Le père est mort. Je crois fort qu'il s'est suicidé. La mère et la fille
sont _à quia_. Elles donneront La Verdière à moitié prix pourvu qu'on
les paye comptant.
--Dix mille francs alors, reprit Cyrille.
Un maquignon dit:
--Comme ça s'enfonce les bourgeois. Ça fait des bêtises! Ça se ruine! Ne
venaient-ils pas autrefois chasser, ceux-là, avec des vestes de velours,
des gants neufs, des chiens anglais, est-ce que je sais. Ça chassait ça,
ça ne savait seulement pas tuer un lièvre au gîte. Ça avait des chiens
qui couraient sur le coup de fusil. Malheur, va. Et puis ça n'a pas le
sou. Et dire que c'est ça qui nous dirige!
Toute la table s'esclaffa.
--Pour être bête, il n'y a pas plus bête que les bourgeois.
--Et des vices!
Les convives causent en sourdine à l'oreille avec des mines dégoûtées et
des yeux égrillards.
Les servantes emplissent de bière les chopes; deux, sanglées dans leurs
robes à fleurs; et elles gravitent inversement autour de la table
immense garnie d'hommes en redingotes luisantes.
Au fond de la salle à tapisserie teinte d'humidité, une autre table unit
les dames en deuil qui parlent discrètement du défunt: riche cultivateur
dont les funérailles viennent de finir.
Tout en mâchant son boeuf, Cyrille pense à La Verdière. La blancheur
éclatante de la nappe l'hypnotise. Depuis des semaines, ce malaise le
prend à l'aspect des couleurs vives. Ce lui fut d'abord quand l'ivresse,
le soir, terrassait. Les rideaux blancs de son lit le figeaient alors en
une inévitable contemplation. Bientôt le carrelage rose de la cuisine
acquit la même influence; puis les housses du meuble de salon.
Maintenant cela le possède même hors de l'ivresse. La nappe lui
scintille devant les yeux et darde des éclaboussures blanches.
Il s'efforce de s'y dérober et cille vers les murs. Malgré lui sa
pupille gagne le coin des paupières où la nappe devient perceptible, et
aussitôt son regard tombe maîtrisé sur ce blanc qui vibre.
--Elles sont à La Verdière n'est-ce pas, mon cousin?
--Qui?
--Les propriétaires, donc.
--Ces dames des Flochelles?
--Oui.
--Elles sont arrivées, il y a huit jours.
L'intérêt de cette causerie le peut enfin soustraire à l'hallucination
blanche. Il parle, il parle pour que la vision ne le reprenne pas. Il
renseigne sur l'âge de Mlle Lucienne--18 ans--celui de sa mère--42
ans.--Il cite leurs paroles, il décrit leurs robes, leur intérieur où il
fit visite pour une affaire de voisinage; oui, des renseignements à
donner sur une servante.
--Allons, il faut acheter les dames avec la maison! lui crie un farceur.
--Bé, ce ne serait pas mauvais marché, clame un autre.
De là Cyrille songe à Lucienne, si blonde et si frêle avec un sillage de
parfums et des gants mauves jusqu'aux coudes. Que ne possède-t-elle des
terres. Il l'épouserait. Seule elle lui livra cette note luxueuse inouïe
de toute autre femme que Denise; elle fleura cette odeur unique qui
suggère comme un avant-goût de possession. Le mariage le ravirait à sa
tristesse, à son vice. Car il sait qu'il boit, il sait que peu à peu il
devient fou.
Chaque fois que l'idée d'ivresse l'enchante par ses maléfices au son des
souvenirs, aux promesses de les revivre et de tarir par le sommeil tous
les regrets, une puissance fantasmatique s'évoque, d'attitude narquoise,
personnifiée d'un Rire énorme et sans dents. Elle raille sa faiblesse
infantile, lui assure que, malgré ses résolutions, il succombera encore;
elle le montre par avance titubant, ridicule, courant à la folie. Elle
lui décharne Denise et la travestit en un squelette dégoûtant d'alcool,
riant de ce Rire aux lèvres grises et suintantes. Dès lors Cyrille ne
désire plus que le sommeil où la hantise s'effacera, où il l'abattra.
Pour obtenir cette victoire il se livre entier au vin. Avec un
acharnement de lutte, il absorbe verre sur verre comme il frapperait
coup sur coup.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tandis qu'il regagne sa ferme en cabriolet, ce soir-là, il sent le vol
proche du Rire sans dents, du squelette en robe écarlate trop large et
ganté noir trop large. Cela lui clame qu'il est encore ivre comme un
porc, qu'il mourra vautré dans ses vomissures, comme un porc. Et de la
prédiction lui naît une épouvante atroce, étranglante; ses nerfs se
révoltent, leur exaspération s'essore par les mains qui cinglent du
fouet et des guides la croupe du cheval galopant.
Le cheval galope dans la route verdie d'ombre, entre les champs aplatis
sous la lune verte, sous les buées vertes.
En Lucienne Cyrille espère la libératrice. Ses bras, ses longs bras
minces et ses mains fluettes exorciseraient la puissance par leur geste
gracile, relevé.
Au goût de cette bouche fleurie il oublierait le goût de l'alcool. Mais
elle ne possède pas de terres.
V
Le mariage, la meilleure chance pour lui, trop seul. Avec une femme
élégante et instruite, quelles exquises causeries au retour des champs.
Des lectures communes, une initiation dont il assumerait le plaisir la
voyant s'étonner aux oeuvres littéraires, étudier, comprendre, admirer
enfin et goûter des sensations d'intelligence aux siennes pareilles.
Leurs chairs ensuite se mêleraient à l'unisson de leurs âmes.
Aux dîners de noces, de funérailles et de baptême, aux banquets des
ducasses et des kermesses, aux bals tendus de draps blancs et ornés de
branches feuillues il assista, cherchant épouse.
Quand le cousin de Fourmies eut remarqué les prévenances de Cyrille à
l'égard de Mlle Chrétien, il le dissuada, la montrant laide, pataude,
orgueilleuse de son bétail et de ses arpents. Cyrille ne résista point,
étant, au fond d'avis identique. Huit jours passés au château de
Fourmies en chasses, en excellents repas, et en ivresses quotidiennes
nées du kümmel, effacèrent la personne.
Avec leurs élégances, les maigreurs rousses des demoiselles Raveline le
happèrent. Elles touchaient du piano à quatre mains, citaient Lamartine
et Chateaubriand. Il préféra Marguerite à Caroline.
Souventes fois, au trot de son cheval britanniquement harnaché, il gagna
la porte verte de leur brasserie distante de six kilomètres à peine.
Dans la cour profonde où se fonce le fumier, où picorent les poules
troussées, il s'arrête, un instant, le regard vers la maison basse aux
vitres émaillées de capucines claires.
Au perron surgissent les soeurs vêtues de cotonnades rayées et ceintes
de rubans larges.
Marguerite sourit; sur la peau laiteuse les taches de rousseur vivent
d'une existence de fleur, tantôt closes d'ombre, tantôt épanouies à la
lumière.
Entrés ils ne conversent presque pas d'abord. Il manipule sa cravache,
et fouette la poussière de ses bottes vernies jusqu'à ce qu'il se
remémore des vers classiques appropriés aux circonstances. Alors ils
récitent tous trois avec une émulation d'écoliers les tirades tragiques.
Là il goûte une intime vanité d'homme supérieur apprécié par une
compagnie d'élite.
Les hauts bahuts bruns et leurs cuivrures ouvragées, les poutres du
plafond, les assiettes à coqs peints, les fauteuils surannés, il les
assimile aux meubles du grand siècle.
C'est le calme des classes, et sa musique d'alexandrins rythmés, sans la
peur des punitions, sans la crainte des camarades, de leurs farces
cruelles.
Le vieux de Bressel vint l'y prendre, un jour; et, comme ils
retournaient, leurs chevaux pataugeant lentement dans la fange, il dit:
--Vous n'avez pas, Cousin, j'espère, l'intention d'épouser ces filles.
--Pourquoi?
--Leur bisaïeul, vous le savez, coupait les têtes pour trente-cinq sous,
au temps de la première révolution sur la grand'place d'Arras. Il était
le suppôt du sanguinaire sans-culottes Joseph Lebon.
--Oh, il y a bien longtemps; elles ne sont pas coupables des fautes du
bisaïeul.
--Qu'est-ce, Monsieur? cette morale? Je vous ferai enfermer comme fou si
jamais vous avez le malheur...
--Oh, oh!
--Oui, Monsieur, vous l'êtes assez souvent fou, bien que des gens disent
que vous soyez ivre...
Et le marquis piqua des deux le laissant seul sur la route.
Longtemps Cyrille montra le poing à la croupe de l'alezan, à ce veston
de velours noir, ces cheveux blancs et ras, ce feutre gris qui
s'exténuaient parmi les jets de crotte entre la double file des
peupliers maigres.