Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon,

mais il haussa les épaules et dit à Croustillac:

--Si tu as jamais l'audace de te présenter à la loge du frère portier,

tu seras étrillé d'importance. Voilà l'hospitalité que tu recevras

désormais à l'abbaye de Saint-Quentin.

Puis s'adressant aux enfants:

--Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou

à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus

solvable qui la demande.

Et le moine ferma brusquement la porte.

--Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l'aventurier, en se parlant

à lui-même, ce serait d'un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais

j'avais comme un petit remords d'avoir contribué à la rôtisserie d'un

couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer

que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens

tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il

est bizarre combien je m'intéresse à eux... si j'avais moins de raison,

je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas

éclaircir mes doutes? Qu'est-ce que je risque... j'ai un excellent

moyen.--Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est

malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine;

quoique je porte la besace, j'ai un boursicot... Eh bien! au lieu

d'aller coucher et dîner à l'auberge... (que la foudre m'écrase si je

mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j'irai

dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j'ai été soldat, je

ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard,

un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la

douce chaleur de l'étable; voilà tout ce qu'il me faut... ça sera

toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage...

Qu'est-ce que vous dites de ça?

--Mon père n'est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon.

--Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère

est ménagère, comme elle doit l'être, ils ne regretteront pas ma venue,

cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour...

Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous

grondera pas de lui amener un vieux soldat.

Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier

inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se

prirent par la main, marchèrent devant l'invalide, qui les suivait

absorbé dans une profonde rêverie.

Au bout d'une heure de route, ils arrivèrent à l'entrée d'une longue

avenue de pommiers qui conduisait à la métairie.

CHAPITRE XXXVII.

RÉUNION.

Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur

père consentait à donner l'hospitalité au vieux soldat.

En attendant le retour des enfants, l'aventurier examinait l'extérieur

de la ferme.

Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments

d'exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers

ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une

légère fumée s'échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait

gronder l'Océan, car la ferme s'élevait presque sur les falaises de la

côte.

La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait

des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable

en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques.

L'aventurier se sentit ému à l'aspect de cette scène paisible; il

enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu'il sût leur gêne

momentanée.

L'aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d'un

âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême

propreté. Son fils l'accompagnait; sa fille s'était arrêtée au seuil de

la porte.

--Nous sommes bien fâchés, monsieur...

A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle

comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une

parole, abandonna son bâton, perdit l'équilibre et tomba subitement à la

renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement

derrière lui.

L'aventurier était évanoui.

La duchesse de Monmouth (c'était elle), ne reconnaissant pas d'abord le

chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et

s'empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l'inconnu.

Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de

l'un des noyers, pendant que sa mère et sa soeur allèrent chercher un

cordial.

En ouvrant l'uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration,

Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que

l'aventurier portait sur sa poitrine.

--Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon.

La duchesse s'approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le

médaillon qu'elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant

le chevalier avec plus d'attention, elle s'écria:

--C'est lui! c'est l'homme généreux qui nous a sauvés...

Le chevalier revint à lui.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes.

Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon

Croustillac.

--Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d'années!

Quand j'ai tout a l'heure entendu ces enfants s'appeler _Jacques_ et

_Angèle_, le coeur m'a battu si fort... Mais je ne pouvais croire...

espérer... Et le prince?

La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement

la tête et dit:

--Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous

revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût

été beau pour nous.

--Je n'en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible

condition!

--Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un

moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir.

Après quelques minutes, l'aventurier entra dans la chambre de Monmouth;

ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte,

comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.

Quoiqu'il fût amaigri par la souffrance, et qu'il eût alors plus de

cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même

caractère gracieux et élevé.

Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant

un fauteuil à son chevet, lui dit:

--Asseyez-vous là, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous

cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin,

chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de

séparation!... Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de

vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir

dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu'ils

vous doivent aussi.

--Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son

tour.

Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et

fit gravement dans la doublure de son habit une large incision.

--Que voulez-vous faire? demanda le duc.

Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et

dit au duc:

--Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en

contient autant. C'est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix

de la jambe que j'ai laissée l'an passé à la bataille de Mohiloff, après

le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien

nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s'enrôlent à son

service et qui lui font hommage de quelqu'un de leurs membres.

--Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant

doucement la bourse que l'aventurier lui tendait.

--Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de

redevance, et vous êtes menacé d'être renvoyé de cette métairie sous

huit jours. C'est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d'une

robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela

tout à l'heure devant moi, à la porte du couvent.

--Hélas! Jacques, cela n'est que trop probable, dit tristement Angèle à

son mari.

--Je le crains, dit Monmouth, mais ce n'est pas une raison, mon ami,

pour accepter.

--Mais, monseigneur, il me semble que vous m'avez, il y a quelque

dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions

aujourd'hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser

tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires

tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En

arrivant à La Rochelle, le père Griffon m'a dit que vous me donniez la

_Licorne_ et sa cargaison.

--Mon Dieu, mon ami, c'était si peu de chose auprès de ce que nous vous

devions, dit Jacques.

--Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait

pour nous? reprit Angèle.

--Sans doute, c'était peu... ça n'était rien, rien du tout... une tasse

de café bien sucrée, avec du rhum pour l'adoucir, n'est-ce pas?

seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en

café, en sucre et en rhum, le chargement d'un bâtiment de 800

tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison,

c'était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises

paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m'a

blessé.

--Mon ami...

--J'étais payé par ce médaillon... n'en parlons plus... d'ailleurs, je

n'ai plus le droit de vous en vouloir, j'ai fait un acte de donation du

tout au père Griffon, afin qu'il en fît à son tour donation aux pauvres

ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.

--Serait-il possible que vous ayez refusé, s'écrièrent les deux époux.

--Oui, j'ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez

l'étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n'étais pas déjà si riche en

bonnes oeuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur

et sans tache!... C'était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais

j'avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il

m'était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.

--Noble et excellent coeur! dit Angèle.

--Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre!

--C'est justement parce que j'avais l'habitude de la pauvreté et d'une

vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à

l'oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais

riche à 200,000 écus. J'ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça

m'a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j'avais de la

misère... du chagrin... ou que j'étais cloué sur mon grabat par une

blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:--Après

tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une

fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du

courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je

m'attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l'avoue

et je vous en remercie... j'ai néanmoins profité un peu de votre

générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de

six livres et que c'était peu pour aller en Moscovie, j'empruntai 25

louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un

Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m'embarquai pour Revel sur un

Suédois; de Revel j'allai à Moscou, j'arrivai comme marée en carême;

l'amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la

_polichnie_ du czar, autrement dit la première compagnie d'infanterie

équipée et manoeuvrant à l'allemande qui ait existé en Russie. J'avais

fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service;

je fus donc enrôlé dans la _polichnie_ du czar, et j'eus l'honneur

d'avoir ce grand homme pour _serre-file_, car il servit dans cette

compagnie comme simple soldat, vu qu'il avait l'habitude de croire que

pour savoir un métier il faut l'apprendre...

Une fois incorporé dans l'armée moscovite, j'ai fait toutes les guerres.

Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes

campagnes, vous parler du siége d'Azof, où je reçus un coup de sabre sur

la tête; de la prise d'Astrakan sous Schérémétoff, où j'ai gagné un coup

de lance dans les reins; du siège de Narva, où j'ai eu l'honneur

d'ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin

de la grande bataille de Dorpat.

Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là

pour endormir vos enfants pendant les veillées d'hiver, au coin du feu,

quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers.

Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c'est que j'ai fait la

guerre, depuis que je vous ai quitté, d'abord comme bas officier, puis

comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l'an passé je

n'avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m'a donné

généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en

France, parce que, après tout, c'est encore là que l'on meurt le

mieux... quand on y est né; Je m'en allais pédestrement, en flânant,

regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour

ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le

chevalier d'un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage

ordinaire, oh! cette fois, non, ça n'a pas été le hasard... mais c'est

la providence du bon Dieu qui m'a fait rencontrer vos enfants,

monseigneur; ils m'ont amené jusqu'ici... je suis tombé à la renverse

sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et

me voilà!

Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois,

monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère

sont morts depuis longtemps, j'aimerais donc furieusement m'établir

auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose,

quand ça ne serait qu'à servir d'épouvantail pour empêcher les oiseaux

de manger vos pommes et vos cerises; j'oublierais que vous êtes

_monseigneur_; je vous appellerais maître Jacques; j'appellerais madame

la duchesse dame Jacques; vos enfants m'appelleraient le père Polyphème,

je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu'à _vitam

æternam_.

--Oui... oui... nous acceptons, vous ne nous quitterez plus, dirent à la

fois Jacques et Angèle, les yeux mouillés de larmes.

--Mais à une condition, dit le chevalier en essuyant aussi ses yeux,

c'est que moi qui suis orgueilleux comme un paon, je vous paierai

d'avance ma pension, et que vous accepterez ces deux cents louis que

vous m'avez refusés; total 6,000 livres; à 500 francs par an, douze de

pension... dans douze ans nous ferons un autre bail.

--Mais, mon ami...

--Mais, monseigneur, c'est oui ou non. Si c'est oui, je reste, et je

suis plus heureux que je ne le mérite. Si c'est non, je reprends mon

bâton, mon bissac, et je pars pour la vallée paternelle, où je crèverai,

mordioux! tristement, tout seul dans un coin, comme un vieux chien qui a

perdu son maître.

Si grotesques que fussent ces paroles, elles furent prononcées d'un ton

si ému, si pénétré, que le duc et sa femme ne purent refuser l'offre du

chevalier:

--Eh bien donc j'accepte.

--Hourra! cria Croustillac d'une voix de Stentor, et il accompagna cette

exclamation moscovite en jetant en l'air son bonnet de poil.

--Oui, j'accepte de grand coeur, mon vieil ami, dit Monmouth, et

pourquoi vous le cacher? ce secours inattendu que vous nous offrez si

généreusement.. me sauve peut-être la vie... sauve peut-être ma femme et

mes enfants de la misère, car cette somme nous remet à flot, et nous

pouvons braver deux années aussi mauvaises que celle qui a été la cause

première de notre gêne. La fatigue, le chagrin, l'inquiétude de l'avenir

m'avaient rendu malade... Maintenant, tranquille sur le sort des

miens... assuré d'un ami comme vous... je suis sûr que ma santé va

renaître.

--Ah çà! mordioux, monseigneur, comment se fait-il qu'avec ces

énormités de pierreries que vous aviez, vous soyez réduits?...

--Angèle va vous raconter cela, mon ami; l'émotion à la fois si douce et

si vive que je ressens m'a fatigué...

--Après vous avoir laissé à bord de la _Licorne_, dit Angèle, nous fîmes

voile en toute hâte pour le Brésil; nous y séjournâmes quelques temps,

mais pour plus de prudence, nous résolûmes de partir pour l'Inde à bord

d'un bâtiment portugais. Nous avions vécu trois ans dans ce pays très

ignorés, très heureux, très tranquilles, lorsque je tombai sérieusement

malade. Un des meilleurs médecins de Bombay déclara que le climat de

l'Inde deviendrait mortel pour moi, l'air natal pouvant seul me sauver.

Vous savez combien Jacques m'aime; il me fut impossible de vaincre sa

résolution; il voulut à toute force revenir en Europe, en France, malgré

les dangers qui le menaçaient. Nous partîmes du Cap sur un bâtiment

hollandais, faisant voile pour le Texel. Nous possédions une somme très

considérable provenant des ventes de nos pierreries. Notre traversée fut

très heureuse jusque sur les côtes de France; mais là une tempête

horrible nous assaillit. Après avoir perdu ses mâts, après avoir été

pendant trois jours battu par les flots, notre navire échoua sur la

côte, à un quart de lieue d'ici; par un miracle du ciel, moi et Jacques

nous échappâmes seuls à une mort presque certaine. Plusieurs passagers

furent, comme nous, jetés sur la grève pendant cette nuit horrible. Tous

périrent, je vous le répète, mon ami, il fallait un miracle pour nous

sauver, moi et Jacques, moi surtout, si souffrante. Les tenanciers que

nous remplaçons dans cette ferme nous trouvèrent mourants sur la plage;

ils nous transportèrent ici. Le navire était englouti avec toutes nos

richesses; Jacques, ne s'occupant que de moi, avait tout oublié; nous ne

possédions plus rien; j'étais orpheline, sans aucune fortune; Jacques ne

pouvait s'adresser à personne sans être reconnu. Ce qui nous restait à

la Martinique avait sans doute été confisqué... et puis comment réclamer

ces biens? Pour toute ressource, il nous restait une bague que je

portais au doigt lors du naufrage; nous chargeâmes les fermiers de cette

métairie, qui nous avaient recueillis, de vendre ce diamant à Abbeville;

ils en tirèrent environ quatre mille livres: c'était tout notre avoir.

Ma santé était tellement altérée que nous fûmes obligés de nous arrêter

ici; cette mesure conciliait d'ailleurs la prudence et l'économie; les

métayers étaient bons, pleins de soins pour nous.

Peu à peu je me rétablis complétement. Presque sans ressources, nous

pensâmes à l'avenir avec effroi; pourtant nous étions jeunes, le malheur

avait redoublé notre amour; la vie simple, obscure, paisible de nos

hôtes nous frappa; ils étaient vieux, sans enfants; nous leur proposâmes

de prendre la moitié de leur métairie, et de faire sous leur direction

notre apprentissage, leur avouant que nous n'avions pas d'autres

ressources que ces quatre mille livres que nous partagerions avec eux.

Touchés de notre position, ces braves gens voulurent d'abord nous

dissuader de ce projet, nous représentant combien cette vie était dure

et laborieuse. J'insistai, je me sentais pleine de force et de courage;

Jacques avait trop longtemps vécu pour ne pas s'accoutumer à la vie des

champs. Nous accomplîmes notre dessein, je fus tranquille pour Jacques.

Comment chercher le duc de Monmouth dans une ferme obscure de Picardie?

Au bout de deux ans, nous avions fait notre apprentissage, grâce aux

leçons et aux enseignements de nos braves devanciers; leur petite

fortune, augmentée de nos deux mille livres, était suffisante... Ils

nous firent agréer pour leurs successeurs par le trésorier de l'abbaye,

et nous prîmes la métairie tout entière.

--Ah! madame, quelle résignation! quelle énergie! s'écria le chevalier.

--Ah! si vous saviez, mon ami, dit Monmouth, avec quelle admirable

sérénité d'âme, avec quelle douce gaieté Angèle supportait cette vie si

rude, elle habituée à une existence somptueuse! si vous saviez, comme

elle savait toujours être gracieuse, élégante et charmante, tout en

surveillant les travaux du ménage avec une admirable activité; si vous

saviez enfin quelle force je puisais dans ce coeur vaillant et dévoué,

dans ce doux regard toujours attaché sur moi avec une admirable

expression de bonheur et de contentement, si précaire que fût notre

position! Ah! qui récompensera jamais cette conduite si belle!

--Mon ami, dit tendrement Angèle, Dieu n'a-t-il pas béni votre vie

laborieuse et paisible? ne nous a-t-il pas envoyé deux petits anges pour

changer nos devoirs en plaisirs? Que vous dirai-je enfin, reprit Angèle,

s'adressant au chevalier; depuis bientôt seize ans que dure cette vie

uniforme qui _chaque jour amène son pain_, comme disent les bonnes

gens, jamais un chagrin n'était venu la troubler, lorsque, l'an passé,

de mauvaises récoltes nous gênèrent beaucoup. Nous fumes obligés de

renvoyer deux de nos gens de ferme par économie. Jacques redoubla

d'ardeur, de travail; ses forces le trahirent, il s'alita; nos petites

ressources s'épuisèrent. Une mauvaise année, voyez-vous, pour de pauvres

fermiers, dit Angèle en souriant doucement, c'est terrible. Enfin, sans

vous, je ne sais comment nous aurions pu échapper au sort dont on nous

menaçait, car l'abbé de Saint-Quentin est inflexible pour les tenanciers

en retard; et pourtant nous mettions notre orgueil à lui payer toujours

un terme d'avance. Cent écus... tout autant... et cent écus, chevalier,

ne s'amassent pas aisément.

--Cent écus? cela ne payait pas la broderie d'un baudrier! dit Jacques

avec un sourire mélancolique. Ah! que de fois... en voyant ma pauvre

Angèle et ma fille travailler à leur dentelle une partie de la nuit pour

parfaire cette somme... que de fois j'ai regretté le bien que j'aurais

pu faire en éprouvant ce que c'est que le malheur.

--Écoutez, monseigneur, dit gravement Croustillac, je ne suis pas cagot.

J'ai tout à l'heure manqué de secouer la robe d'un moine; j'ai fait des

irrégularités pendant ma campagne de Moravie, mais je suis sûr qu'il y a

quelqu'un là-haut qui ne perd pas de vue les honnêtes gens. Or, il est

impossible qu'après dix-huit ans d'une vie de travail et de résignation,

à cette heure que vous voilà vieux avec deux beaux enfants, vous pensiez

rester à la merci d'un moine avare ou d'une année de grêle. En vous

écoutant, il m'eut venu une idée. Si j'étais le fanfaron d'autrefois, je

dirais que c'est une idée d'en haut... mais je crois tout bonnement que

c'est une idée heureuse. Qu'est devenu le père Griffon?

--Nous l'ignorons, nous ne sommes pas retournés à la Martinique.

--Il appartient à l'ordre des Frères Prêcheurs; il doit être au bout du

monde, dit Monmouth.

--Moi qui n'ai aucune nouvelle de France depuis dix-huit ans, j'en

ignore comme vous, monseigneur, mais voici pourquoi je m'en inquiète. Je

lui ai laissé le prix de la _Licorne_; c'est un bon et honnête

religieux; s'il vit encore, il doit lui en rester quelque chose, car il

aura été prudent et ménager dans ses aumônes. Mon avis serait donc de

tâcher de savoir où est le révérend, car si le bon Dieu voulait qu'il

eût gardé quelque bon morceau de la _Licorne_, avouez, monseigneur, que

ça ne serait pas un méchant manger à cette heure! si ce n'est pour vous,

du moins pour ces deux beaux enfants, car le coeur me saigne de les

voir avec leurs sabots et leurs bas de laine, quoique ça leur tienne les

pieds plus chauds que des bottes de basane à éperons dorés, ou des

souliers de satin avec des bas de soie, fussent-ils roses, ces bas!

roses comme ceux que je portais en 1690, ajouta le chevalier avec un

soupir. Puis il reprit:--Eh bien! monseigneur, que dites-vous de mon

idée _griffonnante_?

--Je dis, mon ami, que c'est un fol espoir. Le père Griffon est sans

doute mort; il aura légué sans doute votre fortune à quelque communauté

religieuse.

--A l'abbaye de Saint-Quentin, peut-être? dit Angèle.

--Mordioux! il ne manquerait plus que ça. J'irais mettre sur l'heure le

feu au couvent.

--Ah! fi... fi... chevalier! dit Angèle.

--C'est qu'aussi je rage d'avoir fait ce que j'ai fait à l'endroit de

vos deux cent mille écus; mais pouvais-je alors m'imaginer que je

retrouverais fermier un fils de roi qui remuait des diamants à la pelle?

Ah ça! il ne s'agit pas de philosopher, mais de retrouver le père

Griffon, s'il existe.

Le morne au diable · 第 27 / 28 段