Sa famille ne voulait qu'il se mariât. Ainsi la fortune reviendrait à
Guy de Bressel, le Saint-Cyrien, et à Julia de Fourmies qui étudiait
encore chez les religieuses de Sainte-Clotilde.
Il le comprit nettement après quelques heures de conversation avec le
marquis et le baron installés chez lui pour la chasse des oies sauvages
qui, en ce moment, passaient.
--Vous êtes, Monsieur, proclamait de Bressel une nuit d'affût, vous
êtes, par ma foi, un bien heureux gentleman. Des chasses superbes, un
marais enviable, une cave de vieux notaire. Vous avez tout jeune rôti
des balais avec une femme charmante, vous vous y êtes même brûlé quelque
peu. Des souvenirs exquis, quoi. Que faut-il de plus?
--Si vous croyez, mon oncle, que c'est drôle de vivre tout seul ici.
--Voilà bien les Français d'aujourd'hui. La vie de gentleman-farmer les
ennuie. Voyez donc vos voisins les Anglais! quels gaillards.
--Mon cher, vous raisonnez comme une petite fille, insista le baron. Que
voulez-vous? Vivre à Paris? Manger vos pièces de dix sous avec des
femmes de brasserie comme un fils de quincaillier? Vous auriez honte de
mener cette existence. Aux gens comme nous, pour fréquenter les
boulevards, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Or, nous-n'en-a-vons
pas. Alors la vie là-bas, sans le sou, c'est comme ces cartouches vides,
un peu de fumée, et puis rien. Tout le monde s'en aperçoit et se moque.
--Il faut se résigner, Monsieur, il faut se résigner. Nous nous
résignons bien, le baron et moi, et Dieu sait pourtant si cela est dur.
--Après dix ans de Tortoni se retirer ici, oui; c'est dur.
--J'ai envie de me marier, dit fermement Cyrille.
Ils se firent affectueux. Eux prirent épouses. Eh bien, là, entre
parents, on peut en convenir: les symphonies conjugales se rompent de
fréquentes discordances. Mme de Fourmies qui autrefois brillait aux
réceptions de l'empereur, reproche aigrement au baron ce rôle
obligatoire de châtelaine recluse. La marquise de Bressel, morte depuis
dix ans, ruina son mari en jouant à Monaco. Cyrille revoit ces deux
dames lui offrant des louis lors des vacances. Leurs petits chiens le
mordaient aux jambes.
On narre le cycle de la famille, les héritages contestés, les unions
manquées, le suicide d'un cousin que les dettes conduisirent à
l'escroquerie, les réparations des châteaux, les vitraux donnés en pompe
à l'église du village. On remonte à l'époque de la Révolution, où les
ancêtres réfugiés en Angleterre enseignaient le latin pour subsister.
Puis revient le récit glorieux des batailles anciennes où,
valeureusement, se comportèrent les aïeux, des ligueurs.
Ils parlent bas, à genoux dans la hutte, appuyés aux lucarnes ouvertes
vers l'étang; et leurs yeux experts visent la nappe de ciel déchiquetée
par les roseaux.
L'eau verte stagne entre les gerbes d'herbes. Des fois elle se ride et
la ride étend jusqu'aux rives son ourlet lumineux qui court. Des fois
elle se gonfle de bulles grossissant, crevant. Blanche, la tête d'un
nénuphar surnage emmi les feuilles palmées.
A ces récits où s'évoquent les robustes cavaliers bondissant à travers
mousquets et piques, Cyrille s'émeut et se gronde. Pourquoi des
instincts bas l'incitent-ils aux mésalliances. Il jure de se vaincre. Se
vaincre, soi, chose facile, mais vaincre la hantise fantastique, le Rire
tors et vert; le terrasser autrement que par le sommeil de l'ivresse, le
pourra-t-il? Il se connaît incapable de subir une heure le Rire, cette
menace de folie et de funérailles.
Et voici que le conquiert la terreur hallucinante. Dans les roseaux,
dans l'onde verte et plane il aperçoit, glissant entre des lames d'eau,
la robe écarlate de Denise, ses gants noirs.
Alors il répète:
--Ça ne fait rien, je veux me marier.
--Mais avant de vous marier, Monsieur, songez au moins à vous corriger
de votre ivrognerie. Vous ne pouvez pourtant apporter cela à une jeune
fille en cadeau de noces.
--Vous êtes méchant, mon oncle. Vous savez bien que ça ne dépend pas de
ma volonté, le médecin vous a dit l'influence originelle, atavique; mon
père était alcoolique.
--Il en mourut: Prenez garde.
--Hé! je sais, je sais. Aussi je ne veux plus rester seul. Non, je ne
veux plus.
--Chut!
Les ailes des oies battent sur le ciel ainsi que des éventails éployés.
Silencieusement. De leur vol, elles cernent la mare. Et subitement, à
six, elles plongent dans les herbes. Les herbes fléchissent,
froufroutent, puis oscillent longtemps.
Une tête, ombre pointue, saillit d'une touffe de roseaux. Les fusils
tonnent. Aux lourdes répercussions des coups, les volatiles s'élèvent;
des masses noires, indécises, qui, une à une, versent, tuées.
Seule une fuit au ras des ajoncs, toutes pennes étalées, sous les
montantes fumées de la poudre.