Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne

connaissance, parut sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur.

La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche,

trahissait un assez grand embarras.

Le digne capitaine de la _Licorne_, si souverainement roi à son bord,

semblait gêné, mal à son aise; ses joues, toujours plus que vermeilles,

étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa

lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe

physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation;

il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche;

à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un

mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de

brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au

flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux

mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s'approcha de

M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant

semblait l'intimider beaucoup.

--Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le

gouverneur à M. de Chemeraut d'un ton pitoyable.

En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes

du front chauve et hâlé de maître Daniel.

--Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.

--Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d'un ton

plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé.

Enfin, celui-ci finit par dire d'une voix étranglée par l'émotion, et en

s'adressant à M. de Chemeraut:

--Monseigneur...

--Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je

vous écoute.

--Eh bien! donc, mon bon monsieur, j'arrive à l'instant de Saint-Pierre

avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle,

tafia.

--Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement; que

voulez-vous?

--Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et

essuie-toi le front, tu as l'air de sortir de l'eau, dit le baron.

--Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons

de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d'une telle

valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et

des pirates...

--Eh bien!

--Mais va donc, maître Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi.

--Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile

de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.

--Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle

demande, maître Daniel, dit le baron; on t'en donnera des frégates de Sa

Majesté pour servir d'escorte à ta cargaison!

M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et

répondit:

--C'est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de

voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou!

--Oh! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien... Sans médire de

la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien

m'engager à la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse, quelle

que soit la brise ou la mer qui s'offre à ses voiles ou à sa proue.

--Je vois que vous êtes fou. La _Fulminante_ est de la première vitesse.

--Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d'un ton suppliant. Si

cette fière frégate marche plus vite que la _Licorne_... eh bien! cette

guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai été un

bon bout de chemin à l'abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne

sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une

cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre

bon roi, s'ils s'emparaient de la _Licorne_...

--Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre,

n'aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission

est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi.

--Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous

n'aurez pas d'embarras à cause de moi, je ne risque pas d'être attaqué

si l'on me voit sous votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait

seulement m'approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre

respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens

ne sont pas là...

--Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur.

--Ah! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment de guerre

du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande

que l'abri de son pavillon, tant qu'il pourra suivre ce pavillon.

M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne

gênait en rien la liberté de la manoeuvre de la frégate, le capitaine

Daniel s'engageant à suivre la marche de la _Fulminante_ ou a être

abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa.

--Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte,

un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous

laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manoeuvre de

la frégate.... c'est impossible.

--Mais, monsieur, ma riche cargaison...

--Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est

impossible...

--Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour

vous faire cette demande, dit Daniel d'un ton douloureux.

--Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous

couvrirai pas de mon pavillon.

--Pourtant, mon bon monsieur...

--Assez! dit M. de Chemeraut d'un ton haut et rude.

Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons

jusqu'à l'entrée de l'escalier, il disparut.

--A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n'y a pas d'autres

intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut.

--Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l'on refuse

l'escorte, dit le gouverneur d'un air étonné.

--Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit

brusquement M. de Chemeraut en se retirant.

Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l'hôtel.

Lorsqu'il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d'un si vif

éclat qu'elle éclairait parfaitement sa chambre.

Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se

promenaient paisiblement au pied de la muraille.

--Diable! se dit le chevalier, il m'est décidément impossible de

m'évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber

sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette

manière de quitter l'hôtel du gouverneur. Voyons donc d'un autre côté.

Croustillac s'approcha de la porte d'un pas léger; mais une vive lueur

qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était

éclairée et probablement occupée.

A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma

une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction

mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes

et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si

longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable.

--Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait

le Gascon. Il m'a toujours eu en particulière affection. S'il était

béatifié... j'en ferais mon saint et mon patron... _Hasard-Polyphème,

sire de Croustillac!_ Lorsqu'à bord de la _Licorne_ j'avais parié

d'épouser la _Barbe-Bleue_, qui aurait prévu que cette folle gageure

serait presque gagnée? car enfin, aux yeux de l'homme au poignard et de

M. de Chemeraut, j'ai passé, je passe pour le mari de l'habitante du

Morne-au-Diable... Comme tout s'enchaîne dans la destinée! Lorsque j'ai

quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu,

ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m'aurait dit

que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller

révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au

profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison

de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait

pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois

tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que

chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre

lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici, à terre, mon

procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin

d'oeil, tandis qu'en pleine mer il n'y aura peut-être pas des gens

aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je

suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme

Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter...

Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit

Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l'erreur de

Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que

j'aie à prendre.

Durant ces réflexions, Croustillac s'était habillé...

--Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir secrètement d'ici.

En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec

désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect.

L'un courut chercher le baron; l'autre dit à Croustillac:

--M. le gouverneur avait défendu d'entrer dans la chambre de monsieur

avant qu'il eût appelé; M. le baron va venir à l'instant même.

--C'est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin;

il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore,

non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais

l'espace, la savane... le grand air...

--C'est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve

dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.

--Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J'aspire après les

champs comme un oiseau en cage...

--Ah! c'est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira

lui-même, dit le laquais.

--Au diable le baron, pensa Croustillac.

Le gouverneur n'était pas seul, M. de Chemeraut l'accompagnait.

--Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous

venions vous éveiller.

--M'éveiller... et pourquoi?

--Le vent et la marée n'attendent personne: la marée descend à trois

heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une

demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous

avons juste le temps de partir, monsieur.

--Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons seulement de

gagner encore quelques heures avant d'être présenté à mes enragés

partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se

drapant dans un manteau brun qu'il avait trouvé avec ses habits.

Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter M. de

Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu'au môle; la fuite du Gascon

devint ainsi absolument impossible.

Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit:

--Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que

vous m'avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui

m'avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le

secret en avait été parfaitement gardé.

--Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications?

s'écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu'il brûlait de

savoir.

--Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en

lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu'il ne

dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites.

Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.

--Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en

regagnant lentement son hôtel. Ce que j'ai appris par ceux des gardes de

l'escorte n'a fait qu'augmenter ma curiosité. C'était bien la peine de

suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal

instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans

mon gouvernement encore!

CHAPITRE XXXII.

LA FRÉGATE.

La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de

Fort-Royal. La chaloupe qui portail _Croustillac et sa fortune_ s'avança

rapidement vers la _Fulminante_, que l'on voyait mouillée à la sortie de

la baie.

Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d'honneur de

l'embarcation, qui semblait voler sur les eaux.

--Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au

discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il

faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes

principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur

faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne;

or, tout ceci a besoin d'être longuement élaboré. Ce sont les bases de

notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les

conséquences de l'alliance, ou plutôt de l'appui moral, c'est-à-dire

matériel, que nous prête l'Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit

Croustillac, qui commençait à s'embrouiller singulièrement dans sa

politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la

matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante

possible.

--Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes

seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait

arriver.

--Cet enragé... c'est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m'avoir

attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.

--Il n'y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l'ardente

impatience avec laquelle il désire votre retour.

--Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer,

il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une

révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément

à sa vue. Aussi, en montant à bord, j'aurai la précaution de bien

m'encaper afin d'échapper à ses regards... et même, s'il vous demande si

j'arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d'une manière évasive...

de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces

ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué.

--Ah! ne craignez rien, monseigneur, l'excès de la joie ne peut jamais

être funeste...

--Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits

généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce

sujet un fait tout personnel et justement particulier à l'homme dont

nous nous occupons.

--A lord Mortimer?

--A lui-même, monsieur... Je n'oublierai jamais que je l'ai vu une fois

saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque

semblable... C'étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements...

--Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d'une constitution

athlétique.

--D'une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de

rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il

reprit tout haut:--Vous n'ignorez pas, monsieur, que ce sont justement

les hommes d'une force extrême qui ressentent le plus vivement ces

secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au

moins...

--Monseigneur peut être sûr de ma discrétion...

--Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans

l'occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement

stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant

subito quelqu'un qu'il n'avait pas rencontré depuis longtemps... que sa

tête... vous comprenez...

--Comment, monseigneur, sa raison?...

--Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez

maintenant pourquoi je vous demande le secret?

--Oui, oui, monseigneur.

--Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel

qu'après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne

reconnut plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus,

quoiqu'il l'eût vue mille fois!

--Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d'un ton de doute

respectueux.

--Cela n'est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n'avez pas d'idée

de l'exaltation de ce garçon-là... Aussi, moi qui suis son ami, je dois

veiller à ce qu'il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si

je l'exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que

j'aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les

consolations de l'amitié me sont nécessaires.

--Encore ce funeste souvenir, monseigneur?...

--Oui, je suis faible, je l'avoue... c'est plus fort que moi...

--Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M.

de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation

par égard pour le prince.

--Monsieur, c'est une hourque marchande arrivée hier au soir de

Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet.

--Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c'est probablement le navire de

cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais

nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes...

Vous n'êtes pas attendu...

--Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là!

--Il me semble que je l'aperçois sur le pont, monseigneur.

Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux.

--Ah! voici l'officier de quart à l'escalier. Quel dommage d'arriver si

tard, monseigneur... C'est au bruit des tambours, aux fanfares des

buccins que vous auriez dû être reçu par l'équipage sous les armes.

--A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l'heure de ces

frivolités vient toujours assez tôt...

M. de Chemeraut s'effaça pour laisser le Gascon monter le premier à

l'échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu'un officier de

marine qui le reçut, chapeau bas, d'un air profondément respectueux.

Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en

s'enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour

de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible

Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi

couchés le long des canons.

L'officier qui s'était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut,

saluant de nouveau Croustillac, lui dit:

--Monseigneur, puisque vous l'exigez, je n'éveillerai pas le capitaine,

et j'aurai l'honneur de vous conduire dans votre appartement.

Croustillac inclina la tête.

--A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut.

--A demain, répondit l'aventurier.

L'officier descendit par le panneau d'arrière dans la batterie, ouvrit

la porte d'une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une

verrine, et dit au Gascon:

--Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites

pièces à droite et à gauche.

--C'est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres

les plus sévères pour que personne n'entre chez moi demain avant que je

n'appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument

personne!... ceci est de la dernière importance.

--Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu'on avertisse

un de ses gens pour la déshabiller?

--Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me

déshabille tout seul.

Le jeune officier s'inclina, prenant cette réponse pour une leçon de

stoïcisme; il sortit, ordonna à l'un des plantons de ne laisser entrer

personne dans l'appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre

M. de Chemeraut.

--C'est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui

dit-il; comment, il n'a pas emmené même un laquais!

--C'est juste, répondit M. de Chemeraut; il s'est passé de si étranges

choses à terre que ni lui ni moi n'y avons songé; mais je lui donnerai

un de mes gens. A cette heure, l'important est de mettre à la voile.

--C'est aussi l'avis du capitaine. Il m'a donné ordre de l'éveiller si

vous jugiez nécessaire de partir promptement.

Nous partirons à l'instant même, car le vent et la marée sont

favorables, je pense? répondit Chemeraut.

--Si favorables, dit l'officier, que, cette brise durant, demain au

soleil levant nous n'apercevrons plus les terres de la Martinique.

Une demi-heure après l'arrivée du Gascon à bord, la _Fulminante_

appareillait par une excellente brise de sud-ouest.

Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put

s'empêcher de se frotter les mains en se disant:

--Ma foi... ce n'est pas que je sois vain et glorieux, mais j'aurais

donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de

l'envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l'aider à se venger

d'une épouse criminelle, l'arracher à force d'éloquence aux accablantes

idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le

ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut,

mon ami, c'est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la

voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d'autant plus que le

roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois,

bravo!...

Chemeraut, le coeur joyeux, l'esprit allègre, s'endormit doucement,

bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses

espérances......

* * * * *

Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un

peu forte, mais très belle; la _Fulminante_ laissait derrière elle un

étincelant et rapide sillage.

On n'apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein

Océan.

L'officier de quart, armé d'une longue vue, examinait avec attention un

trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait

absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu'elle

quoiqu'il portât même quelques voiles légères de moins.

A l'extrême horizon l'officier remarquait aussi un autre navire qu'il

distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction

que le trois-mâts dont nous venons de signaler la manoeuvre.

Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les

mouvements de la _Fulminante_, l'officier ordonna au timonier de laisser

porter un peu plus au nord...

Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord.

L'officier fit porter presque entièrement à l'ouest.

Le trois-mâts porta presque entièrement à l'ouest.

Plus impatienté qu'effrayé de cette obsession, car ce navire n'était pas

de force à lutter avec une frégate, l'officier, par ordre du capitaine,

fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment...

L'importun vire de bord pareillement, continue d'imiter scrupuleusement

les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais

toujours hors de portée de ses canons.

Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts.

Le trois-mâts prouva qu'il était, sinon meilleur, du moins aussi bon

marcheur que la frégate, qui ne put jamais rapprocher la distance qui

les séparait.

Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse

inutile, fit remettre le cap en route.

Le fâcheux navire remit le cap en route.

Ce mystérieux bâtiment n'était autre que la paisible _Licorne_... Le

capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé

convenable de s'attacher opiniâtrement à la _Fulminante_ jusqu'à la

sortie des débouquements.

Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate.

C'était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un

buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait

les cheveux et la moustache d'un roux ardent; son teint coloré, ses yeux

bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre

émotion devait injecter de sang, témoignaient d'un naturel violent et

passionné...

Nous nous hâterons d'apprendre au lecteur que cet athlétique personnage

était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu'il

eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était

lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience,

étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place.

Le morne au diable · 第 23 / 28 段