Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de

Croustillac pour savoir si _milord duc_ ne l'avait pas fait demander. En

vain il avait supplié l'officier de faire dire au duc que Mortimer, son

meilleur ami, son ancien compagnon d'armes, désirait se jeter à ses

pieds; les voeux du lord avaient été vains, on exécutait à la rigueur

les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée

comme une conquête précieuse.

M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d'un habit magnifique,

l'air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est

ici, c'est grâce à mon habileté, à mon courage.

En le voyant, Mortimer s'approcha vivement de lui.

--Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc

nous recevra?

--Le prince a défendu d'entrer chez lui sans son ordre.

--Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me

pardonnerai jamais de m'être couché cette nuit et de n'avoir pas été le

premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds...

à baiser sa main royale.

--Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des

partisans comme vous sont rares!

--Si j'aime notre Jacques! s'écria Mortimer en devenant d'un rouge

sanguin et apoplectique, si je l'aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon

meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes

battus une fois parce qu'il soutenait cette folle prétention), moi et

Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l'heure si nous

aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des

femmelettes!

--Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n'est pas

de l'attachement, c'est de l'acharnement.

Mortimer reprit avec véhémence:

--Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille

extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd'hui. Nous ne

pouvions le croire, et encore à cette heure j'en doute... Ah! quel jour!

quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre

qu'on a cru mort, qu'on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas

comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait

de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas

dire: _C'était_... mais _c'est_ un coeur de roi, un vrai coeur de

roi que notre duc!

--Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu'à l'exception de

vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu'il

est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres

gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à

notre duc, ne le connaissent que de réputation...

--Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre

garantie, ils ne l'aimassent pas autant que nous l'aimons; ce qui me

rappelle qu'autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce

qu'il avouait qu'il m'aimait un peu plus que notre Jacques.

--Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables

d'exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom.

--Peu de princes, monsieur! s'écria lord Mortimer d'une voix redoutable,

peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley.

Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont.

Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à

grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d'embonpoint et

de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de

ce qu'on appelait les _gentilshommes fermiers_.

--Qu'est-ce qu'il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami.

--N'est-ce pas, Dick, qu'aucun prince ne peut être comparé à notre

Jacques?

--En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui

oserait soutenir que Jacques n'est pas le meilleur des hommes, je le

sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le

robuste personnage en frappant d'un de ses poings velus sur le plat-bord

du navire. Puis, s'adressant à M. de Chemeraut:

--Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l'élu, vous le

bienheureux qui l'avez vu le premier... Votre main, monsieur de

Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s'il

est possible, depuis qu'elle a touché celle de notre duc...

Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que

Mortimer secouait non moins rudement la main gauche.

Rien de plus contagieux que l'enthousiasme; les partisans du duc étaient

peu à peu montés sur le pont et s'étaient groupés autour des deux lords;

tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du

prince.

--Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule le moment de vous

voir, dit Chemeraut, il craint l'émotion inséparable d'un pareil moment.

--Et nous, donc! s'écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que

nous sommes partis de La Rochelle, n'est-ce pas? eh bien! que je meure

si j'ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore

d'un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la

veille d'un duel... où l'on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel

est l'effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit

le robuste gladiateur, à Mortimer.

--Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m'a fait un effet contraire; à chaque

instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais

ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé.

--Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d'après son

portrait.

--Moi, d'après son renom.

--Moi, dès que j'ai su qu'il s'agissait de marcher sous ses ordres

contre les Orangistes, j'ai tout quitté, amis... femme... enfant...

--C'est comme nous...

--Ah! monsieur, c'est qu'aussi _Jacques de Monmouth_, dit un autre,

c'est un nom qui résonne comme un clairon.

--Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un

autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages!

--A commencer par le Guillaume...

--D'honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque

orgueilleux d'avoir si bien réussi dans une entreprise qui, j'oserais

le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes

raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez

du moins, milords, que j'ai su faire valoir auprès de lui l'enthousiasme

que son souvenir vous avait inspiré.

--Aussi, notre ami... n'oublierons-nous jamais ce que vous avez fait!

Vous nous l'avez amené ici... notre duc! s'écria cordialement Mortimer.

--Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle,

ajouta Dudley...

--Le voir! le voir! s'écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le

revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face,

retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le

revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure...

je pleure, s'écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son

émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent

ceux qui ne comprennent pas qu'un vieux soldat pleure ainsi...

L'attendrissement est aussi contagieux que l'enthousiasme.

Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme

Dick et comme son ami Percy...

CHAPITRE XXXIII.

LE JUGEMENT.

Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs

passionnés de Monmouth.

On vit s'avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore,

mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités.

Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux

partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth

allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à

le féliciter sur sa résurrection.

Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût

jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants

et hardis. Enveloppé d'une longue robe-de-chambre, il s'avança

péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs.

--Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa

moustache! s'écria lord Dudley.

--Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu

notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l'un des premiers à lui

serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie

pour hâter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne le

risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tôt?

Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après

lord Rothsay.

--Milord! lui dit-il d'un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie

par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler

l'hémorrhagie de cette ancienne blessure que...

--Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement

qu'aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.

--Mais, milord, le danger...

--Mais, docteur, il s'agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne

serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce

voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et

c'est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à

Jacques:

--Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water...

Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en

effet sur les deux robustes lords.

Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de

buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d'équipage,

annoncèrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frégate

s'assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se

rangèrent à leur poste, officiers en tête.

--Pourquoi cette prise d'armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut.

--Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les

honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout à l'heure passer les

troupes en revue.

Le capitaine de la frégate s'avança vers le groupe des gentilshommes:

--Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.

--Eh bien! fut-il dit tout d'une voix.

--Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'est-à-dire dans

cinq minutes.

Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva

toutes les poitrines.

--Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.

--Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es

une de mes jambes.

--Moi? dit Dudley, j'ai comme le vertige...

--Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons

n'ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les

premiers, nous l'apercevrons d'abord de loin; ça nous donnera le temps

de nous faire à sa vue... Est-ce dit?

--Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.

Onze heures sonnèrent.

Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau

pendant quelques moments.

Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.

Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes,

descendirent lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement

destiné au duc de Monmouth.

Enfin, derrière ce premier groupe s'avançaient Mortimer et Dudley

soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille

voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et

l'air mâle de ses deux soutiens.

Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les

trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent

un moment sur le pont.

--Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de

Jacques...

En effet, le plus profond silence régna d'abord, mais il fut bientôt

interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives

et attendrissantes protestations.

Enfin l'escalier fut libre.

Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui

descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et

entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où

Croustillac donnait audience à ses partisans.

Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le

tableau qu'ils eurent sous les yeux.

Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe,

Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait

fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du

succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes

anglais.

Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate

et son état-major.

Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le

Gascon.

L'aventurier, bien qu'un peu pâle, payait toujours d'audace; ne se

voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et

se disait:

--Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner

des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours,

mordioux! cela durera ce que ça pourra.

La force de l'illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se

pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de

famille assez décidé avec Charles II; d'autres, une ressemblance

frappante avec ses portraits.

--Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur,

en m'apportant vos voeux, m'a décidé à me rendre au milieu de vous.

--Milord-duc, c'est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés.

--J'y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour

l'Angleterre et...

--C'est trop d'impudence! sang et massacre! s'écria lord Mortimer d'une

voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers

lui l'oeil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait

lord Jocelyn.

L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et

sur les acteurs de cette scène.

Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer.

Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement, ne

comprenant rien encore aux paroles du lord.

--Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu'à voir cette brute

avinée, je sens le Mortimer d'une lieue.

Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé

entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras

croisés, l'oeil étincelant, le regardant face à face; et il s'écria

d'une voix tremblante de rage:

--Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c'est à moi... Mortimer...

que tu dis cela?

Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il répondit

à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique:

--L'exil et l'adversité m'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami

ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le

chevalier ajouta tout bas:--Vous le voyez, je vous l'avais dit:

l'émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée.

Hélas! ce malheureux-là me méconnaît.

Croustillac s'était exprimé avec tant d'assurance et de naturel que M.

de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d'une si énorme imposture;

il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet.

Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres

gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les

injures les plus furieuses.

--Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!

--L'infâme imposteur!

--Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui.

--C'est un émissaire de Guillaume!

--Un tel gueux! Jacques, notre duc!

--Quelle audace!

--Oser faire un tel mensonge!

--C'est à lui arracher la langue!

--Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le

duc!

--Cela crie vengeance!

--Puisqu'il prend son nom, il doit savoir où il est.

--Oui, il nous répondra de notre duc.

--Nous le jetterons à la mer s'il ne nous rend pas Jacques...

--Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.

--Se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacré!

--Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier?

--Ce misérable m'a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut

en tâchant en vain de se faire entendre.

--Alors, expliquez-vous, monsieur.

--Il payera cher son audace, messieurs.

--Faites d'abord enchaîner ce traître.

--Il m'a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre

que moi y eût été pris!

--On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se

sacrifient à la bonne cause.

--Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable

fourbe.

--Mais, milords, l'envoyé anglais a été trompé comme moi.

--C'est impossible, vous êtes son complice.

--Milords, vous m'insultez.

--Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce

point!

--Il faut nous venger.

--Oui, vengeance... vengeance!

Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement,

causèrent un tel tumulte, qu'il fut impossible à M. de Chemeraut de se

faire écouter au milieu de tant de cris furieux.

L'attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers

lui, leurs récriminations si violentes, qu'il se rangea près des

officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée.

Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives,

aux attaques, aux malédictions des deux partis.

Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l'oeil hardi,

l'aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un

flegme impassible, en se disant intérieurement:

--Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre,

c'est-à-dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage

comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou

tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie

pas aux gens dans le seul but d'être couronné de fleurs et caressé par

des nymphes silvestres.

Quoiqu'à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante

de Mortimer qui s'écria:

--Monsieur de Chemeraut, faites d'abord pendre ce misérable, vous nous

devez cette satisfaction.

--Oui, oui, qu'on l'accroche à la grande vergue, répétèrent les

gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après.

--Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s'écria

Croustillac.

--Il parle, il ose parler, cria-t-on.

--Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n'est moi, reprit

le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?

--Messieurs, s'écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en

proposant de faire justice de cet imposteur abominable.

--Il a tort, je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort! s'écria

Croustillac... c'est un moyen usé, rebattu, vulgaire...

--Te tairas-tu, malheureux! s'écria l'athlétique Mortimer en saisissant

les deux mains du Gascon.

--Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet

outrage! s'écria Croustillac avec colère.

--Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras

levés menaçaient l'aventurier.

--Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement

le Gascon en rendant sa rapière.

--Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui,

l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce

drôle.

--Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu'il a

tort! c'est une idée cornue et biscornue... c'est un raisonnement de

cheval... Le bel argument qu'une potence? cria Croustillac en se

débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.

--Mais avant d'en faire justice, il faut l'obliger à nous révéler la

trame indigne qu'il a ourdie... il faut qu'il nous dévoile les

circonstances mystérieuses à l'aide desquelles il a effrontément surpris

ma bonne foi.

--A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer.

--Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu'un boule-dogue

qui saute au col d'un taureau, cria Croustillac.

--Patience, patience... c'est une cravate de bon chanvre qui t'empêchera

de prêcher tout à l'heure, répondit Mortimer.

--Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former...

on interrogera ce fourbe; s'il ne répond pas, nous aurons bien les

moyens de l'y contraindre; il y a plus d'une sorte de tortures.

--Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce

qu'il ne soit pas pendu... avant d'avoir été mis à la torture, ça fera

deux choses au lieu d'une.

--Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon.

En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui

voyait complétement échouer une entreprise qu'il croyait avoir si

habilement conduite, on comprend, sans l'excuser, la cruauté de ses

résolutions envers Croustillac.

Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant,

si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces

gentilshommes, assez humains d'ailleurs, se laissèrent aller dans cette

occasion à l'entraînement d'une colère aveugle, et peu s'en fallut que

le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil

de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à

la violence dont il était victime.

Cinq lords et cinq officiers s'assemblèrent immédiatement sous la

présidence du capitaine de frégate.

M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche.

La séance commença.

M. de Chemeraut dit d'une voix brève et encore tremblante de colère:

--J'accuse l'homme ici présent d'avoir faussement et méchamment pris les

noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d'avoir ainsi par son

odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans

de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré

comme un attentat à la sûreté de l'État. En conséquence, je demande que

l'accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni

de mort.

--Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et

bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s'élevait à la hauteur

des circonstances.

--Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais avant, il faut qu'il

parle... et qu'on le mette tout de suite à la question, reprirent les

lords.

Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n'était pas, comme

M. de Chemeraut, sous l'influence d'un ressentiment personnel; il dit

aux Anglais:

--Milords, nous n'avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant

interroger l'accusé, écouter sa défense s'il peut se défendre; après

quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N'oublions

pas que nous sommes juges et qu'il n'est pas encore reconnu coupable.

Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l'emportement

de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se

turent.

--Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms?

--Polyphème, chevalier de Croustillac.

--Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j'aurais dû m'en

douter à son impudence. Avoir été le jouet d'un tel misérable!

--Votre profession? continua le capitaine.

--Pour le moment... celle d'accusé devant un tribunal que vous présidez

dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l'on

pende les gens sans les entendre.

--Vous êtes accusé d'avoir sciemment et méchamment trompé M. de

Chemeraut chargé d'une mission d'État pour le service du roi, notre

maître.

--C'est M. de Chemeraut qui s'est trompé lui-même: il m'a appelé

monseigneur, et j'ai répondu innocemment à ce nom.

--Innocemment! s'écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu

n'as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne

m'as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente

trahison?

--Vous avez parlé... j'ai écouté... je dois même déclarer, pour ma

justification, que vous m'avez paru singulièrement bavard... Si c'est un

crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme...

Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il

dit au Gascon:

--Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de

Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous

avez pris ses noms et ses titres?

Le morne au diable · 第 24 / 28 段