--Et comment le retrouver? dit Monmouth.

--En le cherchant, monseigneur. Moi qui n'ai aucune raison pour me

cacher, dès demain je me mettrai en quête, clopin clopant.. Rien n'est

plus simple, en vérité, je suis stupide de n'y avoir pas songé plus tôt:

je m'adresserai directement au supérieur des Missions étrangères, à

Paris; ainsi nous saurons à quoi nous en tenir... Le supérieur

m'apprendra du moins si le bon père est en vie ou non; et même, à ce

sujet, je ferai demain une visite à votre voisin l'abbé de

Saint-Quentin; il me dira comment m'y prendre... pour avoir ces

renseignements. Je lui porterai vos cent écus, ce sera une bonne manière

d'entamer l'entretien.

La journée se passa entre les trois amis. On laisse à penser les récits,

les souvenirs, gais ou touchants ou tristes, qui furent évoqués.

Le lendemain Croustillac, qui s'était déjà fait un ami du jeune Jacques,

partit pour l'abbaye. Le montant de la redevance, bien proprement

empaqueté en beaux louis d'or, fut un excellent passe-port pour arriver

jusqu'au père trésorier...

--Mon père, lui dit Croustillac, j'aurais une lettre très importante à

remettre à un bon religieux de l'ordre des Frères-Prêcheurs; je ne sais

s'il vit, s'il meurt, s'il est en Europe, ou au bout du monde; à qui

faut-il s'adresser pour être renseigné à son sujet?

--A un de nos chanoines, mon fils, qui a fait partie des missions, et

qui, après de longs et pénibles travaux apostoliques, est venu depuis

six mois se reposer dans un canonicat de notre abbaye.

--Et quand pourrai-je voir ce vénérable chanoine, mon père?

--Ce matin même; demandez, en descendant dans la cour du cloître, qu'un

frère lai vous conduise chez le père Griffon, et...

Croustillac donna un si furieux coup de bâton sur le plancher en

poussant trois fois son exclamation moscovite:--Hourra... hourra...

hourra!... que le père trésorier fut effrayé et sonna précipitamment,

croyant avoir affaire à un fou.

Un père entra.

--Pardon, mon bon père, dit Croustillac, ces cris sauvages et ce coup de

bâton non moins sauvage vous peignent l'état de mon âme!... mon

étonnement!... ma joie!... C'est justement le père Griffon que je

cherche.

--Conduisez donc monsieur chez le père Griffon, dit le trésorier.

Nous renonçons à peindre cette nouvelle reconnaissance si importante

pour les résultats qu'en attendait le Gascon.

Nous dirons seulement que le bon religieux, chargé du fidéicommis de

Croustillac, et craignant que le chevalier ne vînt un jour à regretter

son désintéressement, mais voulant pourtant exécuter jusque-là ses

intentions charitables et ne pas priver les malheureux de cette riche

aumône, avait chaque année distribué aux pauvres les revenus du capital,

qu'il se réservait d'employer à une fondation pieuse si le Gascon ne

reparaissait pas.

La vente de la _Licorne_, faite prudemment, avait rapporté sept cent

mille livres environ. Le père, trouvant par hasard une vente domaniale

avantageuse aux environs d'Abbeville, non loin de l'abbaye de

Saint-Quentin, en avait profité. Il s'était donc rendu acquéreur d'une

fort belle terre appelée _Châteauvieux_. Au retour de ses longs voyages,

six mois environ avant l'époque dont il s'agit, le père Griffon avait

demandé de préférence un canonicat en Picardie, afin d'être plus à

portée de surveiller les biens qu'il gérait, ignorant toujours si le

Gascon était vivant ou mort, mais penchant plutôt pour cette dernière

supposition, d'après un silence de dix-huit ans.

Le père Griffon, bien vieux, bien infirme, ne quittait l'abbaye que pour

aller visiter le domaine de Châteauvieux. Depuis six mois qu'il logeait

à Saint-Quentin, il n'était jamais allé du côté de la métairie dont

Jacques de Monmouth était le fermier.

La reconnaissance du père Griffon, du duc et de sa femme fut aussi

touchante que celle de l'aventurier.

Après mainte discussion, il fut résolu que la moitié du domaine

appartiendrait à Jacques, l'autre moitié à Croustillac, sous le nom

duquel il resterait.

Le Gascon testa immédiatement en faveur des deux enfants de Monmouth, à

condition que le fils prendrait le nom de Jacques de Châteauvieux.

Pour expliquer ce brusque changement de fortune aux yeux des gens de

l'abbaye et des environs, il fut convenu que Croustillac passerait pour

un oncle d'_Amérique_, qui était venu incognito éprouver ses neveux,

pauvres cultivateurs.

Jacques céda sa métairie au tenancier qu'on lui avait destiné pour

remplaçant, et partit avec sa femme, ses enfants et son _oncle_

Croustillac pour Châteauvieux.

Les trois amis vécurent longuement, heureusement dans le domaine, et

leurs enfants et petits-enfants y vécurent après eux.

Le chevalier ne quitta jamais Monmouth et sa femme. Une fois l'an, le

père Griffon venait passer quelques semaines à Châteauvieux.

Un seul jour chaque année assombrissait cette vie paisible et heureuse.

C'était l'anniversaire du _15 juillet 1685_, anniversaire du sacrifice

du courageux SIDNEY.

Jamais le fils de Jacques de Monmouth ne sut que son père descendait de

race royale. Le secret fut toujours gardé par Jacques, par sa femme, par

Croustillac et par le père Griffon.

L'âge avait tellement changé le duc, tant d'années avaient d'ailleurs

passé sur les événements de la Martinique, qu'il ne fut plus jamais

inquiété.

Quelquefois seulement les enfants et les petits-enfants de Jacques de

Monmouth ouvraient des yeux étonnés, lorsque leur bon et vieil ami, le

chevalier de Croustillac, s'adressant à la duchesse de Monmouth d'un air

d'intelligence, lui disait, en ne pouvant cacher une larme

d'attendrissement, ces mots d'une apparence véritablement cabalistique:

_Barbe-Bleue, l'Ouragan, Arrache-l'Ame, Youmaalë, le Morne-au-Diable._

FIN.

TABLE DES CHAPITRES.

Pages

CHAPITRE XIX. La surprise 1

--XX. Le départ 12

--XXI. La trahison 25

TROISIÈME PARTIE.

CHAPITRE XXII. Le vice-roi d'Irlande et d'Écosse 40

--XXIII. La surprise 54

--XXIV. L'entretien 65

--XXV. Révélation 78

--XXVI. Le dévouement 90

--XXVII. Le martyr 101

--XXVIII. L'arrestation 113

--XXIX. Le départ 127

QUATRIÈME PARTIE.

Pages

CHAPITRE XXX. Regrets 140

--XXXI. Le départ 152

--XXXII. La frégate 162

--XXXIII. Le jugement 177

--XXXIV. La chasse 190

--XXXV. Le retour 201

ÉPILOGUE.

CHAPITRE XXXVI. L'abbaye 213

--XXXVII. Réunion 226

FIN DE LA TABLE.

NOTES:

[1] Espèce de calebasse assez profonde.

[2] Apprenti boucanier.

[3] Le Prétendant, né en 1688.

[4] Voici comment finit le paragraphe de Hume déjà cité:

«Après son exécution, ses partisans conservèrent l'espérance de le

revoir à leur tête; ils se flattèrent que le prisonnier qu'on avait

exécuté n'était pas le duc de Monmouth, mais qu'un de ses amis qui lui

RESSEMBLAIT BEAUCOUP AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI.

--Sainte-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam, 1768),

ajoute:

«Il est certain que le bruit courut dans Londres qu'un officier de

l'armée de Monmouth qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr

d'être condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui

avec autant de joie qui si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce

bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son

cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'écria: Ah! ce n'est pas

le duc de Monmouth!»

Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de Fer n'était

autre que le duc de Monmouth, cite un passage d'un autre ouvrage

anglais, par Pyms, et dans lequel on lit:

«Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu

ci-devant la lieutenance de la Tour, et à qui le prince d'Orange l'avait

ôtée pour la donner au lord Lucas.--_Skelton, lui dit le comte Danby,

hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dites que le duc

de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en

Angleterre.--Je n'ai point affirmé cela, puisque je n'en sais rien, dit

Skelton, mais j'ai dit que, la nuit d'après la prétendue exécution du

duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint lui-même le

tirer de la Tour, et que le duc fut emmené par lui.»_

Sainte-Foix cite encore une conversation du père Tournemine, et ajoute:

«La duchesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du

roi Jacques qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince

l'exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l'heure de la

mort et prêt à communier, avait fait promettre devant l'hostie, que

Huldeston, prêtre catholique, avait secrètement apportée, avait fait

promettre au roi Jacques (alors duc d'York) que, quelque révolte que

tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort.--_Aussi

le roi Jacques ne l'a-t-il_ PAS FAIT MOURIR, répondit le père Sunders.»

Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulement établir

que la donnée de ce récit n'était pas absolument une fiction romanesque,

et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue,

elle était du moins basée sur une _possibilité_ vraisemblable.

[5] Sorte de coffre destiné à l'amarrage des navires.

Le morne au diable · 第 28 / 28 段