Avec un instinct de grande délicatesse, instinct aussi nouveau pour lui

que le sentiment qui l'avait sans doute développé, le chevalier avait

réservé pour la solitude les pensées mélancoliques et douces

qu'éveillait en lui le souvenir de la Barbe-Bleue, car il ne voulait

pas exposer ces précieuses rêveries aux grossières plaisanteries de

maître Daniel ou aux interprétations du père Griffon.

Au bout de huit jours, le chevalier était redevenu, aux yeux des

passagers de la _Licorne_, ce qu'il avait été durant la première

traversée. Sachant qu'il devait payer son passage par sa bonne humeur,

il mit cette espèce de probité qui lui était particulière à amuser

maître Daniel; il se montra si bon compagnon, que le digne capitaine

voyait arriver avec désespoir la fin de la traversée.

Croustillac avait formellement déclaré qu'il irait prendre du service en

Moscovie, où le czar Pierre accueillait alors parfaitement les soldats

de fortune.

Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque la _Licorne_ se

trouva en vue des côtes de France.

Maître Daniel, par prudence, préféra d'attendre le lendemain pour aller

au mouillage.

Peu de temps avant le moment de se mettre à table, le père Griffon pria

le Gascon de venir avec lui dans sa chambre.

L'air grave, presque solennel du religieux parut étrange à Croustillac.

La porte fermée, le père Griffon, les yeux humides de larmes, tendit ses

bras au Gascon, et lui dit:

--Venez... venez, excellente et noble créature... venez, mon bon et cher

fils.

Le chevalier, à la fois attendri et étonné, serra cordialement le

religieux dans ses bras, et lui dit:

--Qu'avez-vous donc, mon père?

--Ce que j'ai? ce que j'ai? comment! vous... pauvre aventurier... vous

que votre vie passée devait rendre moins scrupuleux qu'un autre... vous

sauvez la vie du fils d'un roi, vous vous dévouez avec autant

d'abnégation que d'intelligence.... et puis, cela fait, vos amis en

sûreté... vous revenez à votre obscure et misérable vie; ne sachant pas

même à cette heure, à la veille de rentrer en France... où vous

coucherez demain! et cela sans avoir dit un mot, un seul mot pour vous

plaindre, ou de l'ingratitude, ou du moins de l'oubli de ceux qui vous

doivent tant!

--Mais, mon père...

--Oh! je vous ai bien observé, moi, pendant cette traversée! jamais une

parole amère... jamais seulement l'ombre d'un reproche... comme par le

passé, vous êtes redevenu insouciant et gai... Et encore... non...

non... Oh! je l'ai bien vu... votre joie est factice; vous avez même

perdu dans ce voyage... votre seul bien... votre seule ressource...

cette insouciante gaieté qui vous aidait à supporter l'infortune.

--Mon père... je vous assure que non...

--Oh! je ne me trompe pas, vous dis-je! la nuit.... je vous ai surpris

seul... assis à l'écart... sur le pont, y rêvant tristement... Autrefois

est-ce que vous rêviez jamais?

--N'ai-je pas, au contraire, pendant la traversée, diverti maître Daniel

par mes plaisanteries, mon bon père?

--Oh! je vous observai bien; si vous avez consenti à amuser maître

Daniel, c'était pour reconnaître comme vous le pouviez l'hospitalité

qu'il vous donnait... Écoutez, mon fils... Je suis vieux, je puis tout

vous dire sans vous offenser, eh bien! une conduite telle que la vôtre

serait déjà très belle, très digne de la part d'un homme que ses

antécédents, que ses principes rendraient naturellement délicat; mais de

votre part, à vous, qu'une jeunesse oisive, peut-être coupable, semblait

devoir destituer de toute élévation... cela est doublement noble et

beau, c'est à la fois l'expiation du passé et la glorification du

présent... aussi de pareils sentiments ne pouvaient rester sans

récompense..... l'épreuve a trop duré, oui... je m'en veux presque de

vous l'avoir imposée.

--Quelle épreuve, mon père?

--Encore non... cette épreuve vous a permis de montrer une délicatesse

aussi noble que touchante.

On frappa à la porte du père Griffon.

--Qu'est-ce?

--Le souper, mon père.

--Allons, venez, mon fils, dit le père Griffon en regardant Croustillac

d'un air singulier, je ne sais pourquoi il me semble que la journée se

terminera heureusement pour vous.

Le chevalier, assez surpris de ce que le révérend l'avait fait descendre

dans sa chambre pour lui tenir le discours que nous avons rapporté,

suivit le père Griffon sur le pont.

Au grand étonnement de Croustillac, il vit l'équipage en habit de fête;

des fanaux allumés étaient suspendus aux haubans et aux mâts.

Lorsque l'aventurier parut sur le pont, les douze pièces d'artillerie du

trois-mâts tirèrent en salut.

--Mordioux! mon père, qu'est-ce que cela? dit Croustillac, sommes-nous

attaqués?

Le père n'eut pas le loisir de répondre à l'aventurier; le capitaine

Daniel, en habit de gala, suivi de son lieutenant, de son officier et

des maîtres et contremaîtres de la _Licorne_, vint respectueusement

saluer Croustillac, et lui dit avec un embarras mal dissimulé:

--Monsieur le chevalier... vous êtes mon armateur... ce bâtiment et la

cargaison vous appartiennent.

--Au diable, compère Daniel, répondit Croustillac, si vous êtes ainsi

fou avant souper, que sera-ce donc après boire... notre hôte?

--Je vous demande bien des pardons, monsieur le chevalier, continua

Daniel, de vous avoir fait faire des tours d'équilibre sur votre nez, et

de vous avoir induit à mâcher de l'étoupe pour cracher du feu pendant la

traversée. Mais, aussi vrai que nous sommes en vue des côtes de France,

j'ignorais que vous fussiez le propriétaire de la _Licorne_.

--Ah çà, mon père, m'expliquerez-vous? dit Croustillac.

--Le révérend vous expliquera d'autant mieux les choses, monsieur le

chevalier, reprit Daniel, que c'est lui qui m'a remis tout à l'heure une

lettre de mon correspondant du Fort-Royal, qui m'annonce qu'en vertu de

la procuration qu'il a toujours eue de mon armateur de La Rochelle, il a

vendu la _Licorne_ et sa cargaison aux fondés de pouvoirs de M. le

chevalier Polyphème de Croustillac; ainsi donc la _Licorne_ et sa

cargaison vous appartiennent, monsieur le chevalier, vous me donnerez

reçu et acquit de ladite _Licorne_ et de ladite cargaison lorsque nous

aurons touché à tel port de France ou de l'étranger qu'il vous

conviendra de désigner, lequel reçu et acquit je remettrai à mon

armateur pour ma complète décharge dudit navire et de ladite cargaison.

Après avoir prononcé cette formule légale tout d'une haleine, maître

Daniel, voyant Croustillac rêveur et soucieux, crut que le chevalier lui

gardait rancune; il reprit avec un nouvel embarras:

--Que le père Griffon, qui me connaît depuis des années, vous l'affirme,

et vous le croirez, monsieur le chevalier... je vous jure qu'en vous

demandant d'avaler de l'étoupe et de cracher du feu, j'ignorais que

j'avais affaire à mon armateur et au maître de la _Licorne_... Non, non,

monsieur le chevalier, ce n'est pas à celui qui possède un bâtiment qui,

tout chargé, peut valoir au moins deux cent mille écus...

--Ce bâtiment et sa cargaison valent ce prix? dit l'aventurier.

--Au bas prix encore, monsieur le chevalier... au plus bas prix... à

vendre en bloc et tout de suite;... mais en ne se pressant pas, on

aurait cinquante mille écus de plus...

--Comprenez-vous maintenant, mon fils? dit le père Griffon. Nos amis du

Morne-au-Diable, apprenant que de graves intérêts me rappelaient

subitement en France, m'ont chargé de vous faire accepter ce don de leur

part. Pardonnez-moi, ou plutôt félicitez-moi d'avoir si bien éprouvé

l'élévation de votre caractère en ne vous révélant qu'à cette heure le

bienfait du prince...

--Ah! mon père, dit Croustillac avec amertume, en tirant de son sein le

médaillon que la duchesse lui avait donné, et qu'il portait suspendu à

un pauvre lacet de cuir, avec cela j'étais récompensé en gentilhomme...

Pourquoi maintenant me traitent-ils en vagabond, en me faisant cette

splendide aumône...

* * * * *

Le lendemain la _Licorne_ entra dans le port.

Croustillac, usant de ses nouveaux droits, emprunta vingt-cinq louis à

maître Daniel sur la cargaison, et lui défendit de descendre à terre

avant vingt-quatre heures.

Le père Griffon alla loger au séminaire.

Croustillac lui donna rendez-vous pour le lendemain à midi.

A midi, le chevalier ne parut pas; mais il fit remettre ce billet au

religieux par un garde-note de La Rochelle.

--«Mon bon père... je ne puis accepter le don que vous m'avez offert...

Je vous envoie un acte en règle qui vous substitue à tous mes droits sur

ce bâtiment et sur sa cargaison... Vous emploierez le tout en bonnes

oeuvres, selon que vous l'entendrez. Le tabellion qui vous remettra ce

billet se consultera avec vous pour les formalités, il a mes pouvoirs.

«Adieu, mon bon père; souvenez-vous quelquefois du Gascon, et ne

l'oubliez pas dans vos prières.

«Chevalier _de Croustillac_.»

Et le père Griffon n'entendit plus parler de l'aventurier.

ÉPILOGUE.

CHAPITRE XXXVI.

L'ABBAYE.

L'abbaye de Saint-Quentin, située non loin d'Abbeville et presque à

l'embouchure de la Somme, possédait les plus belles propriétés de la

province de Picardie; chaque semaine, ses nombreux tenanciers lui

payaient en nature une partie de leurs redevances.

Pour représenter l'abondance, un peintre aurait pu choisir le moment où

cette dîme énorme était apportée au couvent.

A la fin du mois de novembre 1708, environ dix-huit ans après les

événements dont nous avons parlé, les tenanciers étaient réunis par une

brumeuse et froide matinée d'automne, dans une petite cour située à

l'extérieur des bâtiments de l'abbaye et non loin de la loge du portier.

Au dehors on voyait les chevaux, les ânes, les charrettes qui avaient

servi à transporter l'immense quantité de denrées destinées à

l'approvisionnement du couvent.

Une cloche sonna, tous les paysans se pressèrent au pied d'un petit

escalier de quelques marches, situé sous un hangar qui occupait le fond

de la cour. Le perron de cet escalier était surmonté d'une voûte en

ogive par laquelle on sortait de l'intérieur du cloître.

Le père cellerier, accompagné de deux frères lais, parut sous cette

voûte.

La figure grasse, rubiconde, animée du père se détachait à la Rembrandt

sur le fond obscur du passage à l'extrémité duquel il s'était arrêté; de

crainte du froid, le moine avait rabattu sur sa tête le chaud capuce de

son camail noir. Une moelleuse soutanelle de laine blanche se drapait

largement autour de son énorme obésité.

Un des frères lais portait une écritoire à la ceinture, une plume

derrière l'oreille et un gros registre sous son bras; il s'assit sur une

des marches de l'escalier, afin d'inscrire les redevances apportées par

les fermiers.

L'autre frère lai classait les denrées sous le hangar à mesure qu'elles

étaient déposées, tandis que le père cellerier, du haut du perron,

présidait solennellement à leur admission, ses mains cachées dans ses

larges manches.

Il est impossible de nombrer et de dépeindre cette masse de comestibles

déposés au pied de l'escalier.

Ici, c'étaient d'énormes poissons de mer, d'étang ou de rivière, qui

frétillaient encore sur les dalles de la cour; là, des chapons

magnifiques, des oies monstrueuses, des dindons énormes couplés par les

pattes s'agitaient convulsivement au milieu de montagnes de beurre

frais et d'immenses paniers d'oeufs, de légumes et de fruits d'hiver.

Plus loin étaient garrottés deux de ces moutons engraissés dans les prés

salins qui donnent tant de haut goût à leur chair succulente; les

pêcheurs roulaient de petits barils d'huîtres sortant du parc; plus

loin, c'étaient des coquillages de toute espèce, puis des homards, des

langoustes, des écrevisses qui soulevaient les clayons d'osier où ils

étaient renfermés.

Un des gardes de l'abbaye, à genoux devant un daim d'un an, en pleine

venaison et tué de la veille, en soupesait un quartier, afin d'en faire

admirer la pesanteur au père cellerier; auprès du daim gisaient deux

chevreuils, bon nombre de lièvres et de perdreaux, tandis qu'un autre

garde dépaillait des bourriches remplies de toute espèce de gibier de

marais et de passage, tels que canards sauvages, bécasses, sarcelles,

pluviers, etc.

Enfin, dans un autre coin de la cour s'étalaient des offrandes plus

modestes, mais non moins utiles, telles que des sacs du plus pur

froment, des légumes secs, des chapelets de jambons fumés, etc.

Un moment ces richesses gastronomiques s'entassèrent tellement qu'elles

atteignirent le niveau de l'escalier où se tenait le père cellerier.

En voyant ce moine replet, au visage enluminé, au vaste abdomen, debout

sur ce piédestal de comestibles qu'il couvait d'un oeil gourmand, on

eût dit le génie de la bonne chère.

Selon la qualité ou le choix de sa redevance, chaque tenancier, après

avoir reçu un blâme ou un éloge du père cellerier, se retirait après

une légère génuflexion.

Le révérend daignait même quelquefois tirer de ses longues manches sa

main rouge et grasse pour la donner à baiser aux plus favorisés.

L'appel que faisait le frère lai touchait à sa fin...

On venait d'apporter au père cellerier un savoureux chaudeau dans une

écuelle d'argent portée sur une assiette du même métal. Le révérend

avait avalé ce consommé, parfait spécifique contre la froidure et la

brume du matin. A ce moment le frère lai se plaignit d'avoir en vain

appelé par deux fois Jacques, tenancier de la métairie de Blaville, qui

redevait six poulardes, trois sacs de blé et cent écus pour son terme de

fermage.

--Eh bien! dit le père cellerier, où est donc Jacques? Il est

ordinairement... exact. Depuis quinze ans qu'il tient la métairie de

Blaville, il n'a jamais manqué à ses échéances.

Les paysans appelaient encore Jacques...

Jacques ne parut pas.

De la foule des fermiers sortirent deux enfants, un jeune garçon et une

jeune fille âgés de treize à quatorze ans; tremblants de confusion, ils

s'avancèrent au pied de l'escalier, redoutable tribunal, en se tenant

par la main, les yeux baissés et gros de pleurs.

La petite fille roulait un des coins de son tablier de grosse toile

bise, qui recouvrait sa jupe de laine blanchâtre à larges raies noires;

le jeune garçon serrait convulsivement son bonnet de laine brun.

Ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier.

--Ce sont les enfants du métayer Jacques, dit une voix.

--Eh bien! et les six poulardes, et les trois sacs de blé, et les cent

écus de votre père? dit sévèrement le révérend.

Les deux pauvres enfants se serrèrent l'un contre l'autre, se poussèrent

le coude pour s'encourager à répondre.

Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et

beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus

remarquable encore, et dit tristement au religieux:

--Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne...

il n'y a pas d'argent à la maison... nous avons été obligés de prendre

le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont

remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu

vendre les poulardes pour payer le médecin.

--C'est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs

redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact

fermier, voilà qu'il se gâte tout comme les autres; mais, dans l'intérêt

de l'abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s'égarer dans

la mauvaise voie.

Puis s'adressant aux enfants, il ajouta sévèrement:

--Le père trésorier avisera... attendez là.

Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar.

La jeune fille s'assit en pleurant sur une borne; son frère se tint

debout auprès d'elle, appuyé au mur, en regardant sa soeur avec une

morne tristesse.

L'appel achevé, les moines rentrèrent dans l'abbaye, les paysans

regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les

deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une

douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l'égard de leur

père.

Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour.

C'était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe

négligée, il marchait péniblement à l'aide d'une jambe de bois, et

portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau

attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s'appuyait sur un

gros bâton de cornouiller, et était coiffé d'un gros bonnet hongrois,

d'une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils,

lui donnait l'air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs

que sa moustache, rattachés par un noeud de cuir, formaient une longue

queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses

yeux vifs, et l'âge avait courbé sa haute taille.

Ce vieillard entra dans la cour sans voir d'abord les enfants, il

regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s'orienter;

apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux.

La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet

énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère

lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût

la retirer, il s'avança résolument au-devant du vieillard.

Celui-ci s'était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et

surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d'une

finesse, d'une régularité parfaite, était couronné de deux bandeaux de

cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d'indienne de

couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas

de laine.

--Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas

m'enseigner où est l'abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat.

Quoiqu'il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses

paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre

son frère, lui dit à demi-voix:

--Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l'air méchant.

--N'aie pas peur, Angèle, n'aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il

dit au soldat:

--Oui, monsieur, c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin; mais si vous

voulez entrer, la loge du frère portier est de l'autre côté, en dehors

de cette cour.

L'enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît

attention à ses paroles.

Lorsque la jeune fille avait appelé son frère _Jacques_, le vieillard

avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour,

appela sa soeur _Angèle_, le vieillard tressaillit, laissa tomber son

bâton, et il eut besoin de s'appuyer au mur, tant son saisissement fut

violent.

--Vous vous appelez _Jacques_ et _Angèle_... mes enfants? dit-il d'une

voix tremblante.

--Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez

étonné de cette question.

--Et vos parents?

--Nos parents sont tenanciers de l'abbaye, monsieur.

--Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je

suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux

noms... _Jacques_... _Angèle_... Allons, allons, Polyphème, vous perdez

la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en

sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c'est bien la

peine d'avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de

pareilles visions! Si c'est pour faire de telles découvertes que vous

revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait...

de...

En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille

avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d'une ressemblance qui

lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards

étincelants.

La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête

derrière son épaule:

--Mon Dieu, voilà qu'il me fait encore peur.

--Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son coeur battre

à la fois de doute, d'anxiété, de crainte et d'espoir, ces traits

charmants me rappellent... mais non... c'est impossible... impossible!

Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?...

Allons, le coup de sabre que j'ai reçu sur la tête au siége d'Azof m'a

dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et

certes, plus que personne, j'ai le droit de croire aux bizarreries du

hasard. Je serais un ingrat d'en médire); oui, le hasard, peut faire

que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que

d'autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons,

c'est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité

en leur demandant, je ris de moi-même; c'est stupide...--Mes enfants,

dites-moi comment s'appelle votre père?

--Jacques, monsieur.

--Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?

--Jacques, monsieur.

--Jacques, tout court?

--Oui, monsieur, répondit l'enfant en regardant Croustillac avec

surprise.

--Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en

réfléchissant.

--Et il y a longtemps qu'il est en France?

--Mais il y a toujours été, monsieur.

--Allons, j'étais fou, décidément j'étais fou. Est-ce que votre père

était soldat, mes enfants?

Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement.

Le jeune garçon répondit:

--Non, monsieur, il a toujours été fermier.

A ce moment la porte qui communique dans l'abbaye s'ouvrit, l'un des

frères lais parut du haut de l'escalier.

Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un

signe aux enfants, qui s'approchèrent tout tremblants.

--Viens ici, la petite, dit-il.

La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère,

qu'elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de

l'escalier.

Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui

redressa la tête qu'elle tenait baissée, et lui dit:

--La belle enfant, tu préviendras ton père que s'il ne paye pas, d'ici à

huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu'il doit, il y a un

fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui

l'obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours...

Sans cela, on l'aurait mis dehors aujourd'hui.

--Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les

mains, il n'y a pas d'argent chez nous. Notre pauvre père est malade,

hélas! comment ferons-nous?

--Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c'est l'ordre du prieur,

et il fit signe à la jeune fille de descendre.

Les deux enfants se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant

et en disant:--Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra...

Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois

touché et indigné de cette scène.

Au moment où le moine allait fermer la porte de l'ogive, le Gascon lui

dit:

--Mon révérend, un mot... c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin?

--Oui, après? dit le frère d'un ton brutal.

--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me donner un gîte jusqu'à demain?

--Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la

porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera

une soupe. Puis il ajouta:--Ces vagabonda sont la plaie des maisons

religieuses.

L'aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d'un

coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la

terre de son bâton et s'écria d'une voix menaçante:

--Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins.

--Qu'est-ce que c'est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité.

--Parce que je porte besace, il ne s'ensuit pas que je vous demande

l'aumône, mon révérend, s'écria Croustillac.

--Que veux-tu donc alors?

--Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut

bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le

commande à votre abbé. D'ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous

ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par

les dîmes.

--Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent!

--Vous m'appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j'ai

encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille

et de votre soupe, dom Ribaud.

--Qu'entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en

s'avançant sur le perron. Prends garde que j'aille un peu secouer tes

guenilles.

--Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom

Glouton, que je te fasse tâter de mon bâton de cornouiller, dom

Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...

Le morne au diable · 第 26 / 28 段