Lucienne étant noble qu'objecteront les oncles? Le manque de fortune?
Comme Cyrille sera fort pour leur reprocher cette mesquinerie.
Il se lève titubant et mol, mais la volonté de vaincre l'arbitraire de
la famille et de faire oeuvre libre le raffermit. Une intime colère, un
désir extrême d'aimer mus au paroxysme par l'ivresse, lui suggèrent des
actes. Il commande de préparer une valise pour un court voyage et
d'atteler le dog-cart.
A Lille, les promeneurs bien mis, aux élégances britanniques, captivent
son attention. Puis, chez un tailleur de vitrine limpide et d'enseigne
sobre, il se livre aux mains des commis obséquieux qui le mètrent.
Quelques jours après il regagne sa ferme, muni d'une complète garde-robe
de clubmann.
En trois visites, Lucienne lui emporta l'esprit. Elle parlait bas avec
un accent mièvre, et les paroles soupirantes fuyaient vite de ses
rosâtres lèvres. Dans ses gestes affables et menus, une gentillesse de
maigriote. Elle avait sur la taille mince, une poitrine ronde, une tête
futile à veines bleues, à pupilles ardoisées, à cheveux d'ambre.
Adorablement elle jouait du piano, et ses doigts fins sautelaient sans
lassitude. Cyrille passe ses après-midi à La Verdière dans le salon
empli de colifichets, de chaises frêles et dorées, de meubles à pompons,
de fleurs gerbées par gammes chromatiques dans des vases simples.
Des heures il contemple la nuque gracile de Lucienne et la montante
torsade de sa chevelure. Alors le saisit le désir de dénouer ces
cheveux, de mordre à pleins baisers cette nuque blanche. Puis il se juge
pur imbécile. De même que Denise, Lucienne l'enjôle. Il se prévoit la
subissant avec tous ses caprices de petite fille coquette, ses
gamineries, ses fugues sautillantes et rieuses qui refusent, ses
bouderies qui obtiennent.
La gêne des dames des Flochelles ne se trouva point si grande qu'on
l'avait dit d'abord.
Lucienne, outre la propriété de La Verdière, possédait une dot. Mme des
Flochelles, anglaise de naissance, irait vivre, après le mariage, dans
le comté de Kent, au manoir de son père qui, très vieux, désirait une
compagnie.
L'aveu de ces détails intimes promut Cyrille au rôle officiel de fiancé.
Dès lors il se reprocha sa trop hâtive détermination. Il eut peur de
Lucienne, si pauvre, sans terres; il eut peur de son charme; il craignit
qu'elle ne l'abandonnât, un jour comme l'autre. Il chercha le moyen de
rompre.
Puis le soir, chez lui, quand le goût amer de l'alcool lui remémorait
les extases de ses amours débutantes, la vision de la jeune fille si
différente de l'autre, exquise, lui promettait des délices encore
neuves, pudiques et mystérieuses, dont le rêve le pressait.
Il aurait La Verdière; et la modicité de ses ressources demeurerait
inconnue des paysans. Car, autrement, le domaine pouvait échoir à un
autre acquéreur et les gens ne failliraient pas alors à le dire ruiné.
Comme les oncles, il possédera son château. Et ses voeux de luxe sont
réalisés d'avance par cet intérieur charmant et diffus. Plus de soirs
mornes dans la vaste cuisine de ferme.
Des heures de béatitude parmi les fleurs et la lueur mordorée des
lampes, aux sons agiles du piano, à la vue de Lucienne en jupes claires.
Le vice en mourra.
Mais une jalousie anticipée le harcèle. Il redoute de lui déplaire,
d'être quitté. Bien que sûr d'abandonner son habitude, il appréhende une
minute de faiblesse, où sa résolution sombrerait, et qui, pour toujours,
la dégoûterait d'un ivrogne. Un autre alors la lui enlèvera. Et il
s'attarde à méditer des vengeances extraordinaires, éternelles.
Une scène terrible avec le marquis de Bressel détermina Cyrille. Il
déclara qu'il ne voulait consentir à sacrifier sa vie pour accroître la
fortune de ses cousins et devenir vieillard à espérances; que le célibat
ne lui valait rien; qu'il aurait Lucienne des Flochelles, une jeune
fille noble, instruite, d'une élégance extrême et de goûts modestes;
qu'il n'était plus un enfant; que sa famille pouvait bien ne pas
assister au mariage, que cela lui paraissait indifférent.
Ils s'épousèrent à minuit selon le rite de la famille dans la chapelle
du château de Fourmies, au milieu de buissons de cierges.
En Ecosse, au bord d'un lac uni, et ceint de grandes roches violettes
qui s'y miraient, ils vécurent un mois en des extases, en des
frémissements.