa fraîcheur au visage.
A ses pieds, de petites feuilles sèches roulent, avec un froissement
de soie.
Devant lui, la plaine.
Les ombres s'allongent, obliques. A travers les houppes défeuillées
des ormes, à travers les peupliers en rideaux, brillent des façades
blanches, des toits bleus. Presque personne. Une charrette avance
sur un chemin qu'il ne voit pas, et les roues grincent dans la boue
des ornières. Au loin, un cheval gris et un cheval roux traînent la
charrue sur les courbes molles d'un vallonnement, et soulèvent sans
bruit des flocons d'ouate brune. Une flaque attardée luit entre des
troncs. Les nids désertés font des nœuds dans l'écheveau des branches.
Les laboureurs ont atteint le bout de leur champ: avec des gestes
lents, ils virent et repartent; ils montent vers Jean, et le cheval
gris, dissimulant tout l'attelage, semble venir seul.
Le vent s'est tu. Les cahots de la charrette ont cessé. Les feuilles
mortes reposent.
Du silence.
L'abbé revient, le front incliné.
Jean se lève et va vers lui. Le prêtre lui tend les mains; ses yeux
sont pleins de larmes.
Ils redescendent la côte, sans mot dire. L'abbé marche droit devant
lui, la tête basse.
JEAN (avec douceur).--Mon cher abbé, je vous ai fait de la peine. Mais
tôt ou tard, il fallait bien vous l'apprendre...
L'abbé fait un geste évasif et triste.
JEAN.--Je connais le reproche habituel des croyants: «Vous vous êtes
débarrassé d'une religion qui entravait votre bon plaisir.» Ce n'est
pas mon cas. J'ai lutté pendant des années; vous en avez été témoin...
Il le fallait. Maintenant c'est fini. J'ai repris mon équilibre.
L'abbé tourne la tête et regarde Jean avec une insistance
involontaire, comme s'il cherchait à voir l'homme nouveau qu'il est
devenu.
L'ABBÉ (avec désespoir).--Vous, que j'ai quitté si _droit_, en si _bon_
chemin!...
JEAN.--Vous ne devez pas me mépriser. Croire ou ne pas croire, au fond,
ce n'est pas ça qui importe: l'essentiel, c'est la façon dont on croit
ou la façon dont on ne croit pas...
L'ABBÉ.--Mais comment, comment est-ce arrivé?
JEAN.--Je ne peux pas expliquer. J'ai eu la foi, c'est certain;
maintenant, je ne peux plus m'imaginer cet état-là. Des idées qui
passent comme des courants, et qui vous poussent tout naturellement
dans le même sens... Et puis, ça dépend aussi des natures... Certains
hommes sont, plus que d'autres, susceptibles d'accepter une formule
toute faite; comme le bernard l'ermite, vous savez, qui s'installe dans
la première coquille vide qu'il rencontre, et qui s'y moule. D'autres,
au contraire, ont besoin de secréter eux-mêmes leur carapace...
L'ABBÉ (sombre).--Ce sont _vos études_ qui vous ont perdu... Le poison
de l'orgueil scientifique! Ah, et combien d'autres...! A force de
s'absorber dans l'examen du monde _matériel_, on s'aveugle jusqu'à
perdre le sens _surnaturel_, et bientôt la foi!
JEAN.--C'est possible. Quand on se sert quotidiennement des méthodes
scientifiques, et qu'on a éprouvé mille fois combien elles sont propres
à la recherche de la vérité, comment ne serait-on pas amené à les
appliquer aux problèmes religieux?
(Tristement.) Est-ce ma faute, si la foi résiste mal à un sérieux
examen critique?
L'ABBÉ (vivement).--Ah, il ne sait plus comprendre qu'avec son
intelligence! L'examen critique, _la raison_! Est-ce que ce n'est pas
_à l'aide de la raison_ que les théologiens établissent les preuves de
l'existence de Dieu et de la Révélation?
JEAN (à mi-voix).--C'est par elle aussi qu'on les renverse...
L'ABBÉ.--Mais lorsqu'il m'est prouvé, à moi, que ma raison ne peut
à elle seule, embrasser dans son entier le mystère des dogmes, ni
toutes les choses de l'âme, ni la solution chrétienne du problème de
nos destinées, j'y vois _au contraire_, une preuve irréfutable de
l'Autorité supra-humaine qui nous a _révélé_ la lumière!
Jean se tait.
L'ABBÉ (prenant avantage de ce silence).--Et d'ailleurs, pouvez-vous me
citer une seule vérité scientifique certaine, qui soit en opposition
_réelle_ avec un de nos dogmes?
Est-ce votre science qui vous a démontré qu'il n'y avait pas de Dieu?
JEAN (se décidant à répondre).--Pas absolument.
L'ABBÉ.--Ah!
JEAN.--La science se contente de prouver que tout, dans l'univers, se
passe comme si votre Dieu personnel n'existait pas.
L'ABBÉ.--Mais la science, mon pauvre ami, _uniquement_ assujettie à
l'étude des lois naturelles, est, quand on sait voir, le plus éclatant
témoignage de l'existence d'un Dieu!
JEAN (avec tristesse et fermeté).--Oh, pardon, pardon ... ne nous
payons pas de mots. De ce que je crois reconnaître un Ordre, des
Lois, n'allez pas conclure que je crois en Dieu: c'est un tour de
passe-passe qu'on a trop employé! Non, non, nous sommes l'un et l'autre
persuadés que l'univers obéit à des lois, soit;--mais mon opinion,
toute expérimentale, n'est nullement compatible avec les données de
la religion catholique, où Dieu est considéré comme un Être suprême,
ayant une action personnelle, et des qualités précises! Ne confondons
pas. Sans quoi la religion serait encore la science, comme elle l'était
jadis, à l'éveil de l'intelligence humaine. (Souriant à demi.) Et ce
n'est pas le cas...
L'ABBÉ (avec feu).--Alors quand, _de bonne foi_, vous mettez votre
raison en face du christianisme...
JEAN (vivement).--Mon cher abbé, nous discuterions ainsi jusqu'à
l'aube, sans nous convaincre.
(Souriant.) Je suis bien revenu de ces controverses interminables... Il
y a entre un croyant et un athée, un abîme tel, qu'ils se combattraient
toute une vie sans s'être compris. J'ai été souvent mis au pied du
mur par des théologiens avertis et bien armés. Le plus souvent,
je ne trouvais, je l'avoue, pas grand'chose à leur répondre. Mais
cela n'ébranlait en rien ma conviction. Je savais, avec certitude,
qu'_il y avait une réponse_, et qu'il aurait suffi d'un hasard, d'une
association d'idées heureuse, ou d'une soirée de réflexion pour la
trouver.--Des arguments? Mais on en trouve toujours, et pour toutes les
causes, en cherchant un peu...
L'abbé fait un geste d'impuissance définitive.
Jean sourit affectueusement, et s'approche de lui, jusqu'à lui prendre
le bras.
JEAN.--Voyez-vous, on ne se convertit pas pour des raisons logiques:
voilà la certitude à laquelle je suis arrivé. On se contente d'étayer,
par des arguments logiques, une conviction que l'on porte en soi:
et cette conviction n'est pas motivée, comme on le croit, par des
syllogismes et des raisonnements, mais par une disposition naturelle,
plus forte que toutes les dialectiques.
Je crois que l'on naît prédisposé à la foi ou au doute; et que tout les
raisonnements ne peuvent pas grand'chose, ni pour, ni contre...
L'abbé ne répond pas.
L'air a fraîchi tout à fait. Le soir tombe vite. Le soleil n'est plus
qu'une ligne orangée, parmi des brumes violettes, au ras de l'horizon.
Devant eux, s'étend un blé naissant, d'un vert uni, à peine duveté par
le brouillard qui se lève; et sur cette nappe soyeuse, se mêlent le
reflet rosé du jour qui meurt, et l'éclat laiteux de la lune.
Ils pressent le pas.
Dans un chaume, des corbeaux s'élèvent, en rafale, pour s'abattre plus
loin, sur des pommiers noirs.
Un long silence.
L'ABBÉ.--Et ... pour votre femme ... que va-t-il arriver?
JEAN (simplement).--Ma femme? Mais il y a trois ans, au moins, que je
pense tout ce que je vous ai dit ce soir... Alors?
Il n'y a aucune raison pour que ça change...
L'abbé hoche la tête, incrédule.