--Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne?

Puis s'adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son

soldat:--Il n'a pas plus de mémoire qu'un oison, je ne suis pas fâché de

lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera.

--Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l'éducation de

vos factionnaires, dit M. de Chemeraut.

--Eh bien! Thomas, cette consigne?

--Lieutenant, c'est de ne laisser embarquer personne.

--Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette

consigne.

--Embarquez-vous, madame, à l'instant, s'écria Croustillac, ne pouvant

modérer son impatience.

Angèle jeta un dernier regard sur lui.

Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut

vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l'escorte.

A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se

dirigèrent vers le _Caméléon_.

--Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.

--Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait

que lorsque j'aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon

d'une voix altérée.

--Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il

tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.

Tout à coup le ciel s'enflamma des reflets d'une lumière ardente, qui

rendit plus sombre encore la ligne d'azur que formait la mer à

l'horizon... le soleil commença de s'élever majestueusement en inondant

de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...

En ce moment le _Caméléon_, qui avait été rejoint par la chaloupe,

déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le

câble qui l'amarrait à la bouée...

Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord...

pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et

parut enveloppé d'une éblouissante auréole... Puis le léger navire,

tournant sa poupe vers l'anse aux Caïmans, commença de s'avancer vers la

haute mer.

Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les

yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu'il avait si

brusquement, si follement aimée.

L'aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc

qu'on agitait vivement à l'arrière du brigantin.

C'était un dernier adieu de la Barbe-Bleue.

Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d'une marche

supérieure, s'inclina sous ses voiles et commença de s'éloigner si

rapidement qu'il s'effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et

brumeuse du matin...

Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur

les flots.

Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le

_Caméléon_... lorsqu'il le revit, le brigantin s'enfonçait de plus en

plus à l'horizon et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace.

Enfin, doublant la dernière pointe de l'île, il disparut tout à fait.

Lorsque le pauvre Croustillac n'aperçut plus rien, il ressentit une

émotion profondément douloureuse son coeur lui sembla vide et désert

comme l'Océan.

--Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos

partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous

serons à bord de la frégate.

QUATRIÈME PARTIE.

CHAPITRE XXX.

REGRETS.

Tant que Croustillac s'était trouvé en face de son sacrifice, tant qu'il

avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d'Angèle et

de Monmouth, il n'avait pas envisagé les suites cruelles de son

dévouement; mais lorsqu'il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles;

non qu'il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait

amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver...

Sous le regard d'Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls,

mais il ne devait plus jamais la revoir...

Telle était la seule cause de son morne abattement.

Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l'air

sombre, l'aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de

Chemeraut lui dit:

--Monseigneur, il serait temps de partir.

Croustillac ne l'entendit pas...

M. de Chemeraut, voyant l'inutilité de ses paroles, lui toucha

légèrement le bras, en répétant plus haut:

--Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant

d'arriver au Fort-Royal.

--Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s'écria le Gascon en se

retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.

La figure de ce dernier exprima tant d'étonnement en entendant l'homme

qu'il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre

exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait commise, il

retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d'un air

impassible; puis, comme s'il fût sorti d'une distraction profonde, il

lui dit d'un ton bref:

--Maintenant, monsieur, partons.

Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours

suivi de l'escorte et accompagné de M. de Chemeraut.

Croustillac n'était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer

complétement du présent.

M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité

du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle

conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l'aventurier,

envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'état de

son coeur et faisait le raisonnement suivant:

--La Barbe-Bleue (je l'appellerai toujours ainsi; c'est ainsi que je

l'ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j'ai pensé à elle

sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la

reverrai jamais, au grand jamais. C'est évident... Il me sera impossible

d'échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au coeur. C'est

absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mais cela est... la preuve

de cela... c'est que cette petite femme m'a bouleversé complétement.

Avant de la connaître, j'étais insoucieux, babillard et gai comme

l'oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l'endroit de la

délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et

d'une délicatesse si outrée que j'avais une peur horrible que la

Barbe-Bleue m'offrît en partant quelque rénumération autre que le

médaillon dont elle a eu la générosité d'ôter les pierreries. Hélas!

désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel

changement!!! moi qui, autrefois, tenais d'autant plus à la braverie des

ajustements que j'étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours

de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d'or, j'aspire

au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas

roses; fier de me dire:--Je suis sorti de ce Potose... du

Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque

j'y suis entré. N'est-il donc pas, mordioux, bien clair qu'avant de

connaître la Barbe-Bleue je n'aurais jamais eu de ma vie ces

pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit

Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour

faire ce qu'il appelait son examen de conscience.

--Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?

--Eh!... eh!...

--Que t'en dirait d'être pendu?

--Hem! hem!

--Voyons, franchement!

--Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m'agréer, si

la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c'est

une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!

--Polyphème, vous avez peur... d'être pendu?

--Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l'écart... pendu comme un

chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu'une

jolie bouche vous sourie...

--Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa

Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre

dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez

toutes sortes d'échappatoires... Vous avez peur d'être pendu, vous

dis-je.

--Soit, allons... oui, j'ai bien peur de la potence, j'en conviens, n'en

parlons plus... écartons ces probabilités-là... n'admettons pas dans

notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour

si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire

probable... Parlons donc de la prison.

--Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème?

--Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que

j'aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j'y penserais

autant, j'y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois,

dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui,

décidément, c'est là que je veux finir mes jours, rêvant à la

Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle?

hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j'errerai

longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée.

--Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison

aussi bien qu'à la corde, malgré votre phébus philosophique.

--Eh bien! oui, mordioux! j'y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si

ce n'est à moi-même? qui me comprendra, si ce n'est moi-même?

--Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace?

--Jusqu'à présent cette route n'est guère propre à une évasion, je le

sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi

l'escorte... mon cheval n'est pas mauvais; s'il était meilleur que celui

du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec

lui.

--Et puis, Polyphème?

--Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.

--Et puis?

--Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne,

je gravirais les rochers; j'ai de longues jambes et des jarrets

d'acier...

--Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres _marrons_; vous qui

n'avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera

facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué

par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d'échapper à la

_battue_ qu'on fera pour vous rattraper.

--Oui... mais au moins j'ai quelque chance d'échapper, tandis que

suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le

mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le

Mortimer me saute au cou, non pour m'embrasser, mais pour m'étrangler

en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en

tentant de m'échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre

peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je

saurai toujours où elle est, s'il le sait...

--Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun

espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu'on vous

ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand

seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de

peu, quoique de race antique... Polyphème.

--Eh! mordioux! que m'importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai

pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne

jouit pas d'un beau site, d'un admirable tableau, d'un magnifique poëme,

d'une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme,

cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l'espèce de

mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.

--Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non,

n'éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne

compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l'avoue, assez

habilement sauvés?

--Il n'y a rien à craindre de ce côté: le _Caméléon_ marche comme un

albatros; il est déjà le diable sait où; l'on mettrait à ses trousses

tous les gardes-côtes de l'île qu'on ne saurait où le chercher. Ainsi

donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus

vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement

très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je

partais.

--Voyons... essayez... Partez, Polyphème!

A peine l'aventurier se fut-il donné mentalement cette permission,

qu'appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement

avec une grande rapidité.

M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne

comprenant rien à cette _bizarrerie_ du prince, il se mit à sa

poursuite.

M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent

écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant

beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l'avance que le

chevalier avait déjà prise.

M. de Chemeraut courut sur les traces de l'aventurier en criant:

--Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc?

Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la

course de sa monture.

Bientôt l'aventurier fut obligé de s'arrêter court, la grève formait un

coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d'énormes blocs de

rochers qui ne laissaient qu'un passage étroit et dangereux.

M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.

--Morbleu! monseigneur, s'écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre

Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?

Le Gascon répondit froidement et hardiment:

--J'ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre

Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis...

malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l'endroit

de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute

force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.

--Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les

fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s'oppose à ce que vous

leur échappiez davantage.

M. de Chemeraut appela le guide.

--A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.

--Tout au plus à une lieue, monsieur.

M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac:

--Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en

route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend,

monseigneur.

--Je l'espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d'y aller.

Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal

commencer que de l'inaugurer par un meurtre.

--Que voulez-vous dire, monseigneur?

--Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis

superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d'un fâcheux

présage... Son attentat m'a été tout personnel. Je vous demande donc

formellement sa grâce.

--Monseigneur, son crime a été flagrant, et...

--Mais, monsieur, ce crime n'a pas été commis; j'insiste pour que le

colonel ne soit pas fusillé.

--Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son

audacieuse tentative.

--En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l'espère

du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D'ailleurs le colonel

pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait

vraiment dommage.

--Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.

--Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit...

J'ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour

d'aujourd'hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour

rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante

que la nôtre sous l'influence d'une heure que je me crois fatale...

D'ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux

émotions de toutes sortes qui m'assiégent depuis hier.

--Quels sont donc vos desseins, monseigneur?

--Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de

faire ce que je désire... c'est-à-dire de ne mettre à la voile que

demain matin au soleil levant.

--Monseigneur...

--Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre

heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intérêt... et puis

enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... je

vous apporterais le sort le plus funeste, j'attirerais sur votre frégate

tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le

gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'être seul,

ajouta le chevalier d'un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et

je dois commencer mon apprentissage de la solitude.

--La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les

agitations qui vous attendent.

--Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux

trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu'il s'isole dans

ses regrets... Une femme que j'aimais tant, ajouta-t-il avec un profond

soupir.

--Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre

à l'unisson de Croustillac, c'est terrible... mais le temps cicatrise de

pires blessures!

--Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures:

j'aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes

cruelles agitations, demain je me consolerai, j'oublierai tout... en

embrassant mes partisans.

--Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!

La position du chevalier commandait trop d'égards à M. de Chemeraut pour

qu'il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça

donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac.

Le Gascon, en reculant l'heure où sa fourberie serait découverte,

espérait trouver l'occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue

lui avait dit:

«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous

laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de

gagner du temps.»

Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses

amis, sachant toutes les difficultés qu'ils auraient à vaincre et à

braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette

chance de salut, si incertaine qu'elle fût.

Ainsi que l'avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout

d'une heure de marche.

Le palais du gouverneur était situé à l'extrémité de la ville, du côté

des savanes; il fut facile d'y parvenir, sans rencontrer personne.

M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le

gouverneur de l'arrivée de ses deux hôtes.

Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd

justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait

ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement

intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais

songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d'un secret d'État où se

trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n'osait envisager

Croustillac qu'avec une profonde déférence.

Le baron, profitant d'un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un

regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à

son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut:

--Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez

emmenée?...

--Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans

votre hôtesse...

--Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta

le baron d'un air dégagé, quoiqu'il fût piqué de la réponse de M. de

Chemeraut.

--Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir

quelques rafraîchissements...

--J'y avais songé, monsieur, dit le baron; j'ai fait mettre trois

couverts.

--Je ne sais, monsieur le baron, si _monsieur_, et il montra le

chevalier, daignera nous admettre à sa table.

Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente

curiosité.

--Mais, monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage?

--Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de

vous rappeler encore que j'ai mission de vous faire des questions et non

de...

--Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l'hôte que j'ai

l'honneur de recevoir s'il veut me faire la grâce d'accepter ce

déjeûner?

M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci,

prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement.

M. de Chemeraut dit quelques mots à l'oreille du baron, qui aussitôt

offrit son plus bel appartement à l'aventurier.

Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont

un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que

les vieux habits du Gascon.

M. de Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon, lorsqu'on lui

remit ce panier.

--Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de

trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac.

--Quelle imprudence, monseigneur!... s'écria M. de Chemeraut. Ces gardes

sont sûrs... mais...

--Ils ignoraient le trésor qu'ils portaient... il n'y avait donc rien à

craindre...

--Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas

que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette

entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée

au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses

nécessaires, une fois le débarquement opéré.

--Il n'importe, dit Croustillac. L'argent est le nerf de la guerre. Je

n'avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre

au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et

d'influence!

Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.

CHAPITRE XXXI.

LE DÉPART.

Croustillac se mit à la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se

coucha, espérant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait

peut-être quelque heureuse idée d'évasion; il avait reconnu avec chagrin

l'impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu'il occupait; les

deux factionnaires de l'hôtel du gouverneur se promenaient toujours au

pied du bâtiment.

Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements

bizarres dont il venait d'être le témoin. Quoiqu'il ne doutât pas que le

Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si

étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu'assez

habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l'aventurier,

que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer

l'identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu

quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au

Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la

Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.

Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la

veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le

Morne-au-Diable.

M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune

femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans

doute duré jusqu'alors.

Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de

France au Morne-au-Diable, loin de l'ébranler, avaient encore affermi sa

conviction à l'endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut

vint l'interroger en lui annonçant qu'il ne serait pas fusillé, le

colonel concourut-il, de son côté et à son insu, à donner plus

d'autorité encore au mensonge de l'aventurier.

Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut,

complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission,

pensait aux avantages qu'elle devait lui rapporter, en se promenant sur

la terrasse de l'hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé

d'avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont

il se berçait.

--Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître

Daniel, et commandant le trois-mâts la _Licorne_, arrive de Saint-Pierre

avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires

très pressées.

--Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron?

--Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu'en bas. Puis,

s'avançant vers l'escalier par lequel il était monté, le baron dit à un

de ses gardes:

--Fais monter maître Daniel.

Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l'ordre de mouiller

à l'extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le

désir de passer la nuit à terre.

Le morne au diable · 第 22 / 28 段