Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de

tout révéler: il pouvait s'adresser aux partisans dévoués du prince,

s'assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé

grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n'était pas

le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient

caché et protégé l'existence du prince et qui pouvaient la protéger

encore.

CHAPITRE XXXIV.

LA CHASSE.

Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l'ordre de révéler

tout ce qu'il savait sur le duc, l'aventurier répondit cette fois avec

une fermeté pleine de dignité:

--Je n'ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n'est pas le

mien.

--Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s'écria Mortimer;

qu'on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s'il le

faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est

notre Jacques... Ah! j'avais bien un pressentiment que je ne le verrais

pas.

--Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous

vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la

manière la plus grave les intérêts du roi et de l'État, et l'on sera

forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler.

Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui,

depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence

des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression;

il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il

répondit d'une voix assurée:

--Excusez-moi, capitaine, je n'ai rien à dire et je ne dirai rien.

--Capitaine! s'écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j'ai les

pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut

porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l'État. J'ai

trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti

même d'objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l'épée de

Charles Ier, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à

prouver qu'il a, sur l'existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les

renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus

haute importance relativement à la mission dont le roi m'a chargé... Je

requiers donc que l'accusé soit immédiatement contraint de parler par

tous les moyens possibles.

--Oui, oui, la question! répétèrent les lords.

--Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez

pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre

indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde!

--Je n'ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n'est pas le mien.

--Il s'agit d'une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas

de recourir à ces extrémités.

Le Gascon fit un signe de résignation et répéta:

--Je n'ai rien à dire.

Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d'être obligé d'employer de

pareilles mesures; il sonna.

Un planton se présenta.

--Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes de se tenir dans la

batterie, près du fanal de l'avant, et dites au maître canonnier de

préparer des mèches soufrées.

Le planton sortit.

Ces ordres étaient d'un positif effrayant.

Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le

supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans

doute en sûreté; l'aventurier pensait qu'il avait déjà beaucoup fait

pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte

de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion,

grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se

présentait à son esprit, devenait presque héroïque:

_On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d'être couronné de

fleurs_...

Le prévôt entra dans la salle du conseil:

Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion.

Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres

retentirent longuement dans la solitude de l'Océan.

Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges.

Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance

suspendue... Partisans et officiers, oubliant l'accusé, montèrent en

hâte sur le pont.

Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit.

La frégate avait reçu l'ordre de mettre en panne jusqu'à l'issue du

conseil qui décidait du sort du chevalier.

Nous avons dit que la _Licorne_ s'était obstinée depuis la veille à

suivre la _Fulminante_; nous avons dit aussi que l'officier de quart

avait signalé à l'horizon un bâtiment d'abord presque imperceptible,

mais qui s'était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité

presque merveilleuse.

Lorsque la _Fulminante_ mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin,

n'était tout au plus qu'à une demi-lieue d'elle; à mesure qu'il

approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles

très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait

à peine hors de l'eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire

toutes les apparences d'un pirate.

A l'apparition du brigantin, la _Licorne_ alla se mettre dans ses eaux à

un signal qu'il lui fit.

On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un

moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l'étrange manoeuvre

des deux bâtiments, n'avait pas voulu s'exposer à une surprise hostile.

Le léger navire s'approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue

un pavillon parlementaire.

--Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez

aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce

pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas.

M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en

reconnaissant le _Caméléon_, à bord duquel s'étaient embarqués le

mulâtre et la Barbe-Bleue.

Le coeur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l'avaient pas

abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen?

Bientôt le _Caméléon_ fut à portée de voix de la frégate et lui passa à

poupe.

Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l'arrière

du brigantin, qui mit alors en panne comme la _Fulminante_.

--Jacques... notre duc!!! Le voilà!!! s'écrièrent avec enthousiasme les

trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de

reconnaître le duc de Monmouth.

Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles.

Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de

joie délirants à la vue du duc de Monmouth.

--Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...

--Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur?

s'écria M. de Chemeraut.

--Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous

le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.

--Oui, voilà notre Jacques!

--C'est bien lui cette fois!

--C'est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords.

--Monseigneur, reprit Chemeraut, j'ai été indignement abusé depuis

avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom.

--Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s'écria Dudley.

--Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que vous appelez un

misérable m'a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens,

monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s'il court

quelques dangers pour avoir pris la mienne.

--Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette

occasion de s'assurer de la personne du prince, il faut que Votre

Altesse vienne à bord, c'est le seul moyen qu'elle ait de sauver ce vil

imposteur.

--A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s'écria

Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à

la mer.

Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s'y opposer. Le Gascon

plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin,

vers lequel il se dirigeait à la nage.

Il y avait peu de distance entre les deux navires, le _Caméléon_ était

presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth,

et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que

les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.

--Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en

serrant Croustillac dans ses bras.

Puis Jacques dit quelques mots à l'oreille du Gascon, et celui-ci

disparut avec le capitaine Ralph.

Le duc s'avançant à l'extrémité de la poupe de son brigantin, s'adressa

à M. de Chemeraut:

--Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et

ceux du roi votre maître... Je sais que ces braves gentilshommes

viennent m'offrir leurs bras pour m'aider à chasser Guillaume d'Orange

du trône d'Angleterre.

--Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats

hollandais, s'écria Mortimer.

--Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit

Dudley.

--Monseigneur, vous pouvez compter sur l'appui du roi, mon maître. Une

fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s'écria

Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu'il avait cru désespérée,

renaissait avec toutes ses chances de réussite.

--Monseigneur, voulez-vous qu'on vous envoie la chaloupe? ou bien

allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et

puisque Votre Altesse s'intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est

assurée.

--Dépêche-toi noble duc...

--Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de

suite!

--Oui, viens! s'écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la

casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l'eau comme une bande de

canards sauvages, pour être plus tôt près de toi.

--Pas d'imprudence, mes vieux amis, pas d'imprudence! s'écria Monmouth

qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.

Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l'oreille du prince;

celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d'un air radieux.

--Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, dit Chemeraut

qui brûlait d'impatience de voir le duc à bord.

--C'est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s'adressant aux lords

avec un accent profondément ému:

--Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours

adieu!... J'ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de

l'amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient

ensanglanter l'Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu,

brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon coeur

se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette

apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous

comme il l'a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et

pour toujours adieu...

Puis se retournant vers son capitaine, le duc s'écria vivement d'une

voix sonore:

--Ralph, toutes voiles dehors!...

A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin

préparées à l'avance furent bordées et orientées avec une prestesse

merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le

_Caméléon_ était sous voile avant que les passagers de la frégate

fussent revenus de leur surprise.

Le brigantin en s'éloignant se maintint dans la direction de la poupe de

la frégate, afin de n'être pas exposé à son artillerie.

Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir

des lords, en voyant le léger navire s'éloigner rapidement.

--Capitaine, s'écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous

atteindrons ce brigantin: il n'y a pas de meilleure marcheuse que la

_Fulminante_.

--Oui, oui, s'écrièrent les lords, à l'abordage!

--Reprenons notre duc.

--Lorsque nous l'aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre

tête.

--Il ne refusera pas ses vieux compagnons!

--Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de

Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s'écria Mortimer en

s'adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.

Le _Caméléon_ se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate;

il quitta la direction qu'il avait d'abord prise, et, au lieu de se

tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver.

Cette manoeuvre découvrit la _Licorne_ qui, pendant l'entretien du duc

et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du

_Caméléon_ et absolument dans la même ligne que lui.

C'est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il

pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin.

Polyphème de Croustillac était sur le pont de la _Licorne_, en compagnie

de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de

la veille sur ce bâtiment.

On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du

haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre

Monmouth.

Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait

cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:

--Allez vite m'attendre à bord de la _Licorne_. Ralph va vous conduire.

Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d'avoir échappé à M. de

Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une

petite yole pagayée par un seul marin.

Ce fut ainsi que l'aventurier aborda la _Licorne_. Afin de ne pas perdre

de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et

d'abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté

très-rapidement.

Le duc n'avait donné l'ordre de déployer les voiles du brigantin que

lorsqu'il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de

Chemeraut abandonnerait évidemment l'ombre pour le corps, le faux

Monmouth pour le véritable, la _Licorne_ pour le _Caméléon_.

Maître Daniel à la vue du Gascon s'écria:

--Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des

moyens étranges! En partant de France vous m'êtes tombé des nues; en

quittant les Antilles vous me sortez de l'onde comme un dieu marin,

comme _Neptunus_ en personne!!!

Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon

qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manoeuvre des

deux navires, le chevalier dit au capitaine:

--Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me

recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas,

flottant à l'aventure?

--Ma foi, à vrai dire, je n'en sais à peu près rien.

--Comment cela, capitaine?

--Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m'a demandé

si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m'a

ordonné d'aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de

lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me

faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite

frégate, quoi qu'elle fît pour m'en empêcher. Enfin, je devais me

conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s'attache à un

passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à

longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche

quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s'arrête quand le

passant s'arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà

comme j'ai manoeuvré avec la frégate... Ce n'est pas tout... mon

correspondant m'avait encore dit:--Vous suivrez la frégate jusqu'à ce

que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses

eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un

passager (ce passager je vois maintenant que c'était vous); alors vous

le prendrez et vous ferez voile à l'instant pour la France sans vous

occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous

enverra d'autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la

volonté de mes armateurs; j'ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce

matin le brigantin m'a rejoint, tout à l'heure je vous ai repêché,

maintenant je fais voile pour la France.

--Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.

--Le duc? Quel duc? Je ne connais d'autre duc que mon armateur ou son

correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la

frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.

--Abandonnez-vous donc ainsi le _Caméléon_? s'écria Croustillac, si la

frégate l'atteint, n'irez-vous pas à son secours?

--Moi, non, de par Dieu, quoique j'aie ici douze bonnes petites pièces

de huit qui diraient leur mot tout comme d'autres... et que les

quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les

marins du roi... Mais il ne s'agit pas de cela.... Je ne connais que les

ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui

donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel.

CHAPITRE XXXV.

LE RETOUR.

La _Fulminante_ poursuivait le _Caméléon_ avec acharnement. Soit calcul,

soit ralentissement forcé dans sa marche, plusieurs fois le brigantin

fut sur le point d'être atteint par la frégate; mais alors, reprenant

sans doute une allure qui convenait mieux à sa construction, il

regagnait l'avantage qu'il avait perdu.

Tout à coup, par une brusque évolution, le brigantin vira de bord, vint

droit à la _Licorne_, et en peu d'instants, la rejoignit à portée de

voix.

Qu'on juge de la joie de l'aventurier lorsque, sur le pont du

_Caméléon_, qui vint passer à poupe du trois-mâts, il vit la

Barbe-Bleue, vêtue de blanc, appuyée sur le bras de Monmouth, et qu'il

entendit la jeune femme lui crier d'une voix émue:--Adieu, notre

sauveur... adieu... que le ciel vous protège.... Nous ne vous oublierons

jamais!

--Adieu, notre meilleur ami... dit Monmouth. Adieu, digne et brave

chevalier!!

Et le _Caméléon_ s'éloigna.... Tandis qu'Angèle avec son mouchoir et le

duc avec sa main faisaient un dernier signe d'adieu à l'aventurier.

Hélas! cette apparition fut aussi courte que ravissante...

Le brigantin, après avoir ainsi un moment rasé l'arrière de la

_Licorne_, retourna sur ses pas et marcha droit à la frégate, qu'il

prolongea presque à portée de canon avec une hardiesse incroyable.

La _Fulminante_, à son tour, vira de bord. Sans doute le capitaine,

furieux de cette chasse inutile, voulut la terminer à tout prix...

Un éclair brilla, un coup sourd et prolongé se fit entendre au loin, et

la frégate laissa derrière elle un nuage de fumée bleuâtre...

A cette démonstration significative, le _Caméléon_, ne s'amusant plus à

ruser devant la frégate, se lança au plus près du vent, allure qui lui

était particulièrement favorable, et prit sérieusement chasse.

La _Fulminante_ le poursuivit, tous deux se dirigèrent vers le sud.

La _Licorne_ avait le cap au nord-est. Elle marchait supérieurement; on

comprend donc qu'elle laissa bientôt et bien loin derrière elle les deux

bâtiments s'enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de l'horizon.

Croustillac était resté les yeux attachés sur le navire qui emportait la

Barbe-Bleue... Il le suivit d'un regard avide et désolé jusqu'à ce que

le brigantin eût tout à fait disparu dans l'espace...

Alors deux grosses larmes roulèrent sur les joues de l'aventurier...

Il laissa tomber sa tête dans ses deux mains dont il se couvrit le

visage...

* * * * *

Le capitaine Daniel vint brusquement interrompre la douloureuse rêverie

du chevalier; il lui frappa joyeusement sur l'épaule et s'écria:

--Ah ça, notre hôte, la _Licorne_ est en bon chemin, si nous descendions

boire un coup de sangria au madère en attendant l'heure du souper?

J'espère que vous allez me faire encore de vos drôles de tours qui me

font tant rire... vous savez? quand vous faites tenir des fourchettes

toutes droites sur le bout de votre nez... Allons boire un coup...

--Je n'ai pas soif, maître Daniel, dit tristement le Gascon.

--Tant mieux, vous n'en boirez qu'avec plus de plaisir; boire sans soif,

c'est ce qui distingue l'homme de la brute, comme on dit.

--Merci... maître Daniel... mais je ne saurais...

--Ah ça, morbleu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout drôle; est-ce

parce que vous n'avez pas fait fortune, vous qui vous étiez vanté

d'épouser la Barbe-Bleue avant un mois? Dites donc, vous souvenez-vous?

vous auriez joliment perdu votre pari! vous n'avez pas seulement osé

aller au Morne-au-Diable, j'en suis bien sûr...

--Vous avez raison, maître Daniel, j'ai perdu mon pari...

--Comme vous n'avez rien parié du tout, ça ne vous ruinera pas de le

payer... heureusement... Ah! dites-donc, j'ai depuis un quart d'heure

quelques questions sur le bout de la langue; comment étiez-vous à bord

de la frégate? comment le capitaine du brigantin vous a-t-il recueilli?

vous le connaissiez donc? et puis cette femme et ce seigneur qui vous

ont dit tout à l'heure adieu... qu'est-ce que tout cela signifie?... Oh!

après ça, si ça vous gêne, ne me répondez pas; je vous demande cela,

c'est seulement pour le savoir... S'il y a un secret... _motus_, n'en

parlons plus...

--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, maître Daniel.

--Mettons alors que je n'ai rien demandé, et vive la joie... allons,

riez donc, riez donc... qu'est-ce qui vous attriste? est-ce parce que

vous voilà encore avec votre même habit vert et vos mêmes bas roses qui

ont joliment déteint à l'eau de mer, soit dit sans vous offenser? Je

vais vous prêter de quoi changer, quoiqu'il fasse une chaleur d'étuve,

car ce n'est pas sain de laisser ses habits sécher sur son corps...

Allons, allons, quittez donc cet air soucieux! voyons! est-ce que vous

n'êtes pas mon hôte, puisque vous êtes ici par ordre de mon armateur? Et

quand même! est-ce que je ne vous avais pas dit que vous pouviez rester

à bord de la _Licorne_ tant que ça vous plairait? car, vrai Dieu,

j'adore votre conversation, vos histoires, et surtout vos tours. Ah!

dites donc, j'ai justement une espèce d'étoupe faite avec du fil

d'écorce de palmier... ça brûle comme une amorce, ça sera fameux, vous

avalerez ça, et vous nous cracherez de la flamme et de la fumée comme un

vrai démon, pas vrai?

--Le chevalier ne paraît pas disposé à vous égayer beaucoup, maître

Daniel, dit une voix grave.

Croustillac et le capitaine se retournèrent; c'était le père Griffon

qui, de la dunette, avait assisté à la poursuite du brigantin, et qui

descendait sur le pont.

--Il est vrai, mon père, je me sens un peu triste, dit Croustillac.

--Bah! bah! si mon hôte n'est pas en train, il le sera tout à l'heure,

car il n'est guère mélancolique de son état... Je vais toujours préparer

le sangria, dit Daniel. Et il quitta le pont.

Après quelques moments de silence, le religieux dit à Croustillac:

--Vous voici encore l'hôte de maître Daniel... Vous voilà aussi pauvre

qu'il y a dix jours.

--Pourquoi serais-je plus riche aujourd'hui qu'il y a dix jours, mon

père? demanda le Gascon.

Il faut le dire à la louange de Croustillac, ses regrets amers étaient

purs de toute pensée cupide; quoique pauvre, il était heureux de songer

qu'à part le petit médaillon de la Barbe-Bleue, son dévouement avait

été complétement désintéressé.

--Je crois, dit le père Griffon, que le duc de Monmouth sera fâché de

n'avoir pu récompenser votre dévouement comme il le devait. Mais ce

n'est pas tout à fait sa faute... les événements se sont tellement

pressés...

--Vous ne parlez pas sérieusement, mon père... Pourquoi le prince

aurait-il voulu humilier un homme qui a fait ce qu'il a pu pour le

servir?

--Vous avez fait pour le prince ce qu'un frère aurait fait; pourquoi,

vous sachant pauvre, ne serait-il pas en frère venu à votre aide?

--Pour mille raisons j'en aurais été désolé, mon père... Je compte même

sur l'agitation de la vie que je vais mener plus aventureuse que jamais

pour me distraire... Et j'espère...

Le Gascon n'acheva pas et cacha de nouveau sa tête dans ses mains.

Le religieux respecta son silence et s'éloigna.

* * * * *

Grâce aux vents alizés et à une belle traversée, la _Licorne_ fut en vue

des côtes de France environ quarante jours après son départ de la

Martinique.

Peu à peu la tristesse morne du chevalier s'était calmée.

Le morne au diable · 第 25 / 28 段